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Friedrich Nietzsche, Un Voyage Philosophique

suivi de La folie de Nietzsche

D 5 février 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Friedrich Nietzsche, Un Voyage Philosophique

Documentaire d’Alain Jaubert

Coproduction ARTE France, Palette Production, 1h39 (France, 2001)

Un voyage en douze étapes biographiques sur les traces d’une vie tourmentée et de l’oeuvre exaltée et ambiguë d’un philosophe dont la pensée libertaire, récupérée aussi parfois par les totalitarismes du XXe siècle, a eu une influence majeure sur la réflexion contemporaine.

Né au presbytère de Roecken, en Thuringe, le 15 octobre 1844, le jeune Nietzsche vit avec sa mère et sa soeur après la mort de son père, un pasteur ambitieux. Très tôt, il se passionne pour l’écriture, le monde de l’esprit et de la musique. Sa mère le destine à la théologie, et il fait de brillantes études au collège de Pforta, où il découvre les auteurs antiques et classiques et la libre pensée. Peu à peu, il perd la foi et décide de suivre des cours de philologie à Bonn et à Leipzig. À 25 ans, il est appelé à la chaire de philosophie de Bâle, puis s’engage comme infirmier lors du conflit franco-allemand de 1870 — une expérience des atrocités de la guerre qui aura une influence décisive sur sa pensée et l’éloignera à jamais de Bismarck. De retour à Bâle, il entre en relation avec le milieu intellectuel (notamment l’historien Jacob Burckhardt et l’ethnographe Bachofen) et rend de fréquentes visites à Wagner, avec qui il noue une amitié aussi intense qu’orageuse. Sa première publication, la Naissance de la tragédie, suscite de vives polémiques en raison de son approche non conformiste. En 1878, affecté de graves troubles nerveux, il demande à être relevé de ses fonctions de professeur. Il commence alors une vie errante pendant laquelle il écrit ses principales oeuvres : à Sils Maria, où il a la révélation de “l’éternel retour” et de l’idée de Zarathoustra ; à Rome, où Nietzsche et son ami Paul Rée vivent une amitié amoureuse avec la jeune Russe Lou Salomé ; puis à Rapallo et Portofino, où il écrit dans la fièvre la première partie de Zarathoustra ; à Nice et Èze, où il commence à songer à la “volonté de puissance”... En 1889, il s’effondre dans une rue de Turin. Ramené en Allemagne, il ne recouvre pas la raison et meurt à Weimar le 25 août 1900.

Ainsi parlait Nietzsche

Mouvante, contradictoire, la pensée de Nietzsche, méfiante vis-à-vis des systèmes et des dogmatismes, est éclatée, discontinue. Une complexité doublée d’une mauvaise réputation qu’Alain Jaubert tente de mieux comprendre grâce aux témoignages d’écrivains et de philosophes — Jean-Pierre Faye, Barbara Cassin, Rudiger Safranski, Roberto Calasso, Vincent Descombes et Georges Liebert —, à la lecture d’extraits de Nietzsche et à un voyage biographique aussi passionnant qu’un roman d’aventures. Étroitement liée à sa vie, à sa maladie, à son amour pour la musique, à ses amitiés, son oeuvre est analysée pour elle-même mais aussi à l’aune de sa récupération totalitaire future. Sans chercher à tout prix à la blanchir de tout soupçon, Alain Jaubert approfondit les thèmes philosophiques — l’éternel retour, la volonté de puissance, le surhomme, la mort de Dieu, etc. — et les influences — Schopenhauer, les présocratiques, Voltaire, La Bruyère... Il dévoile les différentes facettes d’une personnalité tourmentée, partagée entre la poésie, la philosophie et la musique.

Textes de Nietzsche interprétés par Lars Rudolf.
Commentaires dits par Christian Rist et Nicolas Fournier.

Division de l’ensemble :

1. Le seigneur sans patrie
2. Apollon ou Dionysos
3. Sans la musique
4. La grande santé
5. Le voyageur et son ombre
6. Le méchant Socrate
7. L’éternel retour
8. Deux démons
9. Un livre pour tous et pour personne
10. Antisémite !
11. Je suis de la dynamite
12. Aux environs de l’an 2000

Alain Jaubert sur Pileface
Les films d’Alain Jaubert.

Première mise en ligne de cette partie le 9 janvier 2010.

La folie de Nietzsche

Documentaire de Hedwig Schmutte

Story House Productions, Allemagne, 2017, 52 min.

Diffusé sur arte le mercredi 5 février à 22h25.


Nietzsche et sa soeur Elisabeth à Weimar, vers 1895.
ZOOM : cliquer sur l’image.

« Quand je cher­che mon plus exact opposé, l’incommensurable bassesse des instincts, je trouve toujours ma mère et ma sœur, — me croire une "parenté" avec cette canaille [2] serait blasphémer ma nature divine. La manière dont, jusqu’à l’instant pré­sent, ma mère et ma sœur me traitent, m’inspire une indi­cible horreur : c’est une véritable machine infernale qui est à l’œuvre, et cherche avec une infaillible sûreté le moment où l’on peut me blesser le plus cruellement — dans mes plus hauts moments car aucune force ne permet alors de se défendre contre cette venimeuse vermine. La proxi­mité physiologique rend possible une telle disharmonia praeslabilita... Mais j’avoue que mon objection la plus profonde contre le "retour éternel", ma pensée proprement "abysmale" c’est toujours ma mère et ma sœur. »

Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage, § 3, 1888. Folio essais 137, p. 102-103.

Derrière la méprise philosophique qui fit de Friedrich Nietzsche un des inspirateurs du nazisme et du concept de race supérieure se cachait en fait sa soeur Elisabeth qui réécrivit en partie son ouvrage La volonté de puissance. Entre supercherie et amour fraternel, enquête sur une ambition démesurée.

