Morand quand même
A New York et ailleurs...


La Correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne vient d’être publiée chez Gallimard. Lisez ce qu’en dit Michel Crépu dans Les rois maudits. Une occasion aussi de relire le dossier que j’ai consacré à Morand en avril 2009, complété d’un très long entretien que l’écrivain accorda à Pierre-André Boutang en 1970 à l’âge de 82 ans et de Venises de Paul Morand.

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Paul Morand vers 1925.

New York de Paul Morand

Extraits

New York est édifié en cent styles : Washington Square, c’est du style Louis-Philippe, la Cinquième Avenue, c’est la plaine Monceau, la Huitième Avenue, c’est l’avenue Jean-Jaurès et le bas Broadway, c’est du Nabuchodonosor. Bâti par des gens qui prévoient l’an 2000, et trente-six millions d’habitants. Les projets d’aérodrome et de port d’hydravions pour New Jersey en font foi. Il se pourrait d’ailleurs que New York fût tout d’un coup abandonné, au profit de Chicago, le jour où les paquebots auront accès aux Grands Lacs.

En attendant, vingt maisons nouvelles s’y élèvent chaque jour. Elles sont habitées avant d’être terminées. Constructions abstraites, réfléchies, ne laissant rien au hasard, à l’inconfort, à la misère. Ce n’est plus seulement les cent mille lampes d’un gratte-ciel que le maire de la cité allumera soudain, lors d’une inauguration, mais toute sa ville d’un coup, comme un homme qui se réveille allume sa bougie.

Si la planète se refroidit, cette ville aura tout de même été le moment le plus chaud de l’homme. D’ailleurs elle ne s’éteint jamais. Les appartements restent illuminés toute la nuit. La machine à glace, le chauffage central ronronnent sans arrêt pendant le sommeil, l’obscurité du ciel elle-même cède et tous les nuages s’éclairent ; c’est là cet excessif usage de toutes choses que l’Européen avare nomme gaspillage. Cyclone des ventilateurs, cascades d’eau glacée. Les vieilles autos sont abandonnées dans les rues et la municipalité les jette à la mer. La ville dépense tout, vit à crédit, laisse perdre la moitié de sa nourriture, spécule, se ruine, refait sa vie, et rit. Un mot célèbre dit : " Les Juifs possèdent New York, les Irlandais l’administrent et les nègres en jouissent. "

Lumière, mouvement ! plus une ombre ; pas un arbre, pas un espace perdu, rien de ce que la nature y avait mis n’est resté en place. Le matin, arraché au sommeil par le grondement de Manhattan, je sais que je peux avoir tous les plaisirs, sauf celui d’être réveillé comme à Paris, au Champ-de-Mars, par un merle.

New York est ce que seront demain toutes les villes, géométrique. Simplification des lignes, des idées, des sentiments, règne du direct. Cité à deux dimensions, a dit Einstein.

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New York est une ville mangeuse de viande ; les savants nous ont dit que manger de la viande équivaut presque à boire de l’alcool ; le New-yorkais est carnivore ; il boit beaucoup, car il lui faut se soutenir et résister le plus possible.

La ville engloutit huit millions d’oeufs par jour ! Elle a une horreur biblique pour ce qui est impur ; aussi ses restaurants ont-ils l’air de cliniques ; le moindre sandwich, le moindre morceau de sucre est vendu dans des sacs hermétiquement clos, les verres en papier sont jetés dès que l’on y a bu. On se souvient des scandales de Chicago et de ses conserves avariées, du succès qui accueillit la Jungle d’Upton Sinclair ; ce temps n’est plus depuis les lois draconiennes de Roosevelt sur l’introduction des produits chimiques dans la nourriture (Pure food bills). Dans les marchés, tous les produits sont étiquetés, classés, définis ; dans les halles circule une armée d’inspecteurs de viandes et de surveillants spécialistes des légumes, des fruits et surtout du lait ; le lait est contrôlé continuellement (il y a trois classes de lait) et tous ceux qui le manipulent doivent avoir passé un examen médical. L’on compte que la moitié de l’arrivage quotidien aux marchés est détruit. " Des restes de New York on ferait vivre l’Asie ", me dit Claudel.

On mange peu et tout le temps. Il n’y a pas d’heure ni de lieu de repas ; tantôt on déjeune dans les sous-sols et tantôt on dîne sur les toits ; parfois aussi en surface.

Nous avons vu que les restaurants les plus réputés de la Ville Basse sont d’anciennes tavernes coloniales ou coffes-houses. Dans la Ville Moyenne, il faut mettre au premier rang le vieux Cavanagh’s, le Brevoort et le Lafayette. L’Algonquin est le rendez-vous des écrivains et des acteurs ; Georges, le maître d’hôtel, son cordon de velours turquoise à la main, sait barrer l’accès du sanctuaire à tout ce qui n’est pas célèbre dans Manhattan. Au haut de la Ville Moyenne se trouvent les meilleurs restaurants de luxe : le Ritz, le Biltmore, Pierre, le Plaza, Marguery, Voisin, Sherry, Saint-Régis, Ritz Tower où les Américains trouvent ce qu’ils vont chercher l’été, à Paris et ce dont ils sont particulièrement friands : les crêpes Suzette, les pêches flambées, les moules marinière, les escargots et les rognons à la fine.

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La Statue de la Liberté, 1930.

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La Statue de la Liberté

Cette dame enceinte dans sa robe de chambre à plis de bronze, un bougeoir à la main, c’est la Liberté éclairant le Monde, de Bartholdi. Elle tourne légèrement son flambeau vers l’Europe, comme pour éclairer d’abord. Singulière fortune américaine que celle de ce Bartholdi, Alsacien, praticien glacial de l’atelier d’Ary Scheffer, médaille d’honneur des Salons... Sa statue est exilée en mer sur une petite île ; a-t-on peur qu’elle mette le feu avec sa torche, en plein vent ?

D’en bas et de tout près, la figure verte et abstraite me terrifia. Je pénétrai sous ses jupes par des casemates de fort. Rien ne ressemble plus à cette Liberté qu’une prison. On m’éleva dans un monte-charge grillé, semblable à la cage du cardinal La Balue, jusqu’à un escalier en ressort à boudin. Sur la bobèche du flambeau, on pourrait faire une promenade circulaire ; au premier plan, l’ancien Fort Wood, sur lequel le monument a été posé, dessine une étoile.

Une rampe de projecteurs en accuse les contours, les nuits de fête nationale. Dans la tête de la Liberté, qui est vide, des sociétés philanthropiques donnent des banquets.

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Le Brooklyn Bridge

Pont de Brooklyn, de Manhattan, de Williamsburg et de Queensboro... Il est difficile de parler du pont de Brooklyn, le plus ancien de ceux de Manhattan, sans succomber à un accès de lyrisme. J’aime à y accéder à pied, à la tombée de la nuit, après en avoir suivi les butées, le long de Lower Madison Street, en bas de ces culées immenses, de ces maçonneries aveugles pareilles aux aqueducs de la campagne romaine. Cette arche unique emporte sur son dos, dans son filet de fer, quatre chaussées, deux pour les autos et deux pour les camions. Ces rues aériennes sont séparées par une double voie ferrée, où circulent les trains et des tramways. Par-dessus le tout s’élance, en plein ciel, une large route pour piétons. Brooklyn Bridge a aussi sa beauté intérieure : c’est son rythme de trémolo, c’est sa flexibilité dans la force ; tout le trafic de New York y passe, le matin ou le soir, et le fait vibrer comme une lyre. Un pont n’est qu’un cadre vide. Certains gâtent les paysages, les bouchent, les scalpent ; d’autres, comme celui-ci, les rend à eux-mêmes ; il commande la perspective et fixe d’une touche profonde et noire la brume indécise des lointains noyés dans l’ombre, entre ses filets d’acier. Il faut plusieurs mois pour comprendre la grandeur délayée d’humidité de Londres ; il faut plusieurs semaines pour subir le charme sec de Paris, mais faites-vous mener au centre de Brooklyn Bridge, au crépuscule et, en quinze secondes, vous aurez compris New York. D’abord on ne voit rien, on est perdu dans un entrecroisement de charpentes, de triangles, de câbles dilatés par le soleil de l’après-midi. Huysmans, dans son célèbre article sur l’esthétique du fer, si méprisant pour l’art nouveau, n’aurait pu, ici comme devant la tour Eiffel, que " lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont ".
Aimons, au contraire, cette immense charnière qui unit deux rives. Sous nos pieds, c’est le vide, la rivière qui, à quarante mètres plus bas, se laisse refouler par la mer. Au fond, la Liberté dans un brouillard pareil à un plumage des tropiques, de son bras dressé, appelle au secours.

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Le Financial District

Le bas Broadway, où nous voici, déverse trois fois par jour son flot dans les réservoirs carrés que sont les gratte-ciel, où les ascenseurs classent cette matière humaine que lui ont apportée les tramways ou les métros et la répartissent par étages. Broadway, c’est la voie triomphale par où rentrent les armées et les généraux victorieux, où paradent les groupes prohibitionnistes, les Loges maçonniques et ces sociétés d’assurances mutuelles, si nombreuses en Amérique, qui portent des noms d’animaux sauvages et déguisent leurs membres de défroques théâtrales. Le canyon du bas Broadway a ce bruit spécial des rues à gratte-ciel qui sont plus creuses, plus chantantes que les autres et dont la couleur aussi est différente, traversée par un jour avare où des faisceaux de soleil brisés pénètrent avec peine la poussière suspendue dans l’air. Ces falaises droites comme des cris, rejetées en arrière par une perspective outrée, doit-on les appeler des maisons ? Elles ne grattent pas le ciel, elles le défoncent. Dès que l’on pénètre entre elles ils semble que les perpendiculaires, de plus en plus serrées, se plissent en accordéon, que les parallèles descendent vertigineusement et finissent par se souder. C’est le quartier des grandes Compagnies de navigation et de assurances. Les dix pieds carrés valent ici le prix d’un château au bord de la Loire.

