![]() Vitesse de Paul Morand
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Le swing de Morand Morand quand même ![]() New York de Paul Morandsuite de l’article de Jean-François Josselin, paru dans Le Nouvel Observateur du 13 mai 1988, Sollers poids plume, qui faisait l’éloge des Folies Françaises de Philippe Sollers...
Le Nouvel Observateur du 13-05-88. La Statue de la Liberté Cette dame enceinte dans sa robe de chambre à plis de bronze, un bougeoir à la main, c’est la Liberté éclairant le Monde, de Bartholdi. Elle tourne légèrement son flambeau vers l’Europe, comme pour éclairer d’abord. Singulière fortune américaine que celle de ce Bartholdi, Alsacien, praticien glacial de l’atelier d’Ary Scheffer, médaille d’honneur des Salons... Sa statue est exilée en mer sur une petite île ; a-t-on peur qu’elle mette le feu avec sa torche, en plein vent ? D’en bas et de tout près, la figure verte et abstraite me terrifia. Je pénétrai sous ses jupes par des casemates de fort. Rien ne ressemble plus à cette Liberté qu’une prison. On m’éleva dans un monte-charge grillé, semblable à la cage du cardinal La Balue, jusqu’à un escalier en ressort à boudin. Sur la bobèche du flambeau, on pourrait faire une promenade circulaire ; au premier plan, l’ancien Fort Wood, sur lequel le monument a été posé, dessine une étoile. Une rampe de projecteurs en accuse les contours, les nuits de fête nationale. Dans la tête de la Liberté, qui est vide, des sociétés philanthropiques donnent des banquets. Le Brooklyn Bridge Pont de Brooklyn, de Manhattan, de Williamsburg et de Queensboro... Il est difficile de parler du pont de Brooklyn, le plus ancien de ceux de Manhattan, sans succomber à un accès de lyrisme. J’aime à y accéder à pied, à la tombée de la nuit, après en avoir suivi les butées, le long de Lower Madison Street, en bas de ces culées immenses, de ces maçonneries aveugles pareilles aux aqueducs de la campagne romaine. Cette arche unique emporte sur son dos, dans son filet de fer, quatre chaussées, deux pour les autos et deux pour les camions. Ces rues aériennes sont séparées par une double voie ferrée, où circulent les trains et des tramways. Par-dessus le tout s’élance, en plein ciel, une large route pour piétons. Brooklyn Bridge a aussi sa beauté intérieure : c’est son rythme de trémolo, c’est sa flexibilité dans la force ; tout le trafic de New York y passe, le matin ou le soir, et le fait vibrer comme une lyre. Un pont n’est qu’un cadre vide. Certains gâtent les paysages, les bouchent, les scalpent ; d’autres, comme celui-ci, les rend à eux-mêmes ; il commande la perspective et fixe d’une touche profonde et noire la brume indécise des lointains noyés dans l’ombre, entre ses filets d’acier. Il faut plusieurs mois pour comprendre la grandeur délayée d’humidité de Londres ; il faut plusieurs semaines pour subir le charme sec de Paris, mais faites-vous mener au centre de Brooklyn Bridge, au crépuscule et, en quinze secondes, vous aurez compris New York. Paul Morand, New York, Editions Flammarion,1988 Le swing de Morandpar Philippe Sollers Dans ses nouvelles, " l’homme pressé " est sans cesse aux aguets, multipolaire, immergé dans le système nerveux de l’époque. Reprenons vers les années 20 : tout aurait pu être différent, une autre histoire se laisse inventer dans l’ombre. A un bal chez les Beaumont, Marcel Proust fait une apparition. Le jeune Paul Morand, fils d’un artiste peintre, commence sa carrière protégée dans les ambassades, après avoir été employé au Chiffre pendant la guerre. Paris est le centre du monde : dadaïsme, cubisme, surréalisme, Picasso, Joyce, Stravinski. Le temps, la nuit et les femmes changent de profondeur ; une nouvelle civilisation se venge vivement du dix-neuvième siècle. La circulation déborde, devient folle. Morand (" En 1925, chacun sa drogue. J’avais pour stupéfiant le voyage... ") est partout et nulle part. On le voit à Londres, à Bangkok, au Japon avec Claudel, en Chine, à Venise, en Afrique, aux Etats-Unis.