"Je ne suis pas un homme. Je suis de la dynamite." En janvier 1889, Friedrich Wilhelm Nietzsche est victime d’une crise de démence en plein Turin. Un effondrement mental, dont la cause n’a jamais été clairement établie – cancer cérébral ou syphilis persistante. Recueilli par sa sœur Elisabeth à Weimar et coupé du monde, il plonge peu à peu dans un état végétatif de plus de dix ans, dont seule la mort le libérera, en août 1900. À cette décennie de silence correspond paradoxalement l’audience mondiale que connaissent dorénavant ses œuvres. Une renommée telle que, plus de trente ans plus tard, Hitler cite La volonté de puissance comme un des fondements de la pensée nazie. Problème : l’ouvrage aurait été achevé pendant la période de folie de Nietzsche. Comment est-ce possible ?

Tragique méprise

Plongée au cœur d’une falsification démoniaque, La folie de Nietzsche emprunte à un genre plutôt inhabituel lorsque l’on évoque la philosophie : l’enquête, ici quasi policière. S’il évoque les travaux du philosophe et les derniers épisodes de sa biographie, ce documentaire, dans lequel s’insèrent des séquences de fiction, s’intéresse au rôle joué par Elisabeth, la sœur aimante, protectrice et… follement manipulatrice. Car c’est elle qui a recomposé, dénaturé, réécrit les notes laissées par Friedrich avant sa maladie. À l’origine de l’une des plus grosses méprises philosophiques du XXe siècle – Nietzsche comme défenseur d’une race supérieure –, elle parviendra à atteindre son rêve de puissance et de richesse. Une démonstration implacable [3].

Stratégie macchiavélique

Röcken est le berceau familial des Nietzsche. La famille destine le jeune Friedrich à devenir pasteur ; et à Elisabeth à aider son frère ainsi qu’à épouser un pasteur. Or, la jeune femme veut s’échapper de ce carcan. Jeune universitaire, Friedrich Wilhelm Nietzsche a besoin de réconfort.

Friedrich Wilhelm Nietzsche fait la rencontre décisive de Richard Wagner. Celui-ci veut contribuer par sa musique à restaurer la puissance, l’âme du Reich et faire de Nietzsche son porte-drapeau. Mais des divergences éloignent les deux auteurs. Nietzsche se réfugie en Suisse. Il conçoit sa philosophie de la Nature : "Dieu est mort". En quoi croire ? "Crois en toi. Suis ta propre voie. Deviens qui tu es". Nietzsche invente un style formulant ses idées en associant aphorismes et métaphores. Le philosophe "peine à vivre de ses publication". Il met un terme à sa vie d’enseignant et à sa vie avec sa sœur. Leur correspondance se raréfie. Trentenaire, Elisabeth Nietzsche penche vers Wagner et Bayreuth. Elle savoure "la confiance du maître", adhère à ses idées politiques. Wagner est antisémite.

Friedrich Nietzsche rencontre Elisabeth Förster-Nietzsche avant son départ pour le Paraguay dans un but colonial. Il sillonne l’Europe. Sa sœur lui manque. Mais il conteste l’idée de "race allemande". Il absorbe de l’opium, des médicaments pour surmonter ses crises de migraines, psychiques. A 40 ans, il est gravement malade. De 1875 à 1885, il rédige d’importantes œuvres littéraires.

En 1889, veuve, Elisabeth Förster-Nietzsche commence à déformer la réalité. Son frère arrive à Turin.

En 1891, il quitte l’hôpital psychiatrique, et Elisabeth Förster-Nietzsche peaufine son image de sœur dévouée. Elle réunit les archives de Nietzsche. En 1895, elle s’installe à Weimar, construit une maison, un écrin fastueux pour abriter ces archives. Un lieu de pèlerinage pour les admirateurs du philosophe. Désemparé, ce dernier devient un être d’un triste spectacle. Elisabeth Förster-Nietzsche gère la maison d’édition publiant les œuvres de son frère, écrit des "histoires naïves" sur son frère en inventant des récits mensongers, des lettres qu’auraient écrites son frère.

Au décès de Friedrich Nietzsche, Elisabeth Förster-Nietzsche se sent libre de publier le "chef d’oeuvre" du philosophe. Elle compose une oeuvre à partir de notes de son frère, élabore de nouvelles conceptions correspondant à ses idées à elle. Nietzsche avait exprimé sa gratitude à l’égard des Juifs et de leur contribution à l’Allemagne. Elisabeth Förster-Nietzsche fournit un fondement intellectuel, désormais antisémite, à la propagande du IIIe Reich. Elle reçoit la visite de Hitler. Elle obtient la notoriété à laquelle elle aspirait, et se trouve, octogénaire, au cœur du pouvoir. Hitler assiste à ses funérailles en 1935. Plusieurs décennies après sa mort, ses supercheries sont révélées. [4]


Elizabeth Förster-Nietzsche et Adolf Hitler – Novembre 1935.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Deux lettres de Nietzsche à sa soeur Elisabeth