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le Woolworth Building

Un nouvel arrêt au coin de Fulton Street permet d’embrasser dans toute sa hauteur celui qui fut si longtemps le roi des gratte-ciel new-yorkais, le Woolworth Building et sa tour gothique. Le Woolworth est une sorte de cathédrale pour gens d’affaire, avec soixante étages de bureaux. Il date de l’époque où des Américains avaient honte de leurs constructions et s’efforçaient de les cacher sous des revêtements compliqués et sous des allusions aux époques anciennes. Â ce titre, il est d’un style de transition. Construite par le roi des bazars, cette tour Eiffel de New York est la joie des étrangers et des provinciaux ; dès que nous avons pénétré dans le hall de marbre et de granit poli, de jeunes amazones en livrée amarante ouvrent la porte en cuivre lisse d’un coffre-fort qui se trouve être un des vingt-huit ascenseurs. Ce chemin de fer vertical, en moins d’une minute, me dépose au cinquante-sixième étage ; New-York apparaît ici comme cette ville miniature que le roi de Siam s’amusait à édifier au centre de ses jardins. Aveuglé par l’Atlantique ensoleillé, je me trouve en plein ciel, à une hauteur telle qu’il me semble que je devrais voir l’Europe ; le vent me gifle, s’acharne sur mes vêtements ; près de moi des amoureux s’embrassent, des Japonais rient, des Allemands achètent des vues ; comment écrire de si haut cette métropole en réduction : c’est de la topographie, de la triangulation, non de la littérature. Devant moi se déroule la rivière de l’Est enjambée par les ponts d’une souplesse métallique, qui retombent dans l’immensité informe de Brooklyn. En bas, ces surfaces planes, ces damiers ne sont pas les rues mais les terrasses des plus hautes maisons, surmontées de tours pareilles à des contre-marches, vrais paliers où souvent se reposent les nuages ; les cheminées sont remplacées par les réservoirs à eau que, dans les gratte-ciel les plus récents, des coupoles dissimulent. Fumées, vapeurs, couronnent chaque sommet, plume au cimier d’un casque.

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Berenice Abbott, Park Avenue et 39e rue, New York, 8 octobre 1936
© Berenice Abbott Commerce Graphics Ltd, Inc.

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Park Avenue

Je débouche dans Park Avenue à la hauteur de la gare du Great Central. Ce que la Cinquième Avenue n’est plus, un lieu de résidences aristocratiques, Parc Avenue, depuis dix ans, l’est devenu.
Nous n’entrons plus cette fois dans la gare du Grand Central, nous contentant d’admirer, avec du recul, sa coupole verte et or, et l’enroulement à hauteur du premier étage de l’avenue elle-même qui, par une pente à double révolution, la ceinture et va se reformer au-delà. Le gratte-ciel, hier réservé au commerce, est maintenant le type courant de la maison à appartements : ainsi la Tour du Ritz, le Dorset, le Sheldon, le Drake, le Savoy, et le Sherry. Et pas de Juifs ! s’écrie le peuple égalitaire. Â mesure que l’Europe abat ses barrières sociales, l’Amérique élève les siennes. Les préjugés de race s’accroissent d’année en année, bien que les Américains aiment peu à s’expliquer là-dessus et que la presse n’en souffle mot ; des clubs, qui n’ont rien de particulièrement fermés, des clubs de golf par exemple, n’acceptent pas de membres israélites. Des immeubles achetés par des juifs déclassent un quartier. Â cet égard, l’Association de Park Avenue est plus sévère que le Jockey ; elle s’efforce en outre d’éloigner les tramways, dissuade les théâtres de s’approcher, refuse tout accès au commerce de détail.

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Washington Square

Au sortir du Village, je me trouve tout à coup sur une place lumineuse et, bien que limitée maintenant à l’ouest par de récentes architectures, encadrant avec régularité un ciel nacré d’un mouvement admirable. Elle est bordée d’une rangée de maisons rouges - de ce rouge qui est comme un dernier souvenir de la Hollande - maisons de vieux style américain, plein de tenue et de noblesse : c’est Washington Square, avec ses arbres maigres et ses lignes sèches qui font penser aux premiers Corot, d’avant l’Italie ; ici (comme d’ailleurs presque partout à New York), rien de ce que les ateliers nomment "beurré", ou encore "traité en pleine pâte" ; tout est sec, épuré. Washington Square, centre de l’aristocratie knickerbockers des années 1840, décor des plus célèbres pages d’Henri James, des meilleures pochades d’O’Henry, des pages les plus tendres d’Edith Wharton, Washington Square d’où s’élance, radieuse et royale, sans une hésitation, à travers le cerveau de Washington Arch, la Cinquième Avenue comme une belle tulipe !

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Central Park

Central Park, le bois de Boulogne de New York, ignore ce que Mme de Sévigné nommait : des aimables allées ; c’est un terrain vague, vallonné, couvert d’un gazon jaune, avec des arbres rares et maigres, comme effeuillés par les obus, sans fleurs ni massifs, où émergent des rocs d’un rouge violacé. Tel quel, bien situé au centre de la ville - de cette ville trop compacte, qui jusqu’ici n’avait pas su se ménager les vides harmonieux et les masses de verdure qu’on trouve dans les capitales européennes - Central Park est un lac intérieur d’oxygène et de lumière. Ménagerie, maison des singes, bateaux d’enfants, tout ce que les Tuileries furent pour nous, Central Park l’est pour les jeunes New-Yorkais. Il faut le voir l’hiver avec son herbe de prairie, les ours de sa petite ménagerie, pareils à des jouets, les nez bleus des bambins à cheval sur leur poney, les patinoires luisantes où tournent en rond, comme chez les petits maîtres hollandais, des enfants aux vives couleurs ; il faut le parcourir les nuits d’été, quand les foules épuisées, grisées de chaleur, suffoquant dans les rues étroites, viennent y attendre l’aube et sa fraîcheur tandis que les pompiers lavent de leurs lances les gamins nus.

Paul Morand, New York , Editions Flammarion, 1988.

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Paul Morand par Berenice Abbott.

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La préface de Sollers

Un Français à New-York

La vivacité de Morand est de nouveau parmi nous, on ne s’en plaindra pas. C’est tout de même étrange, ce sommeil ambiant. D’où vient-il ? Que veut-il ? Où va-t-il ? De la lenteur, encore de la lenteur, vers la lenteur. Une accélération pour rien, un ralentissement sans jouissance. On dirait un programme. C’en est un. Mais masqué. Personne n’irait l’appeler par son nom, l’éternel esprit de pesanteur, sans risquer d’être désigné comme fou, camé, speedé, et j’en passe. N’employez pas plusieurs mots à la fois. Évitez les reparties trop vives. Vous avez vos réflexes instantanés bien stéréotypés ? Votre bonne mauvaise pensée bien pesante ? Vous pouvez la montrer ? Il vaut mieux. Taisez-vous et rentrez chez vous. On vous filtrera les nouvelles.

Parfois, Morand semble écrire un peu n’importe quoi, c’est un surréaliste sec. Il est tout en mouvements, en raccourcis, cavalier surprenant et sûr. C’est l’art de la nouvelle, justement, lendemain de guerre, il s’en explique très bien dans sa préface de 1957 à Ouvert la nuit.

« La nouvelle se porte bien ; elle est en train d’échapper aux périls où le roman est exposé (occupation du terrain par les écrivains philosophes, dissociation du moi, effondrement du sujet après celui de l’objet). La nouvelle tient bon grâce à sa densité... La nouvelle est une nacelle trop exiguë pour embarquer l’Homme : un révolté, oui, la Révolte, non. »

Et encore :

« J’essaie de me revoir tel que j’étais en 1922, au moment de mes premières nouvelles. Écrire me paraissait la forme la plus naturelle de l’appétit, de la jeunesse, de la santé... L’idée de durer littérairement m’apparaissait négligeable, plus que négligeable, obscène ; la pudeur et l’élégance de l’époque exigeant des adieux sans larmes à une civilisation moribonde. Un simple faire-part. »

Partir, écrire directement, ne pas se préoccuper des résultats, avoir la cible bien nette en tête, et une main qui ne tremble pas : la forme s’ensuit, qui arrive à destination quel que soit le contexte de l’agonie en cours. La preuve, vous ouvrez ces livres, ils sont immédiats :

« Depuis trois soirs on la voyait. Elle était seule, sauf pour les danses, qu’elle ne manquait pas, mais avec le professeur ou des copines. »

Ou :

« Sur cette côte abrupte, un bonheur plat commença. Un bonheur sans téléphone. »

Ou bien :

« L’Orient-Express traînait dans la nuit son public tri-hebdomadaire. Le même toujours. »

Ou encore :

« J’allais voyager avec une dame. Déjà, une moitié d’elle garnissait le compartiment. »

L’attaque brève, le développement par saccades (souvent jusqu’au procédé), le dialogue à la limite de l’absurdité, le saut rapide au-delà de la description, la caméra faussement négligée, la chute. Somnambules ou languissants, s’abstenir. Tout est de la même encre, le merveilleux 1900, par exemple, qu’il faut relire en le transposant aujourd’hui ; ou Hiver Caraïbe ; sans parler de la mitrailleuse d’Hécate et ses chiens, récit au galop à travers la perversion claquante, la phrase comme voyage instantané (« un continent par jour, voilà notre foulée »), sujet de la folie refoulante s’emballant dans le temps (« J’étais de naissance, de tempérament et de formation, huguenot. Bienséance, Convenance, Décence, ces trois fées réformées me suivaient depuis le berceau »). D’où un humour électrique, la diversité des étonnements, le sang-froid des observations. Préfacé par Marcel Proust (comment ne pas en mourir ?), le Diplomate contemporain de Claudel (comment survivre aux dossiers ?), le Demi-exilé de Vevey (c’est son côté Chaplin), l’Académicien (comble de ruse historique) est là, devant vous, dans une jeunesse éternelle, celle de la syntaxe et du coup de fouet verbal. C’est sans doute le meilleur écrivain français du vingtième siècle, en retrait de Proust et de Céline, bien sûr — il a compris ses limites —, mais loin devant les autres dont l’inutilité s’accroît chaque jour. Allons, au trot. Pas une minute à perdre. Et puis, un écrivain informé en vaudra toujours mille au moins. Tant pis pour ceux qui croient que leur existence suivra leurs fantasmes. On n’a qu’une vie. Elle est plus ou moins vécue et panoramique. Moteur.

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Berenice Abbott , Vue de nuit, New York, 1932, Épreuve gélatino argentique, 90 x 72 cm - Ronald Kurtz Commerce Graphics
© Berenice Abbott Commerce Graphics Ltd, Inc.

