Poursuite, ici, du dossier sur Henri Meschonnic. ...Ou l’horlogerie intellectuelle de précision d’Henri Meschonnic en action dans la traduction de la Bible.
Extrait d’un entretien Benoît Chantre, Henri Meschonnic, Philippe SollersIn l’Infini N°76 (automne 2001 / Vérité de la Bible (p. 22- (sous-titrage Pileface) Babel, toujours ![]() Henri Meschonnic, chez lui, près de Paris, en septembre 2005 Il tient à la main un bâton de chefferie à tête biface, insigne de pouvoir et casse-tête (Île de Pâques), début du XXe siècle.
(Photo Pierre-Marc de Biasi) la Bible Texte fondateur de trois monothéismes révélés judaïsme, christianisme et islam - la Bible apparaît depuis le Moyen Âge comme le « Livre ». Matrice originelle de la littérature et de l’art en Occident, elle est source inépuisable d’images, de symboles, d’archétypes, mais aussi de formes narratives ou poétiques. La Bible représente, inspire, transmet bien au-delà de la croyance qu’elle établit et affirme. C’est cet « au-delà » qu’explorent aujourd’hui des écrivains venus d’horizons très divers : « au-delà » de la mort et du silence de Dieu, « au-delà » de la foi que les rédacteurs du texte biblique cherchaient à transmettre ; la Bible, dans sa langue forte et souvent violente, s’approche plus que tout autre de ce « sacré » que les êtres humains cherchent à atteindre même lorsqu’ils ne se déclarent plus croyants. Des écrivains se sont attachés à revenir aux sources, à apprendre l’araméen pour traduire le texte dont ils nourrissent leur propre travail d’écriture. Autant d’approches nouvelles de la Bible dont ce dossier La Bible, le livre des écrivains.
Dossier coordonné par Arlette Armel Benoît Chantre. - Redonnez-nous Meschonnic, que nous l’ayons en tête... Philippe Sollers. - « Vois qu’il est bon / et qu’il est doux /// d’être frères aussi ensemble. » On peut être frères sans être aussi ensemble et sans habiter ensemble - [on peut se souvenir des père de Sollers : deux frères ont épousés deux sœurs et vivent dans des maisons contigües et symétriques...] Henri Meschonnic. - L’essentiel, en l’occurrence, c’était deux choses : d’être frères, et d’être ensemble. Le problème ne résidait pas dans le sens. Bien des traducteurs savent l’hébreu certainement mieux que moi. Ce n’est pas un problème de langue, c’est un problème de rythme et de mode de signifier. Quel tohu-bohu ? Prenez le début de la Genèse. Ce ne sont pas les problèmes qui manquent au commencement du monde. Le mot « tohu-bohu », tóhou/vavóhou, est un couplage expressif. Ce n’est pas une onomatopée, cela n’imite rien. On trouve beaucoup d’expressions expressives dans la Bible. Le problème n’est donc pas celui du sens. Étant donné que nous sommes dans le récit d’une cosmogonie, il y a dans chacun des mots qui sont employés là comme une épaisseur de légendaire. ![]() DIEU CREE LE MONDE, Arnulf Rainer. Bâton d’aquarelle sur papier imprimé.
D’après la Bible moralisée, c1250, Vienne, Bibliothèque nationale autrichienne. En 1973, j’avais traduit tóhou vavóhou par « boue et remous ». Je m’étais fondé à l’époque sur des récits akkadiens et babyloniens. J’ai préféré, après lecture de tous les commentaires, « vaine et