I

20 mai 1885

Mon cher Lama,

Au jour qui va décider du sort de ta vie (et pour lequel personne plus que moi ne peut te souhaiter bonheur, prospérité, présages favorables et bon courage) — en ce jour, je dois, pour ma propre part, faire en quelque sorte un bilan d’existence. À partir de maintenant, ton esprit et ton cœur vont être en tout premier lieu occupés par des affaires tout autres que celles de ton frère, car il est juste et convenable — et c’est même naturel — que tu partages de plus en plus la manière de penser de ton époux : elle n’est absolument pas la mienne pour autant que j’aie à honorer et célébrer la sienne. Mais afin que tu aies, à l’avenir, une sorte de direction qui t’indique à quel point les jugements de ton frère exigent de la prudence et sans doute aussi quelque modération, je te fais part, aujourd’hui, en signe de grande cordialité, de ce à quoi tiennent les aspects funestes et pénibles de ma situation. Jusqu’à présent et depuis l’enfance, je n’ai rencontré personne sur l’esprit et l’âme de qui pèse une même détresse. Cela me contraint aujourd’hui encore, comme toujours, à me présenter, aussi bien que possible et souvent avec beaucoup de mauvaise humeur, sous une quelconque forme d’humanité parmi celles qui sont actuellement autorisées et intelligibles. Mais le fait qu’on ne peut en réalité s’épanouir que parmi des gens qui partagent une même orientation d’esprit, voilà qui est pour moi un article de foi (et cela concerne, jusqu’en bas de l’échelle, la manière de se nourrir et de traiter le corps) ; que je n’aie personne de cette sorte fait mon malheur. Ma vie universitaire fut la laborieuse tentative de m’adapter à un milieu faux ; de même, ma fréquentation des Wagner, simplement orientée dans une direction opposée. Presque toutes mes relations avec les gens sont nées des crises subies par mon sentiment de solitude : Overbeck tout autant que Rée, Malwida tout comme Köselitz — j’ai été ridiculement heureux chaque fois qu’avec n’importe qui j’ai découvert ou cru découvrir que nous avions une parcelle ou un recoin en commun. Ma mémoire est surchargée de milliers de souvenirs honteux de semblables faiblesses qui me rendaient la solitude absolument insupportable. Ajoute à cela ma maladie qui toujours provoque en moi le plus effroyable découragement ; ce n’est pas sans raison que j’ai été si profondément malade et, aujourd’hui encore, moyennement malade, comme on dit, c’est parce qu’il me manque un environnement correct et que je suis toujours obligé de jouer quelque peu la comédie au lieu de me distraire au contact des autres.

Ce n’est pas pour autant que je me considère le moins du monde comme quelqu’un de dissimulé, de sournois ou de méfiant, au contraire ! Si j’étais ainsi, je ne souffrirais pas à ce point  ! Mais il ne nous est pas donné de se communiquer soi-même quand bien même on serait si heureux de pouvoir le faire, au contraire il faut trouver quelqu’un de face à qui il est possible de s’ouvrir. Le sentiment qu’il y a chez moi quelque chose de très lointain et de très étranger, que mes paroles ont d’autres colorations que les mêmes mots dans la bouche des autres, qu’il y a chez moi maints premiers plans bigarrés qui trompent — c’est précisément un tel sentiment, confirmé récemment de différentes parts, qui est toujours le plus fin niveau d’ »intelligibilité » que j’aie jusqu’à présent trouvé. Tout ce que j’ai écrit jusque-là est un premier plan ; mais, pour moi-même, les choses ne démarrent véritablement qu’avec des points de suspension. Ce à quoi j’ai affaire, ce sont des choses d’un genre tout à fait dangereux ; que, de temps à autre, et pour donner dans le mode vulgaire, tantôt je puisse m’en remettre aux Allemands Schopenhauer ou Wagner, tantôt j’imagine le Zarathoustra, ce sont pour moi des distractions, mais surtout des cachettes à l’abri desquelles je peux, durant un moment, m’établir de nouveau.

Ce n’est pas une raison, mon cher Lama, pour me considérer fou ni spécialement mauvais [5], et pardonne-moi, surtout de ne pas assister à cette cérémonie : un tel philosophe « morbide » ferait un très mauvais père de la mariée ! Avec mille vœux tendres,

Ton F.

II

Brouillon d’une lettre que Nietzsche envoya à Elisabeth le 26 décembre 1887 [6] :

« On m’a entre-temps démontré, noir sur blanc, que Monsieur le Docteur Forster n’avait pas encore renoncé à ses relations avec le mouvement anti­sémite. Un lourdaud de Biedermeier [7] leipzigois (Fritsch, si je me rappelle bien) s’est chargé de cette tâche, — à ce jour, il m’a fait régulièrement par­ venir, malgré mes protestations énergiques, la Correspondance Antisémite (je n’ai, jusqu’ici, rien lu de plus méprisable que cette Correspondance). Jusqu’ici, j’ai pris la peine de faire en sorte que cette vieille tendresse et ces égards que j’ai longtemps eus envers toi prévalent, de sorte que la rupture entre nous est finalement consommée de la plus absurde des manières qui soit. N’as-tu absolument pas compris dans quel but je suis au monde ?
Veux tu une liste des opinions que je ressens comme des antipodes ? Tu les trouveras joliment réunies dans « Les résonances de Parsifal » de ton mari [8] en le lisant, m’est venue l’idée horripilante que tu n’avais rien, rien compris à ma maladie, pas plus qu’à la plus douloureuse et la plus surprenante des épreuves que j’ai traversée — que l’homme que j’avais le plus révéré [9], se soit petit à petit enfoncé dans la plus dégoûtante des dé­générescences, dans ce que j’ai toujours le plus méprisé, dans l’imposture des idéaux moraux et chrétiens. — Aujourd’hui, c’est allé si loin, que je dois me défendre bec et ongles pour que l’on ne me confonde pas avec la canaille [10] antisémite ; après que ma propre sœur, mon ex-sœur, ait donné l’impulsion à la plus funeste des confusions, tout comme Widemann [11] ré­cemment. Après avoir lu le nom de Zarathoustra dans la Correspondance Antisémite, ma patience est à bout — je suis maintenant en état de légitime défense contre le parti de ton mari. Ces maudites grimaces antisémites ne feront plus main basse sur mon idéal !!
Combien n’ai-je pas déjà souffert du fait que notre nom soit, de par ton mariage, mêlé à ce mouvement ! Tu as ces six dernières années perdu toute raison et tout recul.
Ciel, que cela m’est difficile !
Je n’ai, bien sûr, jamais attendu de toi que tu comprennes quelque chose à la position que j’occupe en tant que philosophe vis-à-vis de mon époque ; malgré cela tu aurais pu, avec un minimum d’instinct d’amour, éviter de te fixer chez mes antipodes. Je pense désormais des sœurs la même chose qu’en pensait Schopenhauer, — elles sont superflues, elles sécrètent le non-sens.
J’apprécie l’expérience d’avoir perdu, ces dix dernières années, l’illu­sion bonasse voulant que quelqu’un sache ce dont il s’agit avec moi. J’ai, des années durant, été aux portes de la mort : personne n’en a jamais eu la moindre idée. Pourquoi. Et lorsque j’ai retrouvé, doucement retrouvé, la santé, presque tous les hommes que je connais ont littéralement rivalisé pour remettre en question ma guérison de la manière la plus blessante qui soit :
je me garde désormais de m’acoquiner avec les hommes de mon temps ; car, en ce qui concerne presque tous ceux que j’ai connus jusqu’ici, je me rappelle avoir été ignominieusement maltraité par eux, dans les périodes les plus dures de ma vie.
Jusqu’ici, il est vrai, je n’ai oublié aucun de ceux qui m’ont blessé ces dix dernières années : peut-être vais-je encore apprendre à le faire, ma mémoire n’a que peu de place pour mes expériences. Il m’a par exemple été jusqu’ici impossible de rendre visite à Over­beck à Bâle, parce que je n’avais pas pardonné à Madame Overbeck de s’être construite une représentation sale et indigne d’un être, dont je lui avais moi-même confié qu’il était l’unique nature apparentée à la mienne qu’il m’avait jusqu’ici été donné de rencontrer dans la vie [12]. La même chose vaut également pour Malwida et, au fond, pour toutes mes vieilles connaissances : jusqu’à présent, on a, sur ce point, pas encore rétabli mon honneur. La visite de cet excellent Deussen me fait me souvenir de cette situation [13].
Je n’ai que trop longtemps supposé, en vertu d’une bonhomie par­faitement absurde, que l’on savait à peu près ce dont il s’agissait avec moi (par exemple pourquoi j’avais vécu aux portes de la mort des années du­rant). Maintenant, j’ai pas à pas pris conscience de cela (que personne ne savait quoi que ce soit de moi) ; et le meilleur, c’est que, depuis que je sais cela, je me sens dépourvu de préjugés, plus en accord et mieux inten­tionné envers tout le monde.
Je me suis à présent mis dans une situation pour laquelle je me sentais avant toujours « jugé » (à savoir faire la sourde oreille envers tout ce qui vient de mes proches), plus encore, j’ai précisément compris en cela le ca­ractère exceptionnel de ma situation, de mon problème de mon nouveau questionnement.
J’apprends à me mettre dans une situation pour laquelle je me sentais avant toujous jugé : à savoir faire la sourde oreille envers tout ce qui vient de mes proches. » [14].


