![]() Surprenant Confucius
Les Entretiens de Confucius, 论语 Lúnyǔ -
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Mise à jour le 10 mai 2011 « Si nous ignorons [les Entretiens de Confucius], nous nous interdisons le principal accès à l’univers chinois, et quiconque ignore la Chine se condamne à n’atteindre jamais qu’une compréhension très limitée de l’expérience humaine. » Tout le monde se souvient de la grandiose cérémonie d’ouverture des J.O. de Pékin : Confucius y était mis à l’honneur dans un mélange grandiose de propagande nationaliste et olympique — certaines sentences extraites des Entretiens transformées en slogans. C’est que, après plusieurs décennies de critique du confucianisme — du Mouvement du 4 mai 1919 à la fin de la Révolution culturelle [1] —, Confucius, par un curieux mouvement de balancier, semble, depuis une vingtaine d’années, réhabilité par les autorités et certains idéologues chinois, au point que, en 2006, le Lun yu a été réédité massivement, dans une version passablement édulcorée et conservatrice, dans le format même du Petit livre rouge [2] ! Volonté de refonder sur une très ancienne tradition une idéologie et une morale "communistes" malmenées à l’heure de l’avenir harmonieux du "socialisme de marché" ?
Confucius au septième ciel !par Philippe Sollers Au fond, en 1974, dans son grand délire final de Révolution culturelle, Mao voyait juste : son adversaire principal n’était pas la marionnette militaire qui voulait l’assassiner, Lin Piao, mais bel et bien un spectre du Ve siècle avant notre ère, Confucius. D’où l’effarante campagne de masse « pi Lin, pi Kong » ( « critiquer Lin, critiquer Kong ») agitant brusquement la Chine entière sous les yeux de l’Occidental ahuri (j’étais là [7]). A ma droite, donc, l’ultra-réactionnaire Confucius-Kong, dévot de l’ordre millénaire patriarcal, de la piété filiale, du juste milieu, un vilain et vieux conformiste misogyne et mangeur de femmes ; à ma gauche, le radieux et sanglant totalitaire Mao pourfendant le Sage des sages, le Maître des maîtres, le vrai Fils du Ciel, le souverain trop respecté en secret des esprits et des rites. Lutte titanesque et cocasse, digne de la Terreur de la Révolution française voulant à tout prix éradiquer le culte de Jésus-Christ. Trente-cinq ans plus tard, en Chine, Confucius est de retour, les études sur lui se multiplient, le capitalisme se porte à merveille, faisant peu à peu de l’Empire du Milieu la première puissance mondiale, et Mao, dans son mausolée, a tout le temps de méditer, comme une surprise dialectique, cette formule de « la Pratique équilibrée », un des classiques du confucianisme : « Dépasser la mesure ne vaut pas mieux que de ne pas l’atteindre. » Dès 1987, dans sa présentation de sa traduction des « Entretiens » de Confucius, Pierre Ryckmans (alias Simon Leys) disait que « nul écrit n’a exercé une influence plus durable sur une plus grande partie de l’humanité », et que, « sans cette clé fondamentale, on ne saurait avoir accès à la civilisation chinoise. » [8]. Cette clé multiple, là voici désormais en Pléiade grâce au patient travail de Charles Le Blanc et Rémi Mathieu. Travail difficile, puisque les paroles du Maître ont été recueillies, compilées, ruminées et développées par ses disciples, notamment Meng zi et Xun zi. C’est toute l’école confucianiste qui est ici représentée, parfois contradictoire, mais toujours irradiée par la personnalité hors norme de son fondateur. C’est parfois long et fastidieux, loin des fulgurations taoïstes anarchisantes, mais profondément révélateur de ce qui n’est ni une religion (on est aux antipodes du bouddhisme, fût-il tibétain) ni une morale simpliste. L’essentiel est une pratique en situation : quelqu’un pose une question, le Sage y répond de façon elliptique ou anecdotique, on est sans cesse dans le concret en fonction de la Voie (dao) assimilée à une Grande Etude. On sait que Confucius, mort en 479 avant notre ère, avait des ambitions politiques et qu’il a échoué. Il s’est rabattu sur l’enseignement « ouvert indifféremment à tous » (grande révolution), et tant mieux puisque nous le voyons vivre et parler comme s’il se promenait parmi nous. Surprenant Confucius : je doute qu’un officiel politique chinois