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Donc : New York. À part le passage fameux de Voyage au bout de la nuit, on ne peut pas dire que la littérature française se soit illustrée dans cette dimension redoutable. Vous êtes à New York ou vous n’y êtes pas. Un Français, en général, n’y est pas. Et pour cause. Il sort de sa province, il lui est déjà difficile de connaître Paris, il méprise Balzac, l’imprudent, il croit que Proust appartient au passé copiable, son système nerveux, abruti par l’enseignement ou la dépression « moderne » instaurée en question de cours, tournera un peu autour de Columbia ou de New York University... On sera gentil avec lui, il comprendra vite qu’il n’a pas lieu, qu’il n’aura jamais lieu, — sans se rendre compte que c’était déjà fini au départ et, sans aucun doute, par sa faute. Il faut se débrouiller seul, à New York, sans papiers, sans garantie, sans réseau de soutien autre que factice. N’attendre rien, aucune reconnaissance, travailler pour soi. Tu n’es pas plus démuni, après tout, qu’un des dinosaures américains arrivant à Paris dans les années vingt. Problème de concentration physique. Tu verras plus tard, little French, à bientôt.

Morand a vite vu, compris, dessiné la situation. Le livre est publié en 1930, moment du grand tournant : économique, technique, géopolitique. Il est un des seuls Européens à saisir l’événement. D’où sa tentative de le maîtriser, dans un livre qui est à la fois un essai de mythologie, une prophétie nerveuse, un guide touristique, un reportage, un traité d’ethnologie, une longue nouvelle. Le New York de Morand est un peu comme le Londres du Pont de Londres de Céline. Que ne sont-ils restés tous les deux de l’autre côté du Channel ou de l’Atlantique au lieu de se mêler à l’explosion du Vieux Continent ! Une tout autre histoire de la littérature aurait pu se dérouler alors. Replantons un instant le décor : l’entre-deux-guerres, le fascisme et le stalinisme, les deux pôles d’attraction que sont, pour les intellectuels et les écrivains, Berlin et Moscou... Ces deux dernières villes n’étant d’ailleurs (Morand dixit) que des « New York ratés », — jugement d’une lucidité singulière au moment où la boussole s’affole... Mais il va être trop tard : l’idéologie a frappé, l’horizon philosophique de propagande d’un côté, la maladie raciste et antisémite de l’autre (dont on va trouver les traces révélatrices même dans ce volume en apparence si « détaché »). Céline va s’enfoncer dans la malédiction de ses Bagatelles qui l’entraîneront de l’Allemagne jusqu’au Danemark. Elle sera loin, la fée Virginie du Pont ! La féerie des parcs ! Le rythme gratuit à rouler de rire ! Quant à Morand, il sera, lui aussi, du « mauvais côté » — et nous serons obligés, nous, citoyens moraux, de subir l’emphase pseudo-métaphysique de Saint-John Perse ou de Char, les romans surfaits d’Aragon, les pièces bétonneuses de Sartre, la prose compassée de Camus. Le manichéisme à bascule prendra possession de l’appréciation du langage : Droite /Gauche ça dure encore. Marche titubante et ruineuse, chacun les siens, je ne vous parle pas, je ne vous lis pas. Il est à craindre que le siècle finisse sur ce Une/Deux ! — tournant de la tragédie à la farce. La critique littéraire est devenue leçon de civisme et nous aurons de plus en plus de bouffons politiques sinistres par refus de penser l’au-delà du goût. Tant pis. S’il n’y a plus qu’un lecteur, lecteur, vous serez celui-là, n’est-ce pas ? Vous emporterez bien quelques livres avec vous pour voir, à l’usage, loin des demandes de vote et de pétition, ce qui tient le coup ? D’autant plus que le problème, aujourd’hui, n’est plus l’émergence de New York : New York est, en un sens, partout et nulle part. À Tokyo, à Rio, à Mexico, demain à Pékin (j’ai rêvé au Pékin de 2050 dans la Cité Interdite)... Et c’est ainsi que resurgit la vieille Europe et, en premier lieu, Paris. Si on écrit encore des livres — mais oui —, ils porteront la cicatrice de ce bouclage géant, chaotique, en même temps que d’un bizarre retour au calme, comme si rien ne s’était passé. Il ne se passe jamais rien, d’ailleurs. Sauf que ce rien va à toute allure. Voyez Proust soucieux, dans Le Temps retrouvé, de mettre La Recherche dans la perspective bouleversée de la Première Guerre mondiale : bombardements, uniformes, hôtel de passe nouveau, éclatement au grand jour de l’homosexualité générale (comme si la mort de masse la révélait), décomposition accélérée des personnages, recomposition des intérêts dans l’amnésie, selon les mêmes actes d’aimantation secrets... Et Céline, dans Maudits soupirs pour une autre fois, virtuosité poignante du concert verbal, à Montmartre, sous de nouvelles bombes... Chassé-croisé avec les Américains ? Hemingway à Cuba, Pound à l’asile, Faulkner replié au Sud... Montparnasse, New York... Artaud du Mexique à l’Irlande, puis à Rodez... L’histoire des migrations littéraires reste à faire, il nous manque la vue du Temps déplacé.

On sent bien l’ambition de Morand, dès les premières lignes. Reprendre le récit là où Chateaubriand l’a laissé... « Silence. Les dernières vagues atlantiques se jettent sur une pointe de rochers bruns pourpres et s’y déchirent »... Nous entrons dans une superproduction. Il faut être à la mesure de l’audiovisuel qui s’annonce. Et pour régler ce New York déjà énorme, incontrôlable, le mieux est d’en raconter la naissance misérable, hasardeuse, locale. Pour comprendre, comme magiquement, son expansion et son évolution foudroyante, on en récite l’origine mythique. Construction simple, la ville s’y prête : en bas, au milieu, en haut.

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Philippe Sollers, Vision à New York, 1976, Tel Quel 71-73, p. 33.

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J’ai habité chacune de ces trois villes dans la ville : les quais de l’Hudson et leurs soirs rouges ; la 28e Rue et son air d’Europe ; Morningside Drive et les mouettes planant sur Harlem... Le grand changement (j’arrive là en 1976), c’est que j’ai connu une ville « apaisée », enfin victorieuse de la planète, en train de s’arrêter pour se contempler. L’élégant World Trade Center est maintenant là pour longtemps, en pointe. Plus de frénésie comme dans les années soixante et cinquante (« tu arrives trop tard, ça repart dans l’autre sens », me dit une amie dans l’avion). New York est en plein vol, la bonne technique, pour un insecte humain, est de s’y glisser sans bruit, de prendre sa distance intérieure, de rester chez soi, d’écouter en profondeur. Petit appartement anglais de Jane Street, dans le Village, je pense à toi... Aux terrasses du vingtième étage bourrées d’antennes... Confort des fauteuils de cuir, soleil violent dans les plantes vertes, c’est là que j’ai écrit, dans une solitude quasi totale, la plus grande partie de mon Paradis... Je finissais par sortir, je prenais des taxis en tous sens, j’allais dormir au début de l’après-midi sur les quais de planches où passaient des hallucinés du jogging, éclat de l’été indien à New York, je rentrais tard, télévision de nuit, marges espagnoles, une seule réalité : le dollar et l’espace ouvert, sans limites. Il y a désormais un New York définitif, électronique, sans grand intérêt, sauf pour une aventure intime. Le Français ne l’a pas encore compris : il arrive, coincé ; personne ne fait attention à lui, il disparaît ou s’enrhume. Il s’ennuie. Et pourtant rien de grave puisque, précisément, il ne se passe rien. Le rien scintillant de New York est le programme de la Terre. Le Messie est venu, il s’appelle régulation technique. Ce n’est pas possible ! Le Temps doit aller quelque part ! Mais non. La bombe a explosé de l’intérieur : répétition, annulation incessante de tout par tout. Débrouillez-vous avec cette apocalypse tranquille. Tranquille à présent, c’est-à-dire qui a digéré la violence qui l’a constituée et continue, mais invisible, de la nourrir. Morand tente bien de s’appuyer sur Whitman et ses visions, il essaie de penser que, comme New-York a eu un début, il pourrait avoir une fin... C’est le moment où, séduit, il doute, il rêve d’un effondrement possible... Mais il sait qu’il n’en sera rien :

« New-York est ce que seront demain toutes les villes, géométrique. Simplification des lignes, des idées, des sentiments, règne du direct. »

Si l’on cherche la complexité et la complicité en dehors de soi, alors, en effet, c’est terrible. Le collectif est réduit à sa plus simple expression, dissous. Attendre quoi que ce soit des autres, et on est effacé sur place. Mais quelle liberté, justement ! Quelle chance de méditation ! Mieux que dans un désert, bien sûr. L’hallucination, ici, est vaincue par tous les moyens et « la grande ville est le seul refuge contre l’intolérance, l’inquisition puritaine »...

Les Etats-Unis, sans cette grosse pomme de New-York, seraient (et sont le plus souvent) un pays de plomb religieux. Il fallait une formidable mécanique pour user toutes les contradictions, les croyances, les velléités régressives — les phénomènes, quoi. C’est fait. L’intérêt du "Morand" est d’enregistrer le moment exact où c’est en train de se faire. Les gratte-ciel :

« Ils s’affirment verticalement comme des nombres, et leurs fenêtres les suivent horizontalement comme des zéros carrés, et les multiplient... La rage des tempêtes atlantiques en tord souvent le cadre d’acier, mais, par la flexibilité de leur armature, par leur maigreur ascétique, ils résistent... Aveuglé par l’Atlantique ensoleillé, je me trouve en plein ciel, à une hauteur telle qu’il me semble que je devrais voir l’Europe ; le vent me gifle, s’acharne sur mes vêtements ; près de moi des amoureux s’embrassent, des Japonais rient, des Allemands achètent des vues ; comment décrire de si haut cette métropole en réduction, c’est de la topographie, de la triangulation, non de la littérature. »

Mais si, c’est encore de la littérature, la preuve. Depuis le « vieil océan aux vagues de cristal » de Lautréamont, ou les « Ponts » des Illuminations de Rimbaud, les phrases se poursuivent, roulent, se pressent. Il vaut mieux ne pas avoir le vertige, Morand ne l’a pas. Sa prose, éprouvée par la nuit voyageuse, résiste, elle aussi :

« Les gratte-ciel s’élèvent, sur une ligne, pareils à des lamaseries dans un Lhassa inexpugnable »

... Broadway, la Cinquième Avenue, la Bourse, la presse : il note bien la nouveauté spatiale et temporelle de la circulation de l’argent et de l’information (qualité essentielle pour un écrivain), son projet de réseau mondial, sa vitesse, ses volumes.