Ici, il n’est pas inutile de rappeler que Georges Bataille fut l’un des premiers, en France, à dénoncer la récupération de Nietzsche par Hitler et les fascistes.


Acéphale n°2, 1937 (dessin d’André Masson).
ZOOM : cliquer sur l’image.

NIETZSCHE ET LES FASCISTES

par Georges Bataille (extraits)

ELISABETH JUDAS-FOERSTER

Le Juif Judas a trahi Jésus pour une petite somme d’argent : après quoi il s’est pendu. La trahison des proches de Nietzsche n’a pas la conséquence brutale de celle de Judas mais elle résume et achève de rendre into­lérable l’ensemble de trahisons qui défor­ment l’enseignement de Nietzsche (qui le mettent à la mesure des visées les plus courtes de la fièvre actuelle). Les falsifica­tions antisémites de Mme Foerster, sœur, et de M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche, ont d’ailleurs quelque chose de plus vulgaire que le marché de Judas : au delà de tonte mesure, elles donnent la valeur d’un coup de cravache à la maxime dans laquelle s’est exprimée l’horreur de Nietzsche pour l’antisémitisme :

NE FRÉQUENTER PERSONNE QUI SOIT IMPLIQUÉ DANS CETTE FU­MISTERIE EFFRONTÉE DES RACES !

Le nom d’Elisabeth Foerster-Nietzsche, qui vient d’achever, le 8 novembre 1935, une vie consacrée à une forme très étroite et dégradante de culte familial, n’est pas encore devenu objet d’aversion... Elisabeth Foerster-Nietzsche n’avait pas oublié, le
2 novembre 1933, les difficultés qui s’étaient introduites entre elle et son frère du fait de son mariage, en 1885, avec l’antisémite Bernard Foerster. Une lettre dans laquelle Nietzsche lui rappelle sa « répulsion » — « aussi prononcée que possible » — pour le parti de son mari — celui-ci désigné nom­mément avec rancœur — a été publiée par ses propres soins. Le 2 novembre 1933, devant Adolf Hitler reçu par elle à Weimar au Nietzsche-Archiv, Elisabeth Foerster témoignait de l’antisémitisme de Nietzsche en donnant lecture d’un texte de Bernard Foerster.
Avant de quitter Weimar pour se rendre à Essen, rapporte le Temps du 4 novembre 1933, le chancelier Hitler est allé rendre visite à Mme Elisabeth Foerster-Nietzsche, sœur du célèbre philosophe. La vieille dame lui a fait don d’une canne à épée qui a appartenu à son frère. Elle lui a fait visiter les archives Nietzsche.
M. Hitler a entendu la lecture d’un mémoire adressé en 1879 à Bismarck par le docteur Foerster, agitateur antisémite, qui protestait « contre l’invasion de l’esprit juif en Alle­magne ». Tenant en main la canne de Nietzsche, M. Hitler a traversé la foule au milieu des acclamations et est remonté dans son automo­bile pour se rendre à Erfurt et de là à Essen.
Nietzsche, adressant en 1887 une lettre méprisante à l’antisémite Théodor Fritsch, la terminait sur ces mots :

MAIS ENFIN, QUE CROYEZ-VOUS QUE J’ÉPROUVE LORSQUE LE NOM DE ZARATHOUSTRA SORT DE LA BOUCHE DES ANTISÉMITES !