d’aujourd’hui ou un milliardaire affairé comprenne vraiment ce que ce curieux philosophe entend par « humanité » (ren) ou par « homme de bien » (junzi), termes qui renvoient à des réalités beaucoup plus profondes que « droits de l’homme » ou « honnête homme ». Ce bizarre enseignant itinérant qui n’ouvre sa porte qu’à ceux qui « trépignent d’apprendre » et ont quelque chose à dire (le premier venu peut entrer, mais il faut qu’il fonctionne, sans quoi on le laisse tomber) passe son temps à s’enseigner lui-même et se perfectionne en perfectionnant les autres. On le voit mal en France, dans une université dévastée, et encore plus mal dans la compagnie de ceux qui se prétendent « philosophes ». Mais quel est donc son but ultime ? La joie. « Celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l’aime. Celui qui l’aime ne vaut pas celui qui en fait sa joie. » Confucius en bonze poussiéreux ? Mais non, « c’est un homme qui, dans son enthousiasme, oublie de manger et, dans sa joie, oublie les soucis ; il ne sent pas l’approche de la vieillesse ». Voyons maintenant son autoportrait : « A 15 ans, je me suis consacré à l’élude ; à 30 ans, j’en avais acquis les fondements ; à 40 ans, je n’avais plus de doutes ; à 50 ans, je comprenais les dispositions du Ciel ; à 60 ans, je pénétrais le sens profond de ce que j’entendais ; à 70 ans, je suivais ce que mon c ?ur désirait sons excéder la juste mesure. » Ce perpétuel étudiant est mort à 73 ans, et on peut deviner que cela ne lui a fait ni chaud ni froid de mourir. Autre confidence d’une existence soumise à une détestation particulière de la part du mensonge « Si à 40 ans vous êtes encore un objet de haine, vous le serez toute votre vie. » C’est un exilé de l’intérieur qui parle, un exclu du gouvernement des choses par les animaux de pouvoir. Il sait qu’après sa disparition il sera plus ou moins sanctifié, c’est-à-dire momifié par la routine, à l’opposé de sa vision extatique du Ciel. Personne ne le connaît donc ? Mais pourquoi ? « Je ne murmure pas contre le Ciel, je ne m’en prends pas aux hommes. J’étudie les choses les plus simples pour pénétrer les choses les plus élevées. N’est-ce pas le Ciel qui me connaît ? » A la limite, il pourrait ne plus parler, puisque ? fameux Ciel, sans rien dire, laisse s’accomplir toutes choses. Aux agités des systèmes et du calcul, aux énervés de l’action, il préfère, de façon très taoïste, le wuwei, le non-agir, qui rejoint l’activité céleste inlassable. On plonge là dans le passé millénaire et mythique de la Chine, avec ses héros emblématiques, Shun, par exemple, qui pour toute manifestation de souveraineté, s’asseyait face tournée vers le sud, et c’est tout. Vision lucide et sans illusion : « Seules la sagesse suprême et l’ignorance crasse sont immuables. » Tout s’écoule et change sans cesse, sauf ces deux pôles. Au milieu, si on peut dire, il y a le tourbillon des savoirs, des opinions, des affaires. On doit quand même s’inquiéter que l’ignorance crasse l’emporte sur la sagesse suprême, et que ne puisse plus briller la « Vertu lumineuse ». Mais, là encore, Confucius étonne : nulle plainte, nulle posture de supériorité, nulle arrogance, nulle vanité, nul orgueil. « L’homme de bien s’afflige de son manque de talent, il ne s’afflige pas d’être inconnu des autres. » Il parle avec retenue, il aime la musique et les arts, il trouve que l’humanité, cet océan, est « difficile ». « C’est une force, écrit Leys, qui informe tout, mais que nul ne possède vraiment : on ne l’appréhende que partiellement ; on ne peut la saisir que dans ses manifestations et ses effets. » Sagesse insubmersible de la Chine, nullement religieuse, comme le prouve l’hostilité du confucianisme au bouddhisme et à ses vies dans des couvents. « J’ai déjà passé, à réfléchir, une journée entière sans manger, et une nuit entière sans dormir, mais sans résultat. Mieux aurait valu étudier. » On dit à Confucius qu’un dignitaire agit seulement après avoir réfléchi trois fois, et il réplique : « Deux fois suffiraient. » Enfin ceci, d’une urgente réalité : « Celui qui sait réchauffer l’ancien pour comprendre le nouveau mérite d’être considéré comme un maître. » Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur, 4 novembre 2009.