« En quelques secondes, j’apprends que dans cette journée où, pour moi, il s’est passé si peu de chose, le quatre-mâts Lucifer a été coulé, que le premier prix d’Exposition d’horticulture cubaine a été donné à une plante cobra, que le sénateur Lafolette est champion de bridge de Miami et que les Musulmans se sont révoltés, il y a trois heures, aux Indes. »

Rien de bien différent aujourd’hui où, allongé sur son lit, jetant un coup d’oeil de temps en temps sur l’écran rose, un habitant peut, avec Reuter News, lire en lettres blanches tous les télex, suivre en bleu, en haut, le cours des monnaies en fonction du dollar, et en bas, en vert, les prévisions météo (cloudy  !). Le tout sur fond de musique classique : par exemple (ça m’est arrivé) Le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy. La discothèque compacte universelle rythmant les événements, quoi de mieux ? Une catastrophe aérienne ou une guerre changent évidemment un peu de couleur selon qu’il s’agit de Vivaldi ou de Wagner, mais qu’importe ? Vous êtes mort depuis longtemps vous-même, et tout le monde avec vous. Vous n’avez qu’à profiter de ce surplus de perception accordé au temps atomique.

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Berenice Abbott, Henry Hudson Parkway at 72nd St. : fancy interchange, 1937.

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Si vous mettez le nez dehors, l’Océan vous rappellera que vous êtes en vie, mais dans d’étroites limites physiques, dans un espace hyper-dilaté. Le climat de New-York, d’un extrême à l’autre, froid coupant et enthousiasmant, chaud accablant et tuant, c’est le rappel de la relativité générale. L’Atlantique a raison depuis toujours, c’est bien mon avis. Et puis, en été, Long Island est tout près, on part le vendredi soir pour Southampton, Easthampton... Week-end à Bellport... Langoustes, glaces, champagne... « Toute élite qui arrive au luxe aboutit au français. » Est-ce encore vrai ? Mais oui, courage. Malgré les vins californiens, les bordeaux gardent leurs positions. Et ils les garderont, malgré les attaques que l’on sent violemment intéressées, jalouses... Le fait de ne mettre en avant, à New-York, que des écrivains ou des artistes français cafouilleux, timides (« il ne se passe rien en France ») fait partie de ce complexe profond, durable, alerté... Du bon français ? En voici encore, du côté de Washington Square :
« Je retrouve les maisons rouges du square, à portes et à volets verts ; le soleil de l’après-midi les gaine, comme des meubles de l’époque, d’un velours magenta. »

Un vrai café, au Reggio, en l’honneur de Morand, pour le mot magenta !

Ce que Morand perçoit, ne voit qu’en partie — ne peut pas discerner complètement, — c’est la nouveauté fantastique de New-York quant au réglage des populations qui l’irriguent, la grande expérience d’intégration et de mixité ethnique dont l’Europe — et singulièrement la France — hésite encore à tirer la leçon. Leçon pourtant irréversible. Et c’est ainsi que ce New-York comporte des passages hautement symptomatiques dès qu’il s’agit des Juifs ou des Noirs. De même que l’Affaire Dreyfus date la Recherche du temps perdu, et Bagatelles, de Céline ; de même les réflexions que l’on trouve ici, en 1930, prouveraient, s’il en était besoin, à quel point ce "thème" est celui du vingtième siècle, au même titre, diront les historiens de l’avenir, que le nihilisme quotidien, l’homosexualité ou la drogue, sans parler, vers la fin, des greffes, du SIDA, de la procréation artificielle et de ses répercussions biologiques, éthiques et pathétiques. Rien ne sert de s’indigner, il faut rire à temps.

Mais ce n’est pas sans malaise (malaise par rapport à Morand qu’on aurait pu croire, à tort, plus en éveil par anticipation) que l’on lit la description de

« cette population grouillante, crasseuse, prolifique et sordide... Un immense folklore local, dans le théâtre yiddish américain comme dans le roman, ressasse à l’infini la scène du vieux père, inassimilable et botté, avec ses rouflaquettes grasses s’échappant de son melon verdâtre, le Talmud sous son châle de prières, maudissant en russe ses enfants devenus américains, qui ne le comprennent plus ».

Ou encore :

« Il est neuf heures du soir. A cette heure-ci où sont les Juifs ?... Ces publics, femmes en cheveux, hommes sans cols, cheveux crêpus, yeux éclatants, bouches charnues, teints livides, me transportent soudain dans les théâtres actuels de Moscou : pas une retouche à faire, rien à changer... »

Rien à changer, en effet, à la bonne vieille perception antisémite du monde, dont les Français se seront faits (point à élucider) une spécialité nationale, au point de pousser littérairement le genre jusqu’à ses extrêmes.

Visite à un journal :

« J’arrivai enfin au bureau du directeur. M. Ochs ressemble un peu à Lord Rothschild et un peu à Max Jacob. M. Ochs m’expliqua d’abord, avant de m’avoir fait asseoir, que les Juifs sont une grande race. Ensuite, il me mena à la fenêtre... »

Ou encore :

« Ici tout est bon marché, clinquant et camelote, sauf les boutiques d’objets religieux : quand il s’agit d’acheter un Talmud, un chandelier de cuivre, un châle, un calendrier rituels, rien n’est trop cher. Une odeur de saumure et de bottes graissées couvre tout. Jesus saves ! s’exclament les affiches de l’Armée du Salut. À d’autres ! Au-dessus de cette foule pauvre, mais qu’on devine parfaitement satisfaite de son sort, étincelle un mot magique, qui domine tout : " DIAMANTS ". »

Une fois de plus, nous sommes en 1930, mais cette « couleur » se passe de commentaires. Morand, décidément, n’était pas grand lecteur de la Bible [1]. Nous sommes habitués à ces dérapages, on les trouve, plus ou moins marqués, à peu près partout, et on devrait plutôt se demander pourquoi le terme de « révisionniste », qui a été une scie de la langue de bois communiste, s’est d’abord appliqué aux dreyfusards pour désigner maintenant les pseudo-historiens attachés à nier le génocide des Juifs par les nazis. Morand antisémite ? Sans plus, en passant, de façon paternaliste. On a vu pire. Là où nous sursautons encore, c’est en arrivant à Harlem :

« Le wagon [du métro] s’est changé en un wagon de nègres ! Suspendus aux poignées de cuir par une longue main noire et crochue, mâchant leur gomme, ils font penser aux grands singes du Gabon. »

Non, mais ! L’angoisse du crochu : traité à faire. Je repense, moi, à mes nuits au Sweet Basil sur la 7e Avenue : si un groupe humain, hommes et femmes, pouvait incarner l’élégance immédiate, c’était bien la population noire. Résumons : une bonne Bible (j’ai toujours celle à couverture de cuir vert sombre que j’ai achetée là-bas), et le jazz : deux tests, deux façons d’éviter l’erreur. Et pas l’une sans l’autre (et réciproquement). D’ailleurs, Morand serait sans doute surpris : il a écrit cela en courant, sans acrimonie particulière, sans haine. Sauf que ce sont des stéréotypes et qu’un écrivain, en principe, ne devrait pas s’en permettre un (ou alors, mis en abîme). Poids des conversations et des imprégnations collectives. Autant on peut admirer qu’un individu puisse dire à ce moment-là, au milieu de tant de délires :

« Je crois que les forces spirituelles de l’humanité ne sont pas l’apanage d’un pays ou d’une race, mais de quelques hommes, de toutes origines, réfugiés sur un bateau qui fait eau : là où la coque me semble encore la plus solide, c’est aux États-Unis. »

(Mussolini et Staline sont déjà là ; Hitler arrive), autant on peut s’étonner qu’il se contredise aussitôt :

« Nous pensons à New York avec orgueil... C’est nous, race aryenne, qui avons fait cela ! »

Étrange, puisqu’il écrit aussi :

« L’Europe, cette mère, a envoyé à New York, au cours de l’histoire, les enfants qu’elle désirait punir : d’être huguenots, quakers, pauvres, Juifs ou simplement des cadets. Elle a cru les enfermer dans un cabinet noir, et c’était l’armoire aux confitures ; aujourd’hui ces enfants sont gros : ils sont le centre de l’univers »

... Dont acte ? Sur le fond ?

New York n’était pas prévu au programme religieux et philosophique : le phénomène a eu lieu quand même, et on pourrait faire l’histoire du vingtième siècle en montrant que c’est de ne pas vouloir le savoir que la folie a gagné des individus et des continents entiers. Répétons-le : Morand est presque seul, parmi les Européens lucides. J’aime ce paragraphe parce qu’il dit bien l’explosion comme le déracinement général de l’époque :

« New York est surchargé d’électricité. On se déshabille la nuit au milieu des étincelles, qui vous crépitent sur le corps, comme une vermine mauve. Si l’on touche un bouton de porte, un téléphone, après avoir frôlé le tapis, c’est une décharge ; on a des éclairs bleus au bout des doigts... " Je vous serre la main à distance, m’écrivait Claudel de Washington, heureux de vous éviter une commotion. " »