LE SECOND JUDAS DU « NIETZSCHE-ARCHlV »

Adolf Hitler, à Weimar, s’est fait photo­graphier devant le buste de Nietzsche. M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche et collaborateur d’Elisabeth Foerster à l’Ar­chiv, a fait reproduire la photographie en frontispice de son livre, Nietzsche et l’avenir de l’Allemagne. Dans cet ouvrage, il a cherché à montrer l’accord profond de l’enseignement de Nietzsche et de Mein Kampf. Il reconnaît, il est vrai, l’existence de passages de Nietzsche qui ne seraient pas hostiles aux juifs, mais il conclut :

... Ce qui importe le plus pour nous est cette mise en garde : « Pas un Juif de plus I Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l’Est I »... « ... que l’Allemagne a largement son compte de juifs, que l’estomac et le sang alle­mands devront peiner longtemps encore avant d’avoir assimilé cette dose de ce "juif" », que nous n’avons pas la digestion aussi active que les Italiens, les Français, les Anglais, qui en sont venus à bout d’une manière bien plus expéditive : et notez que c’est là l’expression d’un sentiment très général, qui exige qu’on l’entende et qu’on agisse. « Pas un juif de plus / Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l’Est (y compris l’Autriche) ! » Voilà ce que réclame l’instinct d’un peuple dont le caractère est encore si faible et si peu marqué qu’il cour­rait le risque d’être aboli par le mélange d’une race plus énergique ».

Il ne s’agit pas seulement ici de « fumis­terie éhontée » mais d’un faux grossière­ment et consciemment fabriqué. Ce texte figure en effet dans Par delà le bien et le mal (§ 251), mais l’opinion qu’il exprime n’est pas celle de Nietzsche ; c’est celle des antisémites reprise par Nietzsche en ma­nière de persiflage !

Je n’ai pas encore rencontré d’allemand, écrit­-il, qui veuille du bien aux juifs ; les sages et les politiques ont beau condamner tous sans réser­ve l’antisémitisme, ce que réprouvent leur sagesse et leur politique c’est, ne vous y trom­pez pas, non pas le sentiment lui-même, mais uniquement ses redoutables déchaînements, et les malséantes et honteuses manifestations que provoque ce sentiment une fois déchaîné. On dit tout net que l’Allemagne a largement, etc.

Suit le texte porté par le fasciste faussaire au compte de Nietzsche ! Un peu plus loin une conclusion pratique est d’ailleurs don­née à ces considérations : « On pourrait fort bien commencer par jeter à la porte les braillards antisémites... » Cette fois Nietzs­che parle en son nom. L’ensemble de l’aphorisme parle dans le sens de l’assi­milation des juifs par les Allemands.

NE PAS TUER : RÉDUIRE EN SERVITUDE

EST-CE QUE MA VIE REND VRAI­SEMBLABLE QUE J’AIE PU ME LAIS­SER « COUPER LES AILES » PAR QUI QUE CE SOIT ?

Le ton avec lequel Nietzsche répondait de son vivant aux antisémites importuns, exclut toute possibilité de traiter la question légèrement, de considérer la trahison des Judas de Weimar comme vénielle : il y va des « ailes coupées ».

Les proches de Nietzsche n’ont rien entre­pris de moins bas que de réduire à un servage avilissant celui qui prétendait ruiner la morale servile. Est-il possible qu’il n’y ait pas des grincements de dents dans le monde et que cela ne devienne pas une évidence qui, dans la désorientation grandis­sante, rende silencieux et violent ? Comment, sous le coup de la colère, cela ne serait-il pas une clarté aveuglante, quand toute l’humanité se rue à la servitude, qu’il existe quelque chose qui ne doit pas être asservi, qui ne peut pas être asservi ?

LA DOCTRINE DE NIETZSCHE NE PEUT PAS ÊTRE ASSERVIE.

Elle peut seulement être suivie. La placer à la suite, au service de quoi que ce soit d’autre est une trahison qui relève du mé­pris des loups pour les chiens.

EST-CE QUE LA VIE DE NIETZSCHE REND VRAISEMBLABLE QU’IL PUIS­SE AVOIR « LES AILES COUPÉES » PAR QUI QUE CE SOIT ?

Que ce soit l’antisémitisme, le fascisme, que ce soit le socialisme, il n’y a qu’utilisation. Nietzsche s’adressait à des esprits libres, incapables de se laisser utiliser.

GAUCHE ET DROITE NIETZSCHÉENNES

Le mouvement même de la pensée de Nietzsche implique une débâcle des diffé­rents fondements possibles de la politique actuelle. Les droites fondent leur action sur l’attachement affectif au passé. Les gauches sur des principes rationnels. Or attachement au passé et principes rationnels (justice, éga­lité sociales) sont également rejetés par Nietzsche. Il devrait donc être impossible d’utiliser son enseignement dans un sens quelconque.

Mais cet enseignement représente une force de séduction incomparable, en conséquence une « force » tout court, que les politiciens devaient être tentés d’asservir ou tout au moins de se concilier au profit de leurs en­treprises. L’enseignement de Nietzsche « mobilise » la volonté et les instincts agressifs : il était inévitable que les actions existantes cherchent à entraîner dans leur mouvement ces volontés et ces instincts devenus mobiles et restés inemployés.

L’absence de toute possibilité d’adapta­tion à l’une des directions de la politique n’a eu dans ces conditions qu’un seul résultat. L’exaltation nietzschéenne n’étant sollicitée qu’en raison d’une méconnais­sance de sa nature, elle a pu l’être dans les deux directions à la fois. Dans une certaine mesure, il s’est formé une droite et une gauche nietzschéenne, de la même façon qu’il s’était formé autrefois une droite et une gauche hégélienne. Mais Hegel s’était situé de lui-même sur le plan poli­tique et ses conceptions dialectiques expli­quent la formation de deux tendances opposées dans le développement posthume de sa doctrine. Il s’agit dans un cas de dé­veloppements logiques et conséquents, dans l’autre d’inconséquence, de légèreté ou de trahison. Dans l’ensemble, l’exigence ex­primée par Nietzsche, loin d’être entendue a été traitée comme toute chose dans un monde où l’attitude servile et la valeur d’utilité apparaissent seules admissibles. A la mesure de ce monde, le renversement des valeurs, même s’il a été l’objet d’efforts réels de compréhension, est demeuré si généralement inintelligible que les trahi­sons et les platitudes d’interprétation dont il est l’objet passent à peu près inaper­çues.