Fan Changguo/AP/Sipa Philosophes confucianistesPrésentation de l’éditeur Au milieu d’un monde qu’il pensait finissant, à l’orée d’un siècle qu’il croyait plus que d’autres troublé, un sage proposa des idées neuves qui permirent de redéfinir les relations entre les hommes, de fonder une morale stricte et de conduire les États vers le bien. L’écho de sa pensée fut si large et durable que, quoiqu’on l’eût dit « sans couronne », Confucius ( 551- 479) régna, par sa doctrine, sur un monde qui passa en gloire et en durée celles de bien des empires. Ses idées se répandirent au-delà de la Chine, imprégnant les esprits comme les institutions. Confrontées à des obstacles redoutables, elles ne cessèrent pourtant d’avancer, vague après vague, comme une marée montante, et finirent par atteindre les bords de l’Occident. Il y eut aussi des reflux, dus à l’émergence de croyances plus neuves ou plus puissantes, mais le confucianisme sut reprendre ensuite ses prérogatives, dans la société comme dans l’État.
Ce volume envisage un état des lieux de la pensée confucianiste ancienne, telle qu’elle fut conçue puis se cristallisa au seuil de l’Empire, avant de connaître une véritable transmutation en réaction à la montée du bouddhisme et du taoïsme. On s’est donc attaché à regrouper les principaux auteurs qui ont prolongé la pensée de ce Maître (formulée dans le Lunyu, « Les Entretiens ») et se sont disputé l’interprétation de ses dialogues et de ses aphorismes pour constituer un système à deux branches : celle de Meng zi (ou Mencius, 385 - 301) et celle de Xun zi ( 310 - 235). On propose, de surcroît, trois grands textes presque aussi fondateurs — La Grande Étude, La Pratique équilibrée (autrefois traduit sous le titre L’Invariable Milieu) et Le Classique de la Piété filiale —, pour rendre compte des idées en présence dans la Chine d’avant l’Empire. En tout six ouvrages — certains traduits en français pour la première fois —, qui forment le socle sur lequel s’est bâtie, au long des siècles, l’école de Confucius, marquée, de ses débuts à nos jours, par un humanisme de fond, et n’excluant pas, loin s’en faut, les contradictions et les querelles.
Textes traduits, présentés et annotés par Charles Le Blanc et Rémi Mathieu. Ce volume contient : préface, chronologie, note sur la présente édition ; « Les Entretiens » de Confucius (Lunyu) ; Meng zi ; La Grande Étude (Daxue) ; La Pratique équilibrée (Zhongyong) ; Le Classique de la Piété filiale (Xiaojing) ; Xun zi ; introductions, bibliographies, notices et notes, bibliographie générale, cartes, index [9]. Écouter l’entretien entre Rémi Mathieu et Jacques Munier du 26 novembre 2009 sur France Culture. et l’entretien entre Rémi Mathieu et Raphaël Enthoven du 3 mai 2011 (47’35)
Crédit : Les Nouveaux Chemins. ARCHIVES
François Wahl, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Roland Barthes et leurs guides, en avril 1974.
Fonds Roland Barthes-photo J. Kristeva-Archives Imec
En avril 1974, une délégation de la revue Tel Quel se rend en Chine. Le voyage dure trois semaines. C’est la fin de la Révolution Culturelle — la GRCPC [10] — ; depuis plusieurs années, l’accent est mis en Chine sur la critique du « retour aux rites » attribués à la tradition confucéenne ; c’est la campagne « Pi Lin Pi Kong » — « 批林批孔运动 » —, campagne de critique contre Confucius et Lin Piao, le dauphin présumé de Mao [11]. Au retour, Philippe Sollers publie deux articles : La Chine sans Confucius dans Libération (juin 1974) et Mao contre Confucius dans Le Monde du... 14 juillet. Ces deux articles seront repris, avec d’autres, dans le numéro 59 de Tel Quel — En Chine — qui sortira à l’automne 1974 [12].
Pour se remémorer la situation en 1974 :
La Chine sans Confucius
Toute la question de ce qui se passe désormais en Chine est celle de l’approfondissement dans les masses de la campagne contre Lin Piao et Confucius. Quand j’étais à Pékin, en Mai, je m’étais étonné de ne pas voir dans les rues la campagne d’affiches que l’on pouvait voir très largement à Nankin, par exemple. Résistances du comité municipal ? Tactique consistant à roder le mouvement en province ? De toute façon, il était à peu près évident que l’on était arrivé à un palier, un tournant. Soit la campagne piétinait de manière quelque peu « théoriciste », soit elle se concrétisait ouvertement dans une lutte entre les deux lignes, attaquant directement, et à tous les échelons, les responsables de la « temporisation » par rapport à la révolution culturelle.