Paul Morand en 1928
Image : en 1928, hommage rendu à Proust après sa mort, un bal a lieu chez le prince de Faucigny-Lucinge. Morand est déguisé en Charlus, sa femme en madame Verdurin, Valentine Hugo (l’illustration manque) en Sodome et Gomorrhe. Morand ? Il est déjà reparti. En 1934, il est en Italie avec Josette Day, une actrice. Et puis en Egypte, en Arabie, au Yémen, en Irak, en Syrie. En 1938, il représente la France à la Commission internationale du Danube, à Bled, en Slovénie. Le style, c’est l’homme ; mais l’homme est désormais très pressé. Tout bascule ? Non, le coup d’arrêt est donné tragiquement pendant cinquante ans : Staline, Hitler, et la suite. Morand, davantage par goût du confort conjugal que par conviction, se retrouve du mauvais côté de l’Histoire. Parmi d’autres signes pénibles, on est navré d’apprendre, par exemple, qu’il a renoncé, en 1942, à une adaptation cinématographique de Nana parce que le sénile Pétain trouvait Zola immoral. Morand est donc par la suite compromis, révoqué, mis à l’index, exilé, republié, réintégré, refusé puis accepté à l’Académie, mornes secrets, molle affaire. Admiré par les uns, censuré par les autres, jusqu’à ce que le combat cesse faute de combattants dans la grande indifférence mécanique de la marchandise. Et ses livres ? Après les années folles, celles de feu et d’abjection, celles d’explosion et de plomb, celles de corruption et d’annulation, les revoici devant nous. Sa prose a été l’occasion, dès le début, d’un des textes critiques les plus importants de Proust : la préface, en 1920, de Tendres Stocks (rien que cette préface, et ses sous-entendus, mériterait une longue analyse). La meilleure définition de son style est sans doute celle que lui écrit Claudel (qui sera choqué par l’Europe galante comme, plus tard, monseigneur Grente par Hécate et ses chiens) : " Vous allez vers les choses en trombe rectiligne. " Même André Breton est séduit par cette irruption rythmique (mais Breton n’aurait jamais imaginé une phrase du genre : " Je couche avec certaines femmes pour avoir avec elles des rapports apaisés et confiants. ") La nouvelle, dit Morand, est de l’os. C’est la situation d’un narrateur sans cesse aux aguets, multipolaire, immergé dans le système nerveux de l’époque : " Quand les mauvaises moeurs sont publiques, elles doivent l’être aussi dans les livres. " Une attaque descriptive ? Voici : " La matinée était très sucrée. La chaleur traversée d’un vent frais qui relevait les robes. Les coqs chantaient. Personne n’objectait rien à rien. " Clarisse, Aurore, Isabelle, Ursule, Daphné, ont l’air de se réveiller ces jours-ci. Ce qui sent juste se conçoit clairement, et les phrases, pour le dire, arrivent aisément avec les mots qui conviennent. Ni pudeur ni impudeur, aucun larmoiement.
Paul Morand en 1931
Avec son air de cavalier chinois, Morand est l’amant français idéal, aux antipodes du parvenu en limousine ou de l’empoté exotique. Il a l’électricité jazzée de Crébillon fils. Même brefs, les écrivains sont toujours trop lents, pathétiques. Qu’est-ce qui excite une femme ? Lisez Céleste Julie ! Comment peut-on être le même homme en étant décrit de façon si contradictoire par trois femmes ? Réponse dans la Glace à trois faces. Que dire, pendant un dîner, à la femme qui aime la même femme que vous ? Leçon dans les Amis nouveaux. L’ironie est serrée, le dialogue sourdement concurrent du récit, on entend les voix, on capte les attitudes, le non-dit est un élément moral. Cinq coups de pinceau : " J’eus la chambre 217. Elle était neuve et sentait la colle. Un cafard traversa sans hâte le tapis. Dans un tiroir, on avait oublié un as de trèfle. Je commandai un dîner pour deux. " Proust a certainement lu avec étonnement cette séquence de Clarisse : " Dès que ma mère m’avait embrassé et bordé, je sortais de mon lit. La fenêtre ouverte donnait sur le balcon et sur la rue. Ce balcon était toute ma joie. Je sens encore sous mes pieds nus son plomb chauffé par le soleil qui s’y attardait jusqu’au soir ; j’ai encore sur la langue le goût frais de l’appui en fer que je léchais... " Morand se déplace, mais il garde le mouvement sur place, la relativité généralisée. C’est la situation elle-même qui regarde, écoute, dispose des volumes et des rapports de forces. " Elle est plus fermée qu’une jeune fille, qu’un prêtre. Le secret professionnel. Elle tient ses songes sous clef. Personne n’a jamais réuni contre elle de preuves ou commencements de preuve. Elle ment quand il le