« REMARQUES POUR LES ÂNES »

Nietzsche a dit lui-même qu’il n’avait que répugnance pour les partis politiques de son temps, mais une équivoque existe au sujet du fascisme qui ne s’est développé que longtemps après sa mort et qui de plus est le seul mouvement politique qui ait consciemment et systématiquement utilisé la critique nietzschéenne. Selon le Hongrois Georg Lukacs (l’un des rares, semble-t-il, parmi les théoriciens marxistes actuels qui aient eu de l’essence du marxisme une conscience profonde ; depuis qu’il a dû se réfugier à Moscou, il a été, il est vrai, mo­ralement brisé, il n’est plus que l’ombre de lui-même), selon Lukacs « la différence très nette de niveau idéologique entre Nietzsche et ses successeurs fascistes ne parvient pas à cacher le fait historique fon­damental, qui fait de Nietzsche l’un des principaux ancêtres du fascisme » (Littéra­ture internationale, 1935, n° 9, p. 79). L’analyse sur laquelle Lukacs fonde cette conclusion est peut-être parfois raffinée et habile mais elle n’est qu’une analyse qui se passe de la considération de la totalité, c’est-a-dire de ce qui seul est « existence ». Fascisme et nietzschéisme s’excluent, s’ex­cluent même avec violence, dès que l’un et l’autre sont considérés dans leur totalité : d’un côté la vie s’enchaîne et se stabilise dans une servitude sans fin, de l’autre souf­fle non seulement l’air libre mais un vent de bourrasque ; d’un côté le charme de la culture humaine est brisé pour laisser la place à la force vulgaire, de l’autre la force et la violence sont vouées tragiquement à ce charme. Comment est-il possible de ne pas apercevoir l’abîme qui sépare un César Bor­gia, un Malatesta, d’un Mussolini ? Les uns toute morale, tirant parti d’événements sanglants et complexes au profit d’une avi­dité de vivre qui les dépasse : l’autre asservi lentement par tout ce qu’il ne met en mou­vement qu’en paralysant peu à peu son impulsion primitive. Déjà aux yeux de Nietzsche, Napoléon apparaissait « corrom­pu par les moyens qu’il avait été contraint d’employer » ; Napoléon avait « perdu la noblesse de caractère ». Une contrainte infiniment plus pesante s’exerce sans aucun doute sur les dictateurs modernes réduits à trouver leur force en s’identifiant à toutes les impulsions que Nietzsche méprisait dans les masses, en particulier « à cette admira­tion mensongère de soi-même que prati­quent les races ». Il y a une dérision corrosive dans le fait d’imaginer un accord possible entre l’exigence nietzschéenne et une organisation politique qui appauvrit l’existence au sommet, qui emprisonne, exile ou tue tout ce qui pourrait constituer une aristocratie d’« esprits libres ». Comme s’il n’était pas aveuglant que Nietzsche, lorsqu’il demande un amour à la mesure du sacrifice de la vie, c’est pour la « foi » qu’il communique, pour les valeurs que sa propre existence rend réelles, évidemment pas pour une patrie...

« Remarque pour les ânes », écrivait déjà Nietzsche lui-même, craignant une confusion du même ordre, tout aussi miséra­ble.

LIRE : ACÉPHALE n°2, 1937 pdf

La folie de Nietzsche
Le 3 janvier 1889,
il y a cinquante ans,
Nietzsche succombait à la folie :
sur la piazza Carlo-Alberto, à Turin,
il se jeta en sanglotant au cou d’un cheval battu,
puis il s’écroula ;
il croyait, lorsqu’il se réveilla, être

DIONYSOS
ou
LE CRUCIFIÉ.
Cet événement
doit être commémoré
comme une tragédie.
« Quand ce qui est vivant,
avait dit Zarathoustra,
se commande à soi-même,
il faut que ce qui est vivant
expie son autorité
et soit juge, vengeur et

VICTIME de ses propres lois. »
I

Nous voulons commémorer un événement tragique et nous sommes maintenant ici, supportés par la vie. Le ciel étoilé s’étend au-dessus de nos têtes et la terre tourne sous nos pieds. La vie est dans notre corps mais dans notre corps s’achemine aussi la mort (même de loin un homme peut toujours sentir la venue des derniers râles). Au-dessus de nous, le jour succédera à la nuit, la nuit au jour. Cepen­dant, nous parlons, nous parlons haut, sans même savoir ce que sont ces êtres que nous sommes. Et de celui qui ne parle pas suivant les règles du langage, les hommes raison­nables que nous devons être assurent qu’il est fou.