1) La campagne actuelle a été annoncée par une offensive théorique, dès 1971, insistant sur la nécessité d’étudier l’histoire, la dialectique, et de critiquer l’idéalisme sous toutes ses formes, notamment sous celle de la théorie du « génie » : rectification de la tendance à faire des dirigeants prolétariens des « super-puissances » intellectuelles, et à couper, par exemple, la pensée-maotsétoung de son contexte historique et théorique, c’est-à-dire du mouvement révolutionnaire international et, tout simplement, du marxisme. Autrement dit : réfutation de l’absurdité comme quoi on pourrait être « maoïste » et non-marxiste. 2) Le point central du débat actuel est celui de la dictature du prolétariat : bien évidemment, c’est le point qui touche au plus près les révisionnistes. Partout sont lus, étudiés, commentés la Critique du Programme de Gotha, et l’État et la Révolution. Et, là, on comprend mieux l’enjeu du problème : ou bien, l’État se renforce pour devenir un pouvoir « personnel » (Lin Piao) et aboutir un jour à un « État de tout le peuple » qui, en fait, ne cache que l’accession d’une nouvelle bourgeoisie au pouvoir ; ou bien ce qui est renforcé, c’est la dictature du prolétariat mais (et ce mais a une immense portée) dans la perspective de l’extinction de l’État , à ne jamais oublier une seconde (sans quoi la lutte de classes est privée de son contenu le plus profond). 3) Il s’agit d’une rupture accentuée avec le révisionnisme : pas de « réconciliation » qui « suivrait » la révolution culturelle. Les Chinois disent : la révolution culturelle a balayé une couche révisionniste (Liu Shao-shi et Cie), mais une autre couche (une autre vague) est montée à la rescousse du révisionnisme (en emphatisant, en idéalisant, en « utopisant » la révolution chinoise). Cette seconde couche (puissante probablement dans l’armée et ayant tendance à « militariser » l’idéologie, à la catéchiser, à la transformer en culte) est en fait elle aussi révisionniste. Les « linpiaoistes » se sont donnés comme « d’extrême-gauche » mais en réalité ils étaient de droite, voire d’extrême-droite, à cause de leur conception métaphysique (ici, nous dirions : religieuse) du marxisme. Cet aspect de la question me paraît important : d’abord parce que pour la première fois le parti chinois reconnaît qu’un danger fasciste peut se développer sur le terrain même de la révolution, ensuite parce que ce danger est lié à la fusion qui peut s’opérer entre une certaine vision idéaliste du marxisme et l’archaïsme religieux. Pensons simplement ici, par exemple, ce qui se produirait si on substituait à la conception matérialiste et révolutionnaire du marxisme, une sorte de méli-mélo chrétien sur le terrain même des masses. Qui peut dire que nous ne courons pas ce danger ? Peut-on être « maoïste » et chrétien par exemple ? Bien sûr que non. Voilà pourquoi, précisément , la campagne actuelle des Chinois contre Confucius ne peut, ici même, que rencontrer de violentes résistances. 4) La campagne actuelle développe ce que j’appellerai une critique sur deux « longueurs d’ondes ». D’une part , l’histoire de la Chine depuis qu’il y a une histoire en Chine (pour combattre l’idéalisme historique et permettre au peuple d’étudier sa propre histoire au niveau spécifique du fait qu’il est chinois ) ; d’autre part , l’histoire du parti communiste chinois et de la révolution chinoise réévaluée maintenant depuis le début. A Shanghai, au siège de la fondation du parti communiste chinois, j’ai pu entendre ainsi un responsable faire un exposé extrêmement complet sur les « dix grandes luttes » à l’intérieur du parti. Le fond de cet exposé était d’une part les difficultés de la révolution chinoise avec Staline et la IIIe Internationale, d’autre part la lutte contre le révisionnisme. On ne peut rien dire de fondé sur la révolution chinoise si l’on ne considère pas que les Chinois eux-mêmes se considèrent comme ayant une position singulière depuis cinquante ans et qu’ils sont bien décidés à le développer jusqu’au bout dans l’avenir, et cela dans l’intérêt général des peuples.