On comprend que Morand fasse de la Batterie son centre d’exploration. Mais New York, aujourd’hui, est moins nerveux que Paris, c’est plutôt une ville douce, spacieuse, taxis jaunes qui s’arrêtent, libres, dès qu’on lève le bras, je me suis demandé cent fois si j’allais décider de vivre en partie là-bas, New York, Paris, l’Italie, triangle fondamental. Contrairement à ce que pensent ceux qui, des deux côtés de l’Atlantique, auront toujours dix ou vingt ans de retard, c’est New York maintenant, qui redevient peu à peu la province, immense et technique, soit, mais appelant le séjour, la villégiature, le repos. Regardez Morand : il est tout le temps dehors, il ne rentre que pour sortir, il découvre un espace privé d’intériorité, vaporisé, projeté en l’air. Mais on peut à présent passer des jours enfermé, monter sur les toits et les terrasses s’il fait trop chaud, écouter le silence poudroyant de la ville, suivre la course immobile du soleil qui a l’air de ne jamais se coucher — hauteur du ciel qui, à Paris, « pèse comme un couvercle », vent tordu comme un mauvais linge du bassin parisien —, se retirer chez soi, donc, avec l’Océan et une bonne bibliothèque comme sauvée des eaux. Le confort de New York est monumental : rien ne semble le menacer. Davantage de temps, loin de tout, pour regarder la peinture. À la Frick Collection, par exemple, où tout à coup, un jour de novembre, j’ai vu comme pour la première fois, Fragonard, les panneaux de Louveciennes refusés par Madame du Barry à qui, par leur liberté de mouvement, ils donnaient sans doute le vertige. Craignant de perdre la tête en regardant ces peintures sur ses murs, elle l’a perdue tout à fait, plus tard. Fragonard ou Robespierre : il fallait choisir. « New York sera le centre de l’Occident, le refuge de la culture occidentale », dit à Morand un de ses interlocuteurs. Il y a, en tout cas, beaucoup de dix-huitième français à New York, dans les collections privées. La fable de l’art moderne, c’est pour l’extérieur : tout en haut, on stocke Louis XV. Madame Bartholdi, en statue de la Liberté, nous prévient de ne pas accorder trop de crédit au kitsch ambiant. Déesse du kitsch, oui, elle l’est, mais sans conséquences. Il y a plusieurs marchés concentriques ou parallèles, et les valeurs, quand il le faut, sont exactement pesées. « New York, écrit Morand, va avoir bientôt son musée d’art moderne »... Prestigieux MOMA, mais qui, lui aussi, semble aujourd’hui saturé, comme s’il avait pleinement rempli sa mission historique. Le point de retour — avec toutes ses répercussions visibles et invisibles — porte un nom : Guernica. Picasso et Matisse ont déclenché la peinture américaine (Pollock, De Kooning, Rothko), mais cette dernière est-elle allée plus « loin » qu’eux ? Eh non, tout le monde le sait, mais c’est une vérité qui blesse le grand fantasme new-yorkais : table rase et nouveau calendrier à partir de 1939. Maintenant, Guernica, à Madrid, surplombe le Prado, et il s’agit là d’une des plus étonnantes victoires de l’art sur la guerre, la politique, l’idéologie, la démence humaine. Il ne reste plus au MOMA que cet autre symbole capital du renouvellement des formes : Les Demoiselles d’Avignon (que je suis allé voir presque tous les jours pendant trois mois). Qu’elles reviennent elles aussi en Europe, les Demoiselles, et le tour sera joué. Le tour du monde, enfin, de la petite planète où nous sommes. Le musée Picasso à Paris ? C’est la limite même de New York (où d’ailleurs, Picasso, pas plus que Joyce, n’a jamais mis les pieds). Un coup dur pour la fondation de la nouvelle ère... Le calendrier grégorien reste ce qu’il est : inamovible malgré la Révolution et les Nouveaux Mondes. Fragonard, Picasso : deux boussoles pour le civilisé anesthésié par les proclamations futures, futuristes, futurisantes. Les mousquetaires ironiques du dernier Picasso ? La chapelle de Matisse à Vence [2] ? Deux défis conscients à l’art « moderne ». Une désorientation exorciste et volontaire du Temps.

L’épopée de New York est donc terminée : elle aura signifié, dans un pli de l’histoire voué à la mort, une volonté de vie, de survie, d’invention sans précédent et probablement sans suite. Ce qui va avoir lieu, on le pressent : un réglage tous azimuts par rapport à cette surrection dans un naufrage quasi général. Une mise au point longue, lente, patiente, pleine de conflits, de freinages, de régressions transitoires. En ce sens, oui, le « calendrier » a changé. Jérusalem est là, ce qui ne veut pas dire pour autant la fin de Rome. L’islam sortira-t-il du Moyen Âge sans destructions inouïes ? Les Chinois, comme les Japonais, viendront-ils de plus en plus nombreux voir l’Olympia de Manet à Paris ? On l’imagine. On l’espère. On écrit dans ce sens. En attendant, New York restera pour longtemps en avance sur le mouvement horloger planétaire. C’est en dollars que nous pensons, plus ou moins consciemment. La vie suit son cours, qui n’est rien d’autre que la démonstration complexe et permanente de l’échec des exclusions, des refoulements, des volontés de ne pas savoir. L’exclu prospère de l’injustice dont il a été l’objet (à grandes injustices, grandes victoires) ; le refoulé fait forcément retour, c’est une loi ; la volonté de ne pas savoir se fissure, est obligée d’abandonner une forme de censure pour en inventer une autre. On ne « lève » pas le refoulement, mais il se déplace, c’est ce que semble dire, en même temps que le vieux Viennois, l’aventure appelée New York. Morand écrit :

« Rien ne peut détruire Paris, nef indestructible. Paris existe en moi : il existera malgré Dieu, comme la raison. »

Comme si « Dieu » n’était pas, tout comptes faits, la raison même ! Ce doit être pour ça qu’il semble monopoliser, périodiquement, toutes les folies. La raison a son dieu que Dieu et la Raison ignorent ; New York paraissait déraisonnable, une crise urbaine sans lendemain, au moment où l’Europe allait s’engager dans un énorme suicide collectif ? Simple pulsion anticipatrice, vases communicants, thermodynamique secrète. Il fallait drainer, sauver, entreposer, surgreffer et multiplier un résultat encombré de deux siècles, pour pouvoir passer à la spirale suivante, celle qui nous attend.

Je peux donc rêver qu’ils sont tous embarqués ensemble et réunis pour une soirée là-bas : Proust, Picasso, Céline, Matisse, Claudel, Morand, Giacometti, Artaud, Breton, Drieu, Aragon, Bataille... Certains ne veulent pas se parler ? Mais si, voyons, le vaisseau est déjà au large, la traversée sera longue. On a laissé en deuxième classe les savants et les professeurs, les différents philosophes montés en première à la faveur des destructions de la guerre. Pas de journalistes. Ni radios ni télévisions. Entrent maintenant dans le bar immense : Joyce, Pound, Kafka, Faulkner, Hemingway, Borges, Nabokov. Il y a plein d’hôtesses ravissantes. La grosse dame, dans un coin, que Picasso crayonne d’un trait sec et cruel, c’est Gertrude Stein sur qui se penche le spectre noyé de Virginia Woolf. Le Midnight : c’est ainsi que s’appelle le restaurant du 2003, lointain successeur du Demi-Lune hollandais commandé par l’Anglais Hudson, nouveau Titanic intergalactique en train de revenir vers l’Europe. Le personnel est impeccable : sévère maître d’hôtel (Samuel Beckett), chef de rang farceur (Alain Robbe-Grillet), sommelier réservé (Claude Simon), vestiaire méditatif (Michel Butor), liftier imperturbable (Robert Pinget), dame de compagnie charmante (Nathalie Sarraute), caissière impériale (Marguerite Duras). Ils ont tous été recyclés et entraînés au Lindon’s Club par un steward native, Tom Bishop, ex-correspondant du petit noyau dur Verdurin. Il est déjà question de former des garçons plus jeunes, bien décidés à marquer leur place le plus vite possible, comme au grand hôtel de Balbec. Tiens, voilà Milan Kundera avec Philip Roth. Et Thomas Bernhard, qui a l’air irrité contre Samuel Beckett. Peter Handke voudrait bien, timidement, échanger quelques mots avec Marcel Proust, mais ce dernier (incontestable vedette de la soirée) écoute, sans réagir, une improvisation hilarante de Kafka. Personne ne paraît vouloir adresser la parole à Céline, je m’en chargerai donc, bien que j’aie plusieurs questions de la plus haute importance théologique à poser à Joyce (Proust, lui, m’a donné rendez-vous pour un entretien approfondi et chaste, dans sa cabine, « plus tard »). Le pauvre Joyce semble d’ailleurs coincé par les Latino-Américains, les Africains et les Japonais. Je tente de me frayer un chemin, au milieu des invités de plus en plus nombreux, dont je ne peux pas citer tous les noms (noms d’ailleurs aboyés sur le seuil par un solide huissier suédois dont le sobriquet, me dit-on, est « Nobel »). Au passage, quand même, je félicite Morand pour son New York d’autrefois. « Je n’osais pas, me répond-il avec sa courtoisie légendaire et chinoise, non, je n’osais pas rêver cet encens. »

Dix-huit heures quinze : les mouettes crient, les cloches sonnent de partout dans le ciel rouge, au-dessus de l’eau-mercure bouillonnante. Je pense à la 5e Avenue où il est maintenant midi et quart : je marche vite, là-bas, dans le vent coupant, je monte déjeuner au 666, en face de Saint Patrick. Ici, en revanche, pendant que je bois mon whisky, le Diamond, bleu et noir, de Panama, l’Orpheus blanc, d’Athènes, entrent lentement au port. Les messes recueillies du soir commencent à Saint-Marc, à la Salute, au Redentore, à San Moise, à Santa Maria del Giglio, aux Gesuati, dans l’ombre glissante. Nous avons droit au présent perpétuel. C’est le moment qui nous vient.

Philippe Sollers, Venise, septembre 1987.
La Guerre du Goût, 1994, p. 52-70, folio, p. 56-75.

Crédit photos : Berenice Abbott : New York City in the 1930s .

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Critique

suite de l’article de Jean-François Josselin, paru dans Le Nouvel Observateur du 13 mai 1988, Sollers poids plume, qui faisait l’éloge des Folies Françaises de Philippe Sollers...

(JPEG) Comme le hasard ne cesse de faire bien les choses, Garnier-Flammarion réédite au même moment le fameux « New York » de Paul Morand, préfacé justement par Philippe Sollers. Précisons d’abord que le récit de Morand n’a pas vieilli même si la ville, de plus en plus mythique, s’est cabossée, surélevée, encanaillée, embourgeoisée ; que l’antisémitisme latent de Morand devient de plus en plus absurde et inepte avec le temps qui passe ; que sa prose, un peu lourdement brillante, vieillit bien, comme ces actrices transfigurées par l’âge et le maquillage. Mais l’étonnant de l’entreprise, bien sûr, c’est la préface de Sollers. Artaud, Lacan, Barthes et les autres figures austères de « Tel quel » doivent se retourner dans leur panthéon : Morand, seul avec Céline, rejoint Proust au septième ciel de la littérature du XXe siècle. Ne parlons pas de Saint-John Perse ni de René Char (« emphase pseudo-métaphysique » ), d’Aragon (« romans surfaits » — ce qui n’est pas gentil pour Aragon qui fut la deuxième fée à se pencher sur le berceau du petit Philippe, mais enfin), de Sartre « pièces bétonneuses ») ou de Camus (« prose compassée »). Sollers jette ses aînés aux orties comme les demoiselles leur bonnet par-dessus les moulins. Ce petit air subversif de liberté va bien au teint de New York. Sollers d’ailleurs y a organisé une party sur un paquebot où Joyce, Pound, Kafka et Faulkner devisent avec Proust et Virginia Woolf. Un détail de l’organisation de cette intéressante soirée : le vestiaire y est tenu par Michel Butor et la caisse par Marguerite Duras...