Nous avons nous-mêmes peur de devenir fous et nous observons les règles avec beaucoup d’inquiétude. D’ail­leurs les dérèglements des fous sont classés et se répètent avec une monotonie telle qu’il s’en dégage un extrême ennui. Le peu d’attrait des déments garantit le sérieux et la sévérité de la logique. Cependant le philosophe est peut­ être dans son discours un « miroir du ciel vide » plus infi­dèle que l’insensé et, dans ce cas, tout ne devrait-il pas sauter ?
Cette interrogation ne peut pas être prise au sérieux, puisque sage, elle cesserait aussitôt d’avoir un sens. Cepen­dant elle est résolument étrangère à l’esprit de la plaisan­terie. Car il est nécessaire aussi que nous connaissions la sueur d’angoisse. Sous quel prétexte ne pas se laisser embar­rasser jusqu’à suer ? L’absence de sueur est beaucoup plus infidèle que les plaisanteries de celui qui sue. Celui qu’on appelle sage est le philosophe mais il n’existe pas indé­pendamment d’un ensemble d’hommes. Cet ensemble est composé de quelques philosophes qui s’entre-déchirent et d’une foule, inerte ou agitée, qui les ignore.
A ce point, ceux qui suent se heurtent dans l’obscurité à ceux qui voient l’histoire mouvementée rendre clair le sens de la vie humaine. Car il est vrai que par l’histoire les foules s’exterminant les unes les autres donnent des consé­quences à l’incompatibilité des philosophies — sous forme des dialogues que sont les carnages. Mais l’achèvement est un combat autant que la naissance et, au-delà de l’achèvement et du combat, qu’y a-t-il d’autre que la mort ? Au-delà des paroles qui s’entre-détruisent sans fin, qu’y a-t-il d’autre qu’un silence qui fera devenir fou à force de suer et de rire ?
Mais si l’ensemble des hommes — ou plus simplement leur existence intégrale — s’INCARNAIT en un seul être — évidemment aussi solitaire et aussi abandonné que l’en­ semble — la tête de !’INCARNÉ serait le lieu d’un combat inapaisable — et si violent que tôt ou tard elle volerait en éclats. Car il est difficile d’apercevoir jusqu’à quel degré d’orage ou de déchaînement parviendraient les visions de cet incarné, qui devrait voir Dieu mais au même instant le tuer, puis devenir Dieu lui-même mais seulement pour se précipiter aussitôt dans un néant : il se retrouverait alors un homme aussi dépourvu de sens que le premier passant venu mais privé de toute possibilité de repos.
Il ne pourrait pas, en effet, se contenter de penser et de parler, car une nécessité intérieure le contraindrait de vivre ce qu’il pense et ce qu’il dit. Un semblable incarné connaîtrait ainsi une liberté si grande qu’aucun langage ne suffirait à en reproduire le mouvement (et pas plus que d’autres la dialectique). Seule la pensée humaine ainsi incarnée deviendrait une fête dont l’ivresse et la licence ne seraient pas moins déchaînées que le sentiment du tra­gique et l’angoisse. Ceci entraîne à reconnaître — sans que demeure aucune échappatoire — que l’« homme incarné » devrait aussi devenir fou.

Combien la Terre lui tournerait avec violence dans la tête ! A quel point il serait crucifié ! A quel point il serait une bacchanale (en arrière ceux qui auraient peur de voir son ...) ! Mais comme il deviendrait solitaire, César, tout­ puissant et si sacré qu’un homme ne pourrait plus le deviner sans fondre en larmes. A supposer que..., comment Dieu ne deviendrait-il pas malade à découvrir devant lui sa raisonnable impuissance à connaître la folie ?

(3 Janvier 1939)

II

Mais il ne suffit pas d ’exprimer ainsi un mouvement vio­lent : les phrases seraient la trahison de l’impulsion pre­mière si elles n’étaient pas liées aux désirs et aux décisions qui sont leur raison d’être vivantes. Or il est facile de voir qu’une représentation de la folie au sommet ne peut pas recevoir de conséquence directe : personne ne peut détruire en lui volontairement l’appareil d’expression qui le rattache à ses semblables — comme un os à d ’autres os.

Un Proverbe de Blake dit que si d’ autres n’avaient pas été fous, nous devrions l’être. La folie ne peut pas être reje­tée hors de l’intégralité humaine, qui ne pourrait pas être accomplie sans le fou. Nietzsche devenant fou — à notre place — rendait ainsi cette intégralité possible ; et les fous qui ont perdu la raison avant lui n’avaient pas pu le faire avec autant d’éclat. Mais le don qu’un homme fait de sa folie à ses semblables peut-il être accepté par eux sans qu’il soit rendu avec usure ? Et si elle n’ est pas la déraison de celui qui reçoit la folie d’un autre en don royal, quelle pourrait en être la contrepartie ?

Il y a un autre proverbe : Celui qui désire mais n’agit pas nourrit la pestilence.
Sans aucun doute, le plus haut degré de pestilence est atteint quand l’expression du désir est confondue avec les actes.
Car si un homme commence à suivre une impulsion violente, le fait qu’il l’exprime signifie qu’il renonce à la suivre au moins pendant le temps de l’expression. L’expression demande que l’on substitue à la passion le signe extérieur qui la figure. Celui qui s’exprime doit donc passer de la sphère brûlante des passions à la sphère relativement froide et somnolente des signes. En présence de la chose exprimée, il faut donc toujours se demander si celui qui l’exprime ne se prépare pas un profond sommeil. Une telle interrogation doit être conduite avec une rigueur sans défaillance.

Celui qui une fois a compris que seule la folie peut accom­plir l’homme, est ainsi amené lucidement à choisir — non entre la folie et la raison — mais entre l’imposture d’« un cauchemar justifiant des ronflements » et la volonté de se commander à soi-même et de vaincre. Aucune trahison de ce qu’il a découvert d’éclats et de déchirements au sommet ne lui paraîtra plus haïssable que les délires simulés de l’art. Car s’il est vrai qu’il doit devenir la victime de ses propres lois, s’il est vrai que l’accomplissement de son destin demande sa perte — en conséquence si la folie ou la mort ont à ses yeux l’éclat d’une fête — l’amour même de la vie et du destin veut qu’il commette tout d’abord en lui-même le crime d’autorité qu’il expiera. C’est là ce qu’exige le sort auquel le lie un sentiment de chance extrême.