C’est toujours le printemps dans la commune, vers 1970
5) La concrétisation sociale de ce projet consiste bien entendu à empêcher les rapports de production de se « capitaliser » surtout à travers la séparation entre travailleurs et cadres (travail manuel et travail intellectuel). Il semble bien qu’un assez fort courant « économiste » s’est manifesté dans les dernières années et c’est lui, sans doute, qui va être combattu en premier, de plus en plus nettement. Mais le mouvement touche aussi deux secteurs fondamentaux : les femmes qui apparaissent désormais comme une force déterminante de la révolution (impossible de ne pas être frappé en Chine par leur présence, l’énergie encore à libérer qu’elles représentent) et l’enseignement (les universités sont de nouveau appelées à fonctionner « à portes ouvertes », c’est-à-dire non coupées de la société : d’où enquêtes, fluidité de la sélection, etc.). Les Chinois, cependant, ne cessent d’insister sur le fait que tout ceci ne peut se faire qu’en formant de plus en plus des « contingents de théoriciens marxistes ». C’est un trait fondamental de l’approfondissement de la révolution culturelle qui reste, bien entendu, incompréhensible et opaque pour les révisionnistes. 6) Enfin, il s’agit d’une offensive sur le terrain des « images » que l’on se fait, dans le monde et en Chine, de la Chine elle-même. Sur ce point, je pense que les conséquences du mouvement actuel seront très profondes. Elles désorientent déjà tous ceux qui avaient gardé l’habitude de considérer la Chine comme une sorte de « colonie culturelle », se sentant en droit de lui donner des conseils sur la manière de traiter son propre passé (au nom de la culture « universelle ») et son présent (au nom du marxisme « sérieux », « responsable »). Ce courant idéologique quant à la Chine, d’essence bourgeoise (idéaliste et métaphysique), est en fait représenté maintenant par l’URSS. Beaucoup d’intellectuels occidentaux, même sans le savoir, adoptent la même attitude. En gros, elle consiste à savoir ce que les Chinois devraient dire ou faire, et à le savoir à leur place. Prétention légèrement comique par rapport à une expérience et à un pays dont seules les années à venir diront les transformations qu’ils apportent pour l’humanité entière. Pour ma part, je dirai que la vision du monde religieuse et idéaliste qui a toujours été celle de tous les exploiteurs a un seul ennemi sérieux actuellement : la Chine. Si les exploiteurs ne s’y trompent pas, c’est normal. Mais que les révolutionnaires s’en rendent compte, là est la question essentielle. Philippe Sollers, Libération, juin 1974.
campagne contre l’enseignement de Confucius, considéré comme partie prenante des " Quatre Vieilleries " à bannir. ZOOM : cliquer sur l’image Mao contre Confucius « Le matin de bonne heure et le soir, je travaillais à la ferme. Dans la journée, je lisais les Entretiens de Confucius et les Quatre Classiques. Mon maître de chinois appartenait à l’école du traitement rigide. Il était dur et sévère, et battait souvent ses élèves. A cause de cela, je m’enfuis de l’école quand j’avais dix ans. »
Je me demande souvent si de tels propos ont été lus en Occident. Un des moments émouvants de mon voyage en Chine populaire a été celui, dans le parc de l’Université de Pékin, où les Chinois m’ont conduit devant un petit tertre planté d’une stèle : « Edgar Snow, un ami du peuple chinois. » Une partie des restes de cet Américain qui choisit un jour de s’intéresser à l’autre côté de la planète est déposée là. Snow, cela veut dire neige. Et l’un des poèmes de Mao les plus reproduits partout s’appelle ainsi. Rapprochement gratuit ? Peut-être. Mais je voudrais dire tout de suite que proposer d’aborder la Chine sans sa dimension « poétique » me paraît d’une gratuité plus grande encore. La dimension de la révolution et de la culture chinoise n’est pas celle de la technocratie. Quand Mao trace rapidement au pinceau les vers suivants : et quand, ces vers, on les trouve reproduits à des milliers et des milliers d’exemplaires, de même qu’ici une publicité, il vaut mieux tout simplement accepter de les voir. Ces poèmes ne sont pas une décoration, comme trop d’Occidentaux ont tendance à le penser. Ils ont une triple portée : émotive-historique, graphique, politique. Des poèmes, d’ailleurs, et de n’importe qui , il y en a partout. Dans les écoles, les communes populaires, les usines, les bateaux en construction. A l’encre et au pinceau sur papier, au stylo sur des feuilles de cahier, à la craie blanche, jaune, rouge, violette sur des tableaux noirs. Art direct, souvent naïf, et impermanent. Demain, il y en aura d’autres. La Chine est aussi un immense atelier d’expression que les visiteurs occidentaux, ne sachant pas la langue, manquant de curiosité pour son fonctionnement écrit, auront tendance à trouver opaque. On dirait que les Chinois communiquent de biais, au-dessous d’une ligne de flottaison invisible. Le lyrisme chinois n’est pas notre romantisme oral, éloquent, subjectif, narcissique, mais un dynamisme du geste, de la transformation. Cela ne comporte-t-il pas un accent utopique ? Voilà justement ce qui n’arrête pas de préoccuper les Soviétiques comme les partis communistes occidentaux pour lesquels le marxisme doit être avant tout « scientifique » au sens d’un scientisme sans conséquences subversives. Et, bizarrement, les mêmes qui trouveront sublimes les interprétations « spirituelles » de Mai 68 ou de la grève ouvrière de Lip exigeront qu’on refuse toute couleur à la Chine. Il est vrai que les Chinois ne sont pas, n’ont jamais été, chrétiens.