Le Nouvel Observateur du 13-05-88.

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Le swing de Morand

par Philippe Sollers

Dans ses nouvelles, "l’homme pressé" est sans cesse aux aguets, multipolaire, immergé dans le système nerveux de l’époque.

Reprenons vers les années 20 : tout aurait pu être différent, une autre histoire se laisse inventer dans l’ombre. A un bal chez les Beaumont, Marcel Proust fait une apparition. Le jeune Paul Morand, fils d’un artiste peintre, commence sa carrière protégée dans les ambassades, après avoir été employé au Chiffre pendant la guerre. Paris est le centre du monde : dadaïsme, cubisme, surréalisme, Picasso, Joyce, Stravinski. Le temps, la nuit et les femmes changent de profondeur ; une nouvelle civilisation se venge vivement du dix-neuvième siècle. La circulation déborde, devient folle. Morand (" En 1925, chacun sa drogue. J’avais pour stupéfiant le voyage... ") est partout et nulle part. On le voit à Londres, à Bangkok, au Japon avec Claudel, en Chine, à Venise, en Afrique, aux Etats-Unis.

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Paul Morand en 1928

Image : en 1928, hommage rendu à Proust après sa mort, un bal a lieu chez le prince de Faucigny-Lucinge. Morand est déguisé en Charlus, sa femme en madame Verdurin, Valentine Hugo (l’illustration manque) en Sodome et Gomorrhe. Morand ? Il est déjà reparti. En 1934, il est en Italie avec Josette Day, une actrice. Et puis en Egypte, en Arabie, au Yémen, en Irak, en Syrie. En 1938, il représente la France à la Commission internationale du Danube, à Bled, en Slovénie. Le style, c’est l’homme ; mais l’homme est désormais très pressé. Tout bascule ? Non, le coup d’arrêt est donné tragiquement pendant cinquante ans : Staline, Hitler, et la suite.

Morand, davantage par goût du confort conjugal que par conviction, se retrouve du mauvais côté de l’Histoire. Parmi d’autres signes pénibles, on est navré d’apprendre, par exemple, qu’il a renoncé, en 1942, à une adaptation cinématographique de Nana parce que le sénile Pétain trouvait Zola immoral. Morand est donc par la suite compromis, révoqué, mis à l’index, exilé, republié, réintégré, refusé puis accepté à l’Académie, mornes secrets, molle affaire. Admiré par les uns, censuré par les autres, jusqu’à ce que le combat cesse faute de combattants dans la grande indifférence mécanique de la marchandise. Et ses livres ? Après les années folles, celles de feu et d’abjection, celles d’explosion et de plomb, celles de corruption et d’annulation, les revoici devant nous.

Sa prose a été l’occasion, dès le début, d’un des textes critiques les plus importants de Proust : la préface, en 1920, de Tendres Stocks (rien que cette préface, et ses sous-entendus, mériterait une longue analyse). La meilleure définition de son style est sans doute celle que lui écrit Claudel (qui sera choqué par l’Europe galante comme, plus tard, monseigneur Grente par Hécate et ses chiens) : " Vous allez vers les choses en trombe rectiligne. " Même André Breton est séduit par cette irruption rythmique (mais Breton n’aurait jamais imaginé une phrase du genre : " Je couche avec certaines femmes pour avoir avec elles des rapports apaisés et confiants. ")

La nouvelle, dit Morand, est de l’os. C’est la situation d’un narrateur sans cesse aux aguets, multipolaire, immergé dans le système nerveux de l’époque :

Quand les mauvaises moeurs sont publiques, elles doivent l’être aussi dans les livres.

Une attaque descriptive ? Voici :

La matinée était très sucrée. La chaleur traversée d’un vent frais qui relevait les robes. Les coqs chantaient. Personne n’objectait rien à rien.

Clarisse, Aurore, Isabelle, Ursule, Daphné, ont l’air de se réveiller ces jours-ci. Ce qui sent juste se conçoit clairement, et les phrases, pour le dire, arrivent aisément avec les mots qui conviennent. Ni pudeur ni impudeur, aucun larmoiement.

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Paul Morand en 1931

Avec son air de cavalier chinois, Morand est l’amant français idéal, aux antipodes du parvenu en limousine ou de l’empoté exotique. Il a l’électricité jazzée de Crébillon fils. Même brefs, les écrivains sont toujours trop lents, pathétiques. Qu’est-ce qui excite une femme ? Lisez Céleste Julie ! Comment peut-on être le même homme en étant décrit de façon si contradictoire par trois femmes ? Réponse dans la Glace à trois faces. Que dire, pendant un dîner, à la femme qui aime la même femme que vous ? Leçon dans les Amis nouveaux. L’ironie est serrée, le dialogue sourdement concurrent du récit, on entend les voix, on capte les attitudes, le non-dit est un élément moral.

Cinq coups de pinceau :

J’eus la chambre 217. Elle était neuve et sentait la colle. Un cafard traversa sans hâte le tapis. Dans un tiroir, on avait oublié un as de trèfle. Je commandai un dîner pour deux.

Proust a certainement lu avec étonnement cette séquence de Clarisse :

Dès que ma mère m’avait embrassé et bordé, je sortais de mon lit. La fenêtre ouverte donnait sur le balcon et sur la rue. Ce balcon était toute ma joie. Je sens encore sous mes pieds nus son plomb chauffé par le soleil qui s’y attardait jusqu’au soir ; j’ai encore sur la langue le goût frais de l’appui en fer que je léchais...

Morand se déplace, mais il garde le mouvement sur place, la relativité généralisée. C’est la situation elle-même qui regarde, écoute, dispose des volumes et des rapports de forces.

Elle est plus fermée qu’une jeune fille, qu’un prêtre. Le secret professionnel. Elle tient ses songes sous clef. Personne n’a jamais réuni contre elle de preuves ou commencements de preuve. Elle ment quand il le faut.

On peut, ces temps-ci, relire ce chef-d’oeuvre : Je brûle Moscou. Mais toutes les nuits de Morand sont brûlantes :

J’habite en elle comme au creux d’une caverne, d’une noire erreur, seul, ou avec mes soeurs extravagantes.

Etrangeté de la simplicité immédiate :

Je me déshabillai. J’éteignis. Il faisait chaud dans le salon, une chaleur artificielle, sans agrément, au fond de laquelle je fus forcé de m’endormir vite.

Ou encore :

e n’indiquerai pas toutes les conséquences que ce baiser eut pour moi. Il faut dire qu’il était exceptionnel.

Ou encore :

En public, elle témoigna délibérément que je n’existais pas. Jamais elle n’oublia de m’oublier.

Morand est un des rares écrivains non somnambules ou non hypnotisés de ce siècle qui aura connu beaucoup de dormeurs et d’hallucinés. Peut-être à cause de cette confidence qu’on peut tenir pour autobiographique, dans l’Eloge de la marquise de Beausemblant :

Je suis une mer fameuse en naufrages : passion, folie, drames, tout y est, mais tout est caché.

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 31.01.92.

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Signature du 12 août 1937.

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Morand, quand même

« Que de vies j’ai eues ! » s’enchantait l’écrivain. Le Journal qu’il a tenu de 1968 à sa mort, en 1976, fournit les pièces pour instruire son dossier.

On peut décider d’être sévère avec Morand, c’est facile. Le procès est vite expédié : les origines bourgeoises, le succès, la fortune d’un riche mariage, Vichy, l’antisémitisme, la misogynie, l’homophobie, l’Académie, l’absence de repentir, l’affirmation du bonheur physique, l’« aristocracisme ». Brève déclaration du condamné par avance :

Je suis un ultra, style Charles X, séparé de la masse française par ma vie et mes goûts ; mais un ultra sans la foi ; et qui, contrairement aux autres, a beaucoup appris et retenu.

Sans doute, Monsieur Morand, mais la « masse française », comme vous dites avec mépris, est là pour vous juger et non pour excuser votre vie déréglée, vos goûts surannés, votre aventure ratée. Votre temps est passé, votre monde s’est effondré, nous avons changé d’ère. A quoi bon rouvrir votre dossier ? Vous êtes incurablement d’un Ancien Régime dont nous avons fait table rase. Votre cas est implaidable, votre correspondance ou votre Journal posthumes le prouvent. L’indulgence à votre égard n’est pas de mise, ce serait renverser le verdict de l’Histoire. Vous avez quelque chose à ajouter ? Oui ?

Ce que j’ai réussi peut paraître insignifiant ou médiocre, comparé à d’autres vies, mais c’est immense, ce fut colossal, si on considère la médiocrité de ma personne, ma bêtise, ma paresse, ma vulgarité, mon avance à tâtons, ma progression à l’aveuglette. Mon seul mérite, c’est de le reconnaître avec sincérité et humilité, de l’avoir vu assez vite et assez tôt, et d’avoir toujours rendu grâce aux autres et à la Providence, en disant toujours que je ne l’avais pas mérité.

A partir de là, forcément, on écoute. Mais attention, ce condamné est rusé, beaucoup plus intelligent qu’il ne le dit, nous n’allons pas nous laisser désarmer comme ça, ce serait trop simple. Pourtant, il y a là, chez lui, un ton nouveau, un accent qui force non pas la sympathie mais la curiosité.

Il ne faut pas que je meure parce que je suis un grand spécialiste, un metteur au point, un poinçon d’authenticité ; quand je mourrai, l’Europe mourra. Déjà elle est morte. Ce n’est plus la même. Mais je n’aurai pas besoin de rien expliquer. Regardez-moi.

Soit, on le regarde : il faut avouer que, pour son âge, il a l’air de tenir le coup. A plus de quatre-vingts ans, il conduit encore sa voiture, il voyage sans arrêt, il « baise » (c’est son mot), il a abandonné le ski mais part encore à la pêche en haute mer, il va tous les jours faire sa gymnastique dans un club, voulant, dit-il, rester souple et musclé jusqu’à son dernier jour. Le président : « Vous ne fumez pas ? » Réponse :

50 ans de cigares, puis j’ai arrêté... mais je compte reprendre à quatre-vingt-dix ans. »

(rires dans la salle). Le condamné enchaîne :

Que de vies j’ai eues ! [...] "Une vie de riche étoffe", dit Montaigne ; plutôt du patchwork.