Procédant ainsi tout d’abord du délire impuissant à la puissance — de même qu’il devra dans le dénouement de sa vie procéder en retour de la puissance à quelque effon­drement, soudain ou lent — ses années ne pourront plus se passer qu’à la recherche — impersonnelle — de la force. Dans le moment où l’intégralité de la vie lui est apparue liée à la tragédie qui l’accomplit, il a pu apercevoir combien cette révélation risque d’affaiblir. Il a pu voir autour de lui ceux qui s’approchent du secret — qui représentent ainsi le véritable « sel » ou le « sens » de la terre — s’abandonner au sommeil dissolu de la littérature ou de l’art. Le sort de l’exis­tence humaine lui est ainsi apparu lié à un petit nombre d’êtres privés de toute possibilité de puissance. Car certains hommes portent en eux-mêmes beaucoup plus que, dans leur déchéance morale, ils ne le croient : quand la foule autour d’eux et ceux qui la représentent asservissent à la nécessité tout ce qu’ils touchent. Celui qui s’est formé jusqu’à l’extrême dans la méditation de la tragédie devra donc — au lieu de se complaire dans l’ « expression symbo­lique » des forces qui déchirent — apprendre la conséquence à ceux qui lui ressemblent. Il devra par son obstination et sa fermeté les conduire à s’organiser, à cesser d’ être, comparés aux fascistes et aux chrétiens, des loques méprisées de leurs adversaires. Car la charge leur incombe d’imposer la chance à la masse de ceux qui exigent de tous les hommes un mode de vie servile : la chance, c’est-à- dire ce qu’ils sont mais abdiquent par insuffisance de volonté.

Acéphale, n°5, FOLIE, GUERRE ET MORT, juin 1939 [Non signé].

Dernier numéro, préparé mais jamais publié, de la revue Acéphale.
Sans nom d’auteur, il est en fait entièrement écrit par Georges Bataille.
Il comprend les textes : "La menace de guerre", "La folie de Nietzsche" et "La pratique de la "joie devant la mort".


Portefeuille destiné aux membres d’Acéphale [S.l., s.n., vers 1937].
Portefeuille à 3 rabats intérieurs de percaline jaune (18 x 13,7 cm).

ZOOM : cliquer sur l’image.

Précieux portefeuille conçu par Georges Bataille pour les membres d’Acéphale, société secrète dont les membres se réunissaient au pied d’un arbre foudroyé de la forêt de Marly ou dans les ruines du château de la Montjoie. Le ton du « memento » imprimé, avec 3 corrections manuscrites, contrecollé sur le premier contreplat, montre assez l’esprit à la fois mystique et tragique qui inspirait ces mystérieuses rencontres : « À partir de maintenant ta joie foulera au[x] pied[s] et avilira ton repos, ton sommeil et même tes souffrances. Souviens-toi que la vérité n’est pas le sol stable mais le mouvement sans trêve qui détruit tout ce que tu es et tout ce que tu [vo]is. Souviens-toi que la vérité est dans la guerre. Tu n’auras plus de cesse avant de t’être fait reconnaître comme un homme portant en lui un espoir assez grand pour exiger tous les sacrifices. Ce memento te représentera maintenant que tu n’as plus de paix à attendre de toi-même ».
Une carte sommaire de la forêt de Marly, imprimée en noir sur une feuille volante glissée sous les rabats, accompagne le « memento ».

LIRE :
Acéphale, Réparation à Nietzsche
Jean-Paul Curnier, Nietzsche : pensée, destin, métamorphose (D’une vérité qui nous importe) pdf

VOIR AUSSI (dernières publications) :
Les Poèmes complets de Frédéric Nietzsche
« Nous avons besoin du sud à tout prix... »


[1Le Portrait de Friedrich Nietzsche dans une pose mélancolique. Imprimé v. 1900. Héliogravure sur carton ; 58 × 39 cm. Collection particulière.

[2En français dans le texte.

[3On peut regretter que le documentaire affirme que Nietzsche est arrivé à Turin en 1889 alors qu’il s’y est installé dès avril 1888. Cf. Lettres d’Italie. A.G.

[4Crédit : http://www.veroniquechemla.

[5Je souligne. A.G.

[6La datation de cette lettre demeure très approximative. Elle constitue un témoignage saisissant sur l’état d’excitabilité venant frapper Nietzsche chaque fin d’année — le 28 décembre il écrivait à E. Overbeck : « le fardeau de mon existence pèse à nouveau très fort sur mes épaules ; je n’ai eu quasiment aucun jour parfaitement bon ; et beaucoup de soucis et de mélancolie ». Outre les diatribes contre sa sœur et ses contemporains, on peut noter la haute opinion exprimée par le philosophe sur sa propre importance historique. La crise du nouvel an 1888 sera donc la dernière dont il se remettra. Un an plus tard, l’effondrement sera définitif.

[7Biedermeier désigne, en Allemagne, la période allant de la Restauration (congrès de Vienne 1815) aux événements de 1848. Le Biedermeier allemand est plus ou moins l’équivalent de M. Prudhomme en France ; le terme « Biedermeier » étant cependant plus courant. Il sert à désigner un bourgeois
conservateur, respectueux des autorités, prude, totalement dépourvu de noblesse et d’originalité.

[8Parsifal-Nachklange. Allerhand Gedanken über deutsche Cultur, Wissenschaft, Kunst, Gesellschaft de Bernhard Forster était paru à Leipzig en 1883. Nietzsche possédait un exemplaire de la deuxième édition (1886, réédité sous le titre Richard Wagner in seiner nationalen Bedeutung und in seiner Wirkung auf das deutsche Culturleben) dans sa bibliothèque.

[9Nietzsche fait allusion à Richard Wagner.

[10En français dans le texte.

[11Paul Widemann (1851- ?), philosophe, écrivain, s’était rendu à Bâle avec son ami Heinrich Koselitz en 1875 pour suivre les cours de Nietzsche à Bâle.

[12Nietzsche fait, semble-t-il, référence à Lou Salomé. Leçon peu sûre, ces propos demeurent isolés.

[13Paul Deussen avait rendu visite à Nietzsche à Sils-Maria le 1er septembre 1887. Il avait fait part au philosophe du mariage entre Lou Salomé et Carl Andreas, célébré en juin.

[14Dernières Lettres, Manucius, 2011, p. 71-73. Traduction et notes par Yannick Souladié.

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