Les fils et les filles de Yanan à la rencontre de Mao, 1974
J’y insiste parce qu’au fond, j’ai pu souvent le vérifier, la plupart des difficultés à aborder la Chine de l’intérieur viennent de là. De l’universalisme conscient ou inconscient que nous croyons en nous, que nous transportons avec nous comme un écran qui détermine d’avance notre perception, nos analyses. C’est d’ailleurs pourquoi les Occidentaux peuvent avoir deux attitudes à l’égard de la Chine : soit se « projeter » sur elle, penser que les Chinois sont engagés dans une révolution mystique ; soit, quand le réel leur donne un démenti, la rejeter. Le démenti, en ce moment, s’appelle Confucius. La lutte contre Confucius est un appel à renverser toutes les interprétations idéalistes de la révolution chinoise. Mais loin d’être, en conséquence, un encouragement à une attitude « économiste » (du genre : « revenons aux choses sérieuses, la révolution culturelle est finie, occupons-nous de la production »), c’est au contraire une incitation à aller plus loin, plus profond, à la fois dans le passé et dans l’avenir. Les communistes chinois reprochent à Lin Piao (outre sa tentative de coup d’État militaire s’appuyant sur l’URSS) d’avoir simplifié, durci, exagéré, caricaturé, et finalement détourné la révolution culturelle de son but. Ce but : lier dialectiquement la Chine nouvelle et la connaissance de la vieille Chine, la Chine et le monde. Ne pas critiquer Confucius, ce serait continuer (fût-ce inconsciemment) Confucius. Mais critiquer Confucius, ce n’est pas mettre à la place un rationalisme mieux adapté aux conditions d’un pays en voie de développement : c’est proposer, encore et toujours, l’esprit de critique, de révolte. Le conflit et le mouvement contre le " juste milieu ", la " bienveillance ", la " modération " ritualiste, bref contre une certaine économie hypocrite du discours. Confucius, ou l’anti-poète. Lin Piao, en un sens, proposait une « confucianisation » de Mao. Ce dernier se serait retrouvé à l’origine d’un culte dont il aurait suffi, par la suite, de nommer périodiquement les prêtres. Un des arguments qui revient le plus souvent contre Lin est qu’il pensait la prise du pouvoir comme une affaire de famille : lui, sa femme, son fils... Le mao-confucianisme de Lin aurait signifié alors une mort institutionalisée du marxisme. Il y aurait eu les temples (les appareils d’État) et le clergé (les mandarins du parti et de l’armée). Et, une fois de plus, le peuple et l’esprit de secousse (par où le nouveau surgit), après avoir été enterrés dans la routine révisionniste (Liu Shao-shi), l’auraient été dans le mythe.
Les communistes chinois proposent au peuple de réévaluer l’ensemble de la culture chinoise. Un Chinois m’a dit : « La campagne actuelle est passionnante. Elle m’apprend quelque chose tous les jours. Sans elle, je n’aurais jamais appris en aussi peu de temps autant de choses sur l’histoire de la Chine. » La controverse sur la fonction idéologique et politique des écoles confucéenne et légaliste fait surgir un continent enfoui, elle repose le problème (si important pour les marxistes et tellement discuté) du « mode de production asiatique », du passage de l’esclavagisme au féodalisme. Il ne faut pas oublier que les Chinois n’ont connu qu’une révolution bourgeoise superficielle, passagère, et que les vieilles idées et les vieilles coutumes viennent de ce fond féodal exploité par l’impérialisme et le colonialisme, avant d’avoir essayé de l’être par le social-impérialisme. Le souci constant des Chinois est bien celui-là : ne pas redevenir une « semi-colonie », pas plus du monde capitaliste que des Soviétiques.