faut. " On peut, ces temps-ci, relire ce chef-d’oeuvre : Je brûle Moscou. Mais toutes les nuits de Morand sont brûlantes : " J’habite en elle comme au creux d’une caverne, d’une noire erreur, seul, ou avec mes soeurs extravagantes. " Etrangeté de la simplicité immédiate : " Je me déshabillai. J’éteignis. Il faisait chaud dans le salon, une chaleur artificielle, sans agrément, au fond de laquelle je fus forcé de m’endormir vite. " Ou encore : " Je n’indiquerai pas toutes les conséquences que ce baiser eut pour moi. Il faut dire qu’il était exceptionnel. " Ou encore : " En public, elle témoigna délibérément que je n’existais pas. Jamais elle n’oublia de m’oublier. " Morand est un des rares écrivains non somnambules ou non hypnotisés de ce siècle qui aura connu beaucoup de dormeurs et d’hallucinés. Peut-être à cause de cette confidence qu’on peut tenir pour autobiographique, dans l’Eloge de la marquise de Beausemblant : " Je suis une mer fameuse en naufrages : passion, folie, drames, tout y est, mais tout est caché. " Le Monde du 31.01.92. Morand, quand même« Que de vies j’ai eues ! » s’enchantait l’écrivain. Le Journal qu’il a tenu de 1968 à sa mort, en 1976, fournit les pièces pour instruire son dossier [1]. On peut décider d’être sévère avec Morand, c’est facile. Le procès est vite expédié : les origines bourgeoises, le succès, la fortune d’un riche mariage, Vichy, l’antisémitisme, la misogynie, l’homophobie, l’Académie, l’absence de repentir, l’affirmation du bonheur physique, l’ « aristocracisme » . Brève déclaration du condamné par avance : « Je suis un ultra, style Charles X, séparé de la masse française par ma vie et mes goûts ; mais un ultra sans la foi ; et qui, contrairement aux autres, a beaucoup appris et retenu. » Sans doute, Monsieur Morand, mais la « masse française », comme vous dites avec mépris, est là pour vous juger et non pour excuser votre vie déréglée, vos goûts surannés, votre aventure ratée. Votre temps est passé, votre monde s’est effondré, nous avons changé d’ère. A quoi bon rouvrir votre dossier ? Vous êtes incurablement d’un Ancien Régime dont nous avons fait table rase. Votre cas est implaidable, votre correspondance ou votre Journal posthumes le prouvent. L’indulgence à votre égard n’est pas de mise, ce serait renverser le verdict de l’Histoire. Vous avez quelque chose à ajouter ? Oui ? « Ce que j’ai réussi peut paraître insignifiant ou médiocre, comparé à d’autres vies, mais c’est immense, ce fut colossal, si on considère la médiocrité de ma personne, ma bêtise, ma paresse, ma vulgarité, mon avance à tâtons, ma progression à l’aveuglette. Mon seul mérite, c’est de le reconnaître avec sincérité et humilité, de l’avoir vu assez vite et assez tôt, et d’avoir toujours rendu grâce aux autres et à la Providence, en disant toujours que je ne l’avais pas mérité. » Attention, attention : le condamné commence à étaler sa vaste culture. Il est déjà inadmissible qu’il se présente à la fois comme sportif et comme écrivain. Un écrivain, nous le savons et nous le souhaitons, est un être souffrant, sentimental, tourmenté, mélancolique ou au moins habité par le souci des autres, l’intérêt collectif. Vous allez voir maintenant qu’il va nous déballer la bibliothèque. Avec l’évocation de son existence cosmopolite et de ses rencontres (il a connu tout le monde), c’est son numéro préféré. Et en effet, ça ne rate pas : le voilà intarissable sur Saint-Simon, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Molière, Stendhal, et j’en passe. Certes, il lit comme personne, il repère immédiatement les formules ramassées qui produisent le plus de sens. Il se vante, comme Saint-Simon, de « savoir le joint des choses ». Mêlées d’anecdotes diverses et de portraits de célébrités (Chaplin, Chanel, Gide, Claudel), ses citations condensent des livres entiers, et le plus grave, c’est qu’on se laisse prendre à sa virtuosité. On ne sait plus où on est : au XXe siècle ou sous Louis XIV. Brusquement, il essaie de déstabiliser le tribunal : « Moi qui ne me suis guère senti de racines, pendant soixante ans, et de moins en moins, comment ai-je pu me fourvoyer à droite ? » Ici, quelques murmures. Mais l’animal va plus loin : « J’ai longuement réfléchi sur l’attrait que Cohn-Bendit et les enragés de mai 1968 ont eu pour moi : mon point commun avec eux, c’est la paresse. Jouir ! Toutes les révoltes commencent par l’ivresse et la satisfaction physique... » Le président s’impatiente : « Mais enfin, Morand, où êtes-vous ? » Réponse : « Ailleurs. » Le président : « Mais dans l’Histoire ? » Réponse : « L’Histoire, sur laquelle notre début de siècle s’est tellement appuyé pour vivre et penser, ne servira bientôt plus de rien, tant ce qu’on va voir (basé sur la technique et non plus sur l’horreur) aura de moins en moins de précédents. » Le président : « Que voulez-vous dire ? » Réponse : « Les Anglais nourrissent désormais la volaille avec sa propre fiente déshydratée, produit qu’ils nous vendent : ils ont donc trouvé le mouvement perpétuel et la solution de la question sociale : il va nous suffire de manger notre propre merde. » Rires et applaudissements dans la salle. Nous voilà bien. Les témoins de moralité défilent : M. Marcel Proust, qu’on aurait cru plus vigilant, trouve le condamné Morand plein d’intelligence, de sensualité, d’insolence et d’ironie. Quoique regrettant que la sensualité du condamné se soit employée avec des femmes, il le compare à « une grosse rose blanc crème » et à un « matou perspicace ». Il le crédite de « beaucoup de maîtresses et de peu d’amis » tout en se déclarant « l’admirateur de sa pensée, de sa perfidie, de sa gentillesse et de son talent ». C’est là un témoignage de poids, le public y est malheureusement sensible. Voici maintenant sa femme, Hélène, ex-princesse Soutzo, amie de M. Proust, mais réactionnaire entêtée et antisémite notoire. Elle défend son mari avec de grands airs, l’appelle « mon toutou », décrit son dévouement pendant sa longue agonie, lui lance avec une complicité incompréhensible : « Tu n’as jamais vécu que pour ton plaisir. » Le président lui demande si les infidélités multiples de son partenaire ne lui ont pas été douloureuses, et s’attire cette réponse : « Un homme qui ne trompe pas sa femme n’est pas un homme ! » Le président pense que ces deux-là sont fous. Il tente une percée vers Dieu, et le condamné se risque : « Je sens profondément que je ne suis qu’un pion, placé à son insu entre Dieu et le néant, que Dieu va peut-être perdre un peu par ma faute ; il faut l’aider. » Silence. Terrain glissant. Soudain, un ancien maoïste (avec ces individus-là on peut s’attendre à tout) vient à la barre dire son admiration pour Morand. Il accumule les exemples, descriptions de villes, de campagnes, scènes de libertinage. Le président décide de lever la séance, mais le condamné veut encore s’exprimer : « Si l’épicurisme est une foi, ses églises sont naturellement baroques. » Le procès, ajourné, s’achève ainsi dans la confusion. Le Monde du 23.02.01.
1929
Vitesse de Paul MorandAvec la voix de Paul Morand.
Extraits :
Crédits : Dominique Brouttelande. Les voyages de Paul MorandAvec Michel Collomb, professeur de littérature comparée à l’Université Paul Valéry de Montpellier III. Il intervient sur les voyages de Paul Morand « de Venise à New-York ». Il est l’auteur de « Paul Morand, petits certificats de vie » (Ed. Hermann, 2007). Avec la voix de Paul Morand.
Crédits : Les nouveaux chemins de la connaissance. Morand parle de Proust[1] Le Journal Résumé
Quatrième de couverture
Suivant les volontés de l’auteur, leur contenu ne devait être ni consulté ni publié avant l’année 2000. Il entendait ainsi les mettre à l’abri des indiscrétions et commentaires de ses contemporains. C’était aux lecteurs de cette époque encore lointaine qu’il destinait ce témoignage d’un homme animé par le plaisir d’écrire en toute liberté. Au Journal d’un attaché d’ambassade, datant des années 1916 et 1917, répond donc un demi-siècle plus tard son Journal inutile, dont le titre est emprunté à la tirade célèbre du Mariage de Figaro. Ces notes rédigées au fil des jours, sans se relire ni se corriger, mêlent rencontres, propos rapportés, réflexions personnelles sur les événements actuels et évocations du passé, lectures et voyages. Ecrit tantôt au feutre, tantôt au Bic, tantôt au stylo ou au crayon, accompagné de feuilles volantes, de pages arrachées à des carnets, de photographies, de coupures de journaux, de lettres épinglées (certaines, d’époques diverses, sont réunies dans les Annexes du tome II où figure également un index général), ce Journal se présente comme une ?uvre qui n’est pas si éloignée des collages des peintres. Il comporte même quelques petits dessins manuscrits, des dizaines de cartes postales et de papiers d’hôtels à en-tête de tous les pays du monde. Cosmopolite comme son auteur, révélant, comme lui-même l’écrit, son envie jusqu’à la fin d’« être ailleurs ». |
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