Attention, attention : le condamné commence à étaler sa vaste culture. Il est déjà inadmissible qu’il se présente à la fois comme sportif et comme écrivain. Un écrivain, nous le savons et nous le souhaitons, est un être souffrant, sentimental, tourmenté, mélancolique ou au moins habité par le souci des autres, l’intérêt collectif. Vous allez voir maintenant qu’il va nous déballer la bibliothèque. Avec l’évocation de son existence cosmopolite et de ses rencontres (il a connu tout le monde), c’est son numéro préféré. Et en effet, ça ne rate pas : le voilà intarissable sur Saint-Simon, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Molière, Stendhal, et j’en passe. Certes, il lit comme personne, il repère immédiatement les formules ramassées qui produisent le plus de sens. Il se vante, comme Saint-Simon, de « savoir le joint des choses ». Mêlées d’anecdotes diverses et de portraits de célébrités (Chaplin, Chanel, Gide, Claudel), ses citations condensent des livres entiers, et le plus grave, c’est qu’on se laisse prendre à sa virtuosité.

On ne sait plus où on est : au XXe siècle ou sous Louis XIV. Brusquement, il essaie de déstabiliser le tribunal :

Moi qui ne me suis guère senti de racines, pendant soixante ans, et de moins en moins, comment ai-je pu me fourvoyer à droite ?

Ici, quelques murmures. Mais l’animal va plus loin :

J’ai longuement réfléchi sur l’attrait que Cohn-Bendit et les enragés de mai 1968 ont eu pour moi : mon point commun avec eux, c’est la paresse. Jouir ! Toutes les révoltes commencent par l’ivresse et la satisfaction physique...

Le président s’impatiente : « Mais enfin, Morand, où êtes-vous ? » Réponse :

Ailleurs.

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Le président : « Mais dans l’Histoire ? » Réponse :

L’Histoire, sur laquelle notre début de siècle s’est tellement appuyé pour vivre et penser, ne servira bientôt plus de rien, tant ce qu’on va voir (basé sur la technique et non plus sur l’horreur) aura de moins en moins de précédents.

Le président : « Que voulez-vous dire ? » Réponse :

Les Anglais nourrissent désormais la volaille avec sa propre fiente déshydratée, produit qu’ils nous vendent : ils ont donc trouvé le mouvement perpétuel et la solution de la question sociale : il va nous suffire de manger notre propre merde.

Rires et applaudissements dans la salle. Nous voilà bien.

Les témoins de moralité défilent : M. Marcel Proust, qu’on aurait cru plus vigilant, trouve le condamné Morand plein d’intelligence, de sensualité, d’insolence et d’ironie. Quoique regrettant que la sensualité du condamné se soit employée avec des femmes, il le compare à « une grosse rose blanc crème » et à un « matou perspicace ». Il le crédite de « beaucoup de maîtresses et de peu d’amis » tout en se déclarant « l’admirateur de sa pensée, de sa perfidie, de sa gentillesse et de son talent ». C’est là un témoignage de poids, le public y est malheureusement sensible. Voici maintenant sa femme, Hélène, ex-princesse Soutzo, amie de M. Proust, mais réactionnaire entêtée et antisémite notoire. Elle défend son mari avec de grands airs, l’appelle « mon toutou », décrit son dévouement pendant sa longue agonie, lui lance avec une complicité incompréhensible : « Tu n’as jamais vécu que pour ton plaisir. » Le président lui demande si les infidélités multiples de son partenaire ne lui ont pas été douloureuses, et s’attire cette réponse :

Un homme qui ne trompe pas sa femme n’est pas un homme !

Le président pense que ces deux-là sont fous. Il tente une percée vers Dieu, et le condamné se risque :

Je sens profondément que je ne suis qu’un pion, placé à son insu entre Dieu et le néant, que Dieu va peut-être perdre un peu par ma faute ; il faut l’aider.

Silence. Terrain glissant. Soudain, un ancien maoïste (avec ces individus-là on peut s’attendre à tout) vient à la barre dire son admiration pour Morand. Il accumule les exemples, descriptions de villes, de campagnes, scènes de libertinage. Le président décide de lever la séance, mais le condamné veut encore s’exprimer :

Si l’épicurisme est une foi, ses églises sont naturellement baroques.

Le procès, ajourné, s’achève ainsi dans la confusion.

Philippe Sollers, Le Monde du 23.02.01.

Le Journal inutile

(JPEG) Quatrième de couverture

Ce journal couvre les dernières années de la vie de Paul Morand, de juin 1968 à avril 1976 : trente-deux cahiers manuscrits, déposés par lui à la Bibliothèque Nationale, et un dernier cahier inachevé faisant partie du fonds Morand, recueilli après sa mort par la Bibliothèque de l’Institut de France.

Suivant les volontés de l’auteur, leur contenu ne devait être ni consulté ni publié avant l’année 2000. Il entendait ainsi les mettre à l’abri des indiscrétions et commentaires de ses contemporains. C’était aux lecteurs de cette époque encore lointaine qu’il destinait ce témoignage d’un homme animé par le plaisir d’écrire en toute liberté.

Au Journal d’un attaché d’ambassade, datant des années 1916 et 1917, répond donc un demi-siècle plus tard son Journal inutile, dont le titre est emprunté à la tirade célèbre du Mariage de Figaro. Ces notes rédigées au fil des jours, sans se relire ni se corriger, mêlent rencontres, propos rapportés, réflexions personnelles sur les événements actuels et évocations du passé, lectures et voyages. Ecrit tantôt au feutre, tantôt au Bic, tantôt au stylo ou au crayon, accompagné de feuilles volantes, de pages arrachées à des carnets, de photographies, de coupures de journaux, de lettres épinglées (certaines, d’époques diverses, sont réunies dans les Annexes du tome II où figure également un index général), ce Journal se présente comme une ?uvre qui n’est pas si éloignée des collages des peintres. Il comporte même quelques petits dessins manuscrits, des dizaines de cartes postales et de papiers d’hôtels à en-tête de tous les pays du monde. Cosmopolite comme son auteur, révélant, comme lui-même l’écrit, son envie jusqu’à la fin d’« être ailleurs ».

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Paul Morand en Bugatti, 1930.

Vitesse de Paul Morand

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1929

Avec la voix de Paul Morand.
le témoignage de Bernard Delvaille
et la lecture d’extraits des oeuvres de Morand (1988, 54’).

Extraits :


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Crédit : Dominique Brouttelande.

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Les voyages de Paul Morand

(JPEG) Avec Michel Collomb, professeur de littérature comparée à l’Université Paul Valéry de Montpellier III. Il intervient sur les voyages de Paul Morand « de Venise à New-York ». Il est l’auteur de « Paul Morand, petits certificats de vie » (Ed. Hermann, 2007).

Avec la voix de Paul Morand.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Crédits : Les nouveaux chemins de la connaissance.

Livres de Paul Morand

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Paul Morand

par Pierre-André Boutang

FR3, 7 mars 1976, 118’09.

Au cours de cet entretien réalisé le 1er août 1970 à Rambouillet dans son jardin, Paul Morand évoque différentes périodes de sa vie, le Paris des années 1900-1920 et les nombreuses personnalités de l’époque qu’il a rencontrées et connues. En introduction, il tente d’expliquer pourquoi après la guerre, de 45 à 50, il est tombé dans l’oubli. Puis il raconte son enfance passée dans une famille qui vivait pour l’art, dans la beauté, au milieu de gens très cultivés. Il évoque la période 1900 qui, contrairement à ce qu’il a écrit dans son livre "1900" fut très importante. Il se souvient du Paris de cette époque, un peu provincial, de l’incendie du Bazar de la Charité. Il fait le portrait de son père Eugène Morand, un grand artiste très modeste, grâce auquel il a connu Sarah Bernhardt, Auguste Rodin et Camille Claudel, Marcel Schwob et Marguerite Moreno. Il parle de ses lectures, particulièrement les naturalistes (Zola, Maupassant ...) auprès de qui il a appris la vie. Il explique comment, adolescent, Shopenhauer et Nietzsche l’ont marqué. Au même moment, il a découvert le sport qui lui a permis de vivre. Il évoque quelques souvenirs de sa vie à Paris, des différents lieux où il a vécu, du Président de la République Emile Loubet qui venait déjeuner chez eux. Il parle de son admiration pour Manet, de sa rencontre avec Jean Giraudoux. A 20 ans, il n’écrivait pas encore mais lisait beaucoup, était socialiste comme tout le monde à Sciences Po. Il évoque son année à Oxford qui l’a conforté dans son culte de la beauté, se souvient de sa rencontre avec Alexis Leger (dit Saint-John Perse). Il parle de son séjour à Londres en tant qu’attaché d’ambassade puis de son retour à Paris où il a travaillé avec Philippe Berthelot au Ministère des Affaires Etrangères, un personnage unique, contestataire. Il raconte comment il est devenu écrivain dans ces années-là, évoque la personnalité de Marcel Proust, leur amitié. Il explique la raison de cette amitié, ainsi que celle d’avec Valéry Larbaud. Il parle de ses rapports avec les surréalistes, de son recueil de poèmes "Lampes à arc". Il montre comment en 1917, le monde a basculé, le XXème siècle a commencé à ce moment là.


(durée : 53’37")


(durée : 64’32" — INA.)

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Morand parle de Proust

Avec le témoignage d’Hélène Morand (princesse Soutzo (1879-1975), née Hélène Chrissoveloni).


(durée : 14’57")

Lire aussi : Antoine Compagnon, Paul Morand et la princesse Soutzo.(GIF)

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Entretien avec Paul Morand

Pierre Lhoste s’entretient avec Paul Morand le 18 janvier 1967.

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Venises de Paul Morand

Adèle Van Reeth reçoit Catherine Douzou à propos de Venises de Paul Morand (23-01-12).

« Le mérite de ces pages, dit Morand, c’est d’être vécues ; leur réunion, c’est une collection privée, sinon mon musée secret ; chacune présente un jour, une minute, un enthousiasme, un échec, une heure décisive ou une heure perdue. Cela pourra être revécu, récolté par d’autres, par moi jamais plus. »


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte (48’07)

Extraits :
- Johann Strauss, "Valse de la lagune"
- Entretien avec Paul Morand du 15/07/71, produit par Roger Vrigny.
- Ermanno Wolf-Ferrari, Suite vénitienne op 18, Auf der lagune, La dama boba, ouverture.
- Paul Morand dans "Le texte et la marge", le 29 avril 1971, produit par Denise Alberti.
- Cora Vaucaire, "Il pleut sur Venise".
- Les Compagnons de la chanson, "Gondolier".
- Tomaso Albinoni, Adagio en sol mineur.
- Claudio Monteverdi, Orfeo.