Pour aborder la Chine, nous sommes nous-mêmes pris dans une contradiction : soit les spécialistes de la Chine « éternelle » (les sinologues) qui ont décidé une fois pour toutes qu’il s’agissait d’une culture morte (comme l’Égypte ancienne) alors que, vivante, elle irrigue tous les actes, toutes les pensées des Chinois ; soit les marxistes qui n’ont jamais entendu parler de la culture chinoise et, d’ailleurs, ne s’y intéressent pas : « marxisme » idéaliste. Or c’est la conjonction d’une culture millénaire vivante et d’une théorie et d’une pratique révolutionnaire qui est justement passionnante. Conjonction qui fait jouer des milliers d’années d’une autre façon . Je pense à cet atelier de calligraphie de Nankin où un Chinois a tracé devant moi les idéogrammes d’un poème. Une autre façon d’être dans l’espace, dans le geste, la langue, le sens. Jamais un universitaire occidental ne comprendra facilement cette manière de s’impliquer immédiatement dans les signes, de s’y faire , comme la conscience révolutionnaire se fait , peu à peu, par la montée à la surface des affiches de discussion, de contestation. Contre la rhétorique, il y a cette action sous-jacente, faisant levier. Une autre politique. Mai 68 en France, les luttes ouvrières, retrouvent spontanément ce type de protestation écrite . Est-ce tout à fait un hasard ?
Philippe Sollers, Le Monde du 14 juillet 1974.
Le mythe d’une Chine confucianiséepar Anne Cheng Longtemps perçu comme un obstacle à la modernisation, le confucianisme est apparu, dans les années 80, comme le moteur d’un développement propre à l’Asie. En réalité, il sert surtout les fins des dirigeants autoritaires de Singapour, de Pékin ou de Séoul. Dans le cadre de l’Université de tous les savoirs organisée par la Mission 2000, Anne Cheng, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), a présenté, le lundi 30 octobre 2000, une conférence sur le thème « Confucianisme, postmodernisme et valeurs asiatiques » [15]. Cette communication, dont nous publions de larges extraits, prenait place dans un cycle consacré aux « perspectives sur un monde global et éclaté ».
Anne Cheng
La Chine a-t-elle quelque chose à dire dans ce monde d’aujourd’hui, qui est déjà celui de demain, à la fois « global et éclaté » ? Les opinions varient d’un extrême à l’autre, entre ceux qui voient en elle l’interlocuteur par excellence - quand ce n’est pas le seul possible - de l’Occident, et ceux qui, à l’inverse, comme Jean-François Billeter (Chine trois fois muette, Allia, 2000), formulent le constat d’une Chine « muette ». La question de ce qu’elle a à dire est en effet étroitement liée à celle de savoir si elle est en mesure de parler.
Après l’établissement par les communistes, en 1949, de la République populaire et la fuite du gouvernement nationaliste à Taïwan, suivi par nombre d’intellectuels hostiles au marxisme, l’île apparaît comme un conservatoire vivant de la culture chinoise traditionnelle. Certains « nouveaux confucéens » se regroupent également à Hongkong pour fonder le New Asia College. En 1958, quatre d’entre eux, qui figurent parmi les intellectuels les plus en vue hors de Chine communiste, signent, à la « une » du journal de Hongkong, La Tribune démocratique, un « manifeste adressé au monde », dans lequel ils « supplient » leurs semblables de bien vouloir croire que la culture chinoise n’est pas morte et que la philosophie confucéenne est encore source vivante de valeurs.
Si le confucianisme n’a, en réalité, pas grand-chose à voir avec le développement économique, il sert les fins des dirigeants autoritaires de Singapour, de Pékin ou de Séoul, qui, confrontés à une accélération soudaine du développement économique que les structures sociopolitiques n’arrivent pas à suivre, trouvent commode de reprendre à leur compte des valeurs confucéennes garantes de stabilité, de discipline et d’ordre social, par opposition à un Occident-repoussoir dont le déclin s’expliquerait par son parti pris d’individualisme et d’hédonisme. A noter que dans ce néoautoritarisme se rejoignent les ex-idéologues marxistes et antimarxistes sur un point crucial : aux représentations utopiques d’un socialisme sans l’Occident, on substitue une aspiration à une modernité industrielle, toujours sans l’Occident, qui passe pour une « postmodernité » ou une « post-occidentalité » [...]. Cela nous amène au mythe, central dans le dispositif « postconfucéen », d’une Chine confucianisée. Il faut décidément prendre un parti résolument anhistorique pour faire croire à l’existence, à un moment quelconque, et a fortiori à la restauration possible d’une société chinoise unifiée sous la bannière de valeurs confucéennes communes, qui feraient primer le communautarisme, les comportements ritualisés garants de la cohésion et de l’ordre hiérarchique, et l’harmonie censée se propager dans le corps social à partir du noyau central qu’est la famille.
Anne Cheng, Le Monde du 07 novembre 2000.
Tombe de Confucius à Qufu
Voir également : Anne Cheng : Leçon inaugurale au Collège de France du 11 décembre 2008 : Histoire intellectuelle de la Chine ainsi que : Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours, douze heures de cours absolument passionnants (14 janvier au 1er avril 2009) qui continuent cette année (tous les jeudis à 11h à partir du 3 décembre jusqu’au 11 février 2010). Quelques traductions des Entretiens en français Daniel Leslie, Seghers Ligugé, impr. Aubin, 1962. Autre traduction — sur le net — celle de Séraphin Couvreur (père jésuite, 1835-1919) : Entretiens de Confucius. La présentation de ces traductions et de quelques classiques chinois sur ce site. [1] La grande révolution culturelle prolétarienne 无产阶级文化大革命 (wúchǎn jiējí wénhuà dàgémìng), plus couramment La Grande Révolution culturelle 文化大革命 (wénhuà dàgémìng), ou simplement La Révolution culturelle 文革 (wéngé). [2] A cette différence près que ce dernier était distribué gratuitement alors que le Lun yu est payant. [3] [4] On notera que Jésus n’est pas l’"auteur" des Evangiles ; de même Confucius n’a pas écrit le Lunyu. Les Entretiens sont le fait de disciples de première, deuxième ou troisième génération. [5] Sur ce point, voir notre dossier sur La " Lettre volée " des Évangiles. [6] Lire aussi Simon Leys, Une introduction à Confucius [7] Voir plus loin : La Chine sans Confucius. [8] La traduction des Entretiens de Confucius par Pierre Ryckmans-Simon Leys avait été saluée dans Le Monde du 27 novembre 1987 par Claude Roy : Confucius rajeuni Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, a fait subir une cure salutaire au vieux maitre chinois. Quel est le dénominateur commun des incarnations de ce personnage en apparence multiple qui s’appelle tour à tour Pierre Ryckmans et Simon Leys ? La première vertu que partagent ces gémeaux surdoués saute aux yeux et à l’oreille : c’est d’abord le style, une écriture serrée, vive, élégante sans être guindée, fine à l’extrême dans l’analyse et précise dans l’érudition, claquant comme un fouet de dompteur dans le combat contre les faussaires. Le romancier Simon Leys (la Mort de Napoléon) ourdit un brillant conte philosophique et historique, qui s’ouvre sur un " et d’ailleurs " merveilleusement ironique : " Comme il ressemblait vaguement à l’Empereur, les matelots l’avaient surnommé Napoléon. Aussi, pour la commodité du récit, ne l’appellerons-nous pas autrement. Et d’ailleurs, c’était Napoléon ". Faux nez et faux témoins
Un malheureux fantôme
L’irrespect premier
[9] 45 ? jusqu’au 31/01/10 (52,50 ? après). A noter que, pour l’achat de deux Pléiade, vous sont offerts par votre libraire un Agenda 2010 et un Album du Graal avec une iconographie choisie et commentée par Philippe Walter. Pour des raisons évidentes, je n’ai pu y résister. A. Gauvin. [10] GRCPC : Grande Révolution Culturelle Prolétarienne Chinoise. [11] 1966-1971 : Mao et Lin Piao, son plus proche compagnon d’armes ![]()
Mao et Lin Piao pendant la Révolution culturelle
[12] Voir notre article La Chine toujours. [13] Entretien avec Joseph Needham réalisé en mars 1974, soit un mois avant le voyage en Chine. Tel Quel 59, p. 40-48. Sur cette période de la Révolution culturelle, écouter le cours de Anne Cheng du 21 janvier 2009 au Collège de France. On trouvera par ailleurs dans La Dernière Révolution de Mao. Histoire de la Révolution culturelle de Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals (Gallimard, NRF Essais) une étude sur les liens entre une certaine interprétation du confucianisme et le "maoïsme".
[14] Voir De la contradiction. [15] Anne Cheng est la fille de l’écrivain et académicien François Cheng, auteur des idéogrammes du roman de Sollers Nombres (avril 1968). |
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