Lectures : Paul Morand, Venises.
Réalisation : Mydia Portis-Guérin
Lecture des textes : Daniel Mesguich

Note : Sollers est intervenu lors de la même série d’émissions. Voir : Pourquoi Venise ? : le regard de Philippe Sollers.

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[1] Pas catholique non plus, comme en témoigne sa mort à l’ombre de la foi orthodoxe, « vers quoi Venise m’a conduit, une religion par bonheur immobile, qui parle encore le premier langage des Évangiles » (Venises). Comme quoi il est difficile de voir l’éclatante Venise de la Contre-Réforme (Proust lui-même trouve La Salute sans intérêt en soi). Proust : « J’aurais aimé vivre comme Morand. »

[2] Pour l’étude de la chapelle de Vence comme « synthèse » de l’œuvre de Matisse, voir : Marcelin Pleynet, Henri Matisse (La Manufacture, 1988, et Folio Essais, n°215, 1993). Matisse est allé à New York en 1930 : « C’est une lumière excessivement picturale comme la lumière des ciels des Primitifs italiens. » (Entretien avec Tériade, L’Intransigeant, octo­bre 1930). Cf. M. Pleynet, L’invitation au voyage.

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Commentaires

  • Vitesse de Paul Morand
    2 décembre 2013, par A.G.

    Les rois maudits - Correspondance Morand-Chardonne

    Lundi 2 décembre
    On remonte des caves Gallimard 1200 pages de la correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne (1). Encore n’est-ce que le premier tome, millésimé 1949-1960 ; il y en aura un autre. Le gisement semble illimité. Ne murmure-t-on pas que tout n’est pas là ? Qu’on a fait des choix ? Pour ce qui est du disponible, l’ensemble est à la fois prodigieux et infect, étriqué et ragot. Mesdames, messieurs, bienvenue dans l’enfer du politiquement incorrect, faute de trouver une expression qui convienne mieux à ce dialogue entre deux maudits de l’après-Seconde Guerre mondiale. Question d’appartenance : Morand et Chardonne ne figurent pas sur l’annuaire des héros de la Résistance ; leurs noms brillent en revanche au tableau noir de l’antisémitisme affiché, du parti pris de Vichy, de la haine de « Gaulle ». Il n’y a que Céline pour avoir poussé le bouchon plus loin. Mais Céline est une planète à part. Céline est hénaurme et au fond gentil ; Morand et Chardonne ne sont pas hénaurmes mais ils sont méchants.

    En 1949, Morand à Vevey, est non grata en France, Chardonne reclus dans sa Charente, à la Frette. L’heure est sartrienne, le Communisme brille au zénith, les fidèles agenouillés psalmodient les mantras de la Révolution. S’écrire des lettres, entre réprouvés, peut consoler de cet opium des clercs, s’abandonner au régime du « je dis ce que je pense » façon rien à foutre. Après nous le Déluge. Morand et Chardonne ressemblent à deux ornithorynques en smoking, prenant un dernier verre avant la fermeture définitive. Le rideau de la guerre est tombé sur une Europe coupée en deux. La Grande Guerre de 14 n’aura été qu’un prélude à l’Apocalypse, ratifiée au final autour du samovar de Yalta, avec Staline, Churchill et Roosevelt en toasters. Les bons comptes font les bons amis. En 1949, l’Union Soviétique ne fait pas problème. On crache sur ceux qui pensent le contraire. L’histoire du monde s’écrit ainsi, que cela plaise ou non. Or cela ne plaît pas à nos deux hères. Ils ont le droit.

    On ouvre, on lit, on ne peut pas s’arrêter, on sait que cela va durer quatre, cinq nuits de suite. Morand mène la danse, distribue les balles. Smash, coup droit, revers slicé. Quand il en a assez, il monte dans un bolide pour Lisbonne, Londres, Madrid, anywhere. Il donne ses impressions, d’une plume électrique, précise, merveilleuse. On voudrait tout recopier du « bruit de papier de soie froissé » que fait l’Océan à Tanger. Mais c’est impossible, il y en a trop. Chardonne ne fait que suivre, on l’entend ahaner derrière ses lettres qui lui servent d’éventail pour calmer la surchauffe. Chardonne est gros, il sent. Morand est souple, il claque. On entre dans les années 50. Le paysage littéraire défile à la fenêtre. Tantôt à droite, le chouchou : Roger Nimier ; tantôt à gauche, l’animal bizarre : Bernard Frank, un surdoué mal localisable, repéré par Sartre qui l’a perdu aussitôt. Entre les deux, la môme Sagan. Frank ? « Cette merde juive », écrit Morand sans ciller — « merde » en italiques. Attention, il admire. Nos deux monstres ont trop de goût pour ne pas se douter que Frank est de première catégorie. Ils dévorent ses articles dans Arts, brûlent de faire sa connaissance. Le fait que Frank soit juif les met dans tous leurs états, surtout Morand. Qu’est-ce que les juifs lui ont fait pour qu’il n’en manque pas une à ce point ? On ne sait pas. Il dit : « Je n’aime pas les juifs, mais quand j’en vois un, je suis attiré. » Ce cosmopolite sans rival se plaît souvent à comparer ses errances hôtelières à celle de Moïse. On lui objecte : « Le Chili, c’est loin », il répond : « Loin d’où ? » Sacré Paul, toujours le mot pour rire. On dirait Gabin dans Touchez pas au grisbi avec Chardonne en Bernard Blier des Tontons flingueurs. Il y a de ça.

    La grande affaire, c’est le destin de l’Europe. L’auteur de Tendres stocks ne digère pas le lâchage des slaves par Churchill à Yalta. Il a vu se désagréger le gotha des vieilles monarchies, il en est inconsolable. Il préfère Chamberlain à Spears (un juif, précise-t-il : Speyer), il trouve que Hitler aurait mieux fait de démarrer tout de suite la guerre avec la Bombe (pour les incrédules, cf. la lettre numéro 426, p. 598). À la nostalgie pour un monde écroulé, se mêlent de la lucidité et un aveuglement proprement sidérant. On rêve d’un Morand gaulliste, on a un écrivain « attendri » par la fidélité que gardent les Auvergnats à l’endroit de Pierre Laval, un « enfant du pays ». Pour la lucidité, encore plus vive en 2013, on préfèrera se souvenir de ces lignes : « Aujourd’hui, penser l’Europe, c’est ne pas penser. Voilà dix ans que, de Tanger à l’Irlande, via le Portugal, je me promène sur la corniche de l’Europe, au-dessus du vide. Cela m’a permis de vérifier ce que je savais depuis 40 : le vide n’est pas l’océan ; il n’est pas à l’extérieur ; il est à l’intérieur de ce qui fut l’Europe. » Lumineux. Vite, un coursier pour M. Barroso. Pourquoi faut-il qu’une telle lucidité s’autodétruise elle-même, à force d’on ne sait quoi ? Et puis l’élection à l’Académie française valait-elle autant de fièvre conspiratrice faussement détachée ? Il est vrai qu’à l’époque, l’Académie cela veut dire quelque chose. La Seconde Guerre mondiale s’achèvera donc quai Conti le 24 septembre 1968 au bout de trois assauts, après des milliers de lettres, de coups de fils, un tunnel sans fin. Même « Gaulle » a jeté l’éponge. Bamboula chez les Morand. Retenez vos places pour le prochain volume.

    Michel Déon, qui a connu les deux, préface sobrement ce coffre émergé des abysses de la mémoire littéraire française. Lecteur lis-bien ces pages, tu n’en reverras pas de sitôt. Tu voulais savoir ce que c’est que la littérature ? Eh bien voilà, tu es servi. La beauté existe, il y a des journées « divines », jamais sans quelque ignominie bien typique du club des humains. « La vérité, personne n’en veut », a dit un jour Céline. On ne peut pas dire que nos deux épistoliers n’ont pas fait un effort. Ici encore, balle de match pour Morand : « Les gens n’écrivent pas ce qui leur arrive, ils écrivent pour se soulager de ce qui ne leur arrive pas. » Une objection dans la salle ? Michel Déon révèle ce mot de Chardonne à lui confié, au sujet de Morand — ils s’écriront encore cinq ans : « Morand, ce n’est rien. » On se disait aussi. Des sans-cœurs.

    Michel CRÉPU (mcrepu@revuedesdeuxmondes.fr)

    Crédit Revue des deux mondes.

    (1) Paul Morand, Jacques Chardonne, Correspondance, tome 1, 1949-1960, édition établie et annotée par Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, de l’Académie française, 1158 p., 46,50 euros.

  • > Vitesse de Paul Morand
    8 juillet 2009, par A.G.
    Morand à New York et à Venise : L’art du voyage : Paul Morand.
  • > Vitesse de Paul Morand
    7 mai 2009, par cduret

    " l’antisémitisme latent de Morand devient de plus en plus absurde et inepte avec le temps qui passe"

    Oui intéressant, sachant qu’au moment où est rédigé l’ouvrage (1929), les mentalités et les sensibilités concernant les juifs n’étaient pas tout à fait les mêmes qu’aujourdhui.

    "A la fin de l’envoi, la grande fille, - elle était juive, Sollers le découvre à la dernière page, ça lui paraît très important, on ne sait pas très bien pourquoi - s’envole vers l’Australie. Philippe reste seul avec ses rêveries."

    Je ne comprends pas bien les insinuations avancées pour ce passage, toujours est il que sollers a très certainement ses propres raisons d’évoquer un tel détail, et qu’il me paraît déplacé d’avancer des simplifications hâtives...

  • > Vitesse de Paul Morand
    19 avril 2009, par D.

    On se frotte les yeux en lisant les mots de ce journaliste, Josselin :

    " l’antisémitisme latent de Morand devient de plus en plus absurde et inepte avec le temps qui passe"

    - Donc cet antisémitisme latent n’était pas si absurde et inepte au départ ? Intéressant. Les adjectifs, "absurde" et "inepte", sont d’ailleurs curieux. Cela éclaire étrangement ce qu’on peut lire quelques lignes plus haut (et donc dans l’article précédent de Pile-Face), où il note :

    "A la fin de l’envoi, la grande fille, - elle était juive, Sollers le découvre à la dernière page, ça lui paraît très important, on ne sait pas très bien pourquoi - s’envole vers l’Australie."

    On ne sait pas très bien pourquoi : autrement dit, absurde, inepte. Comme la bêtise haineuse, au fond, ne demande jamais qu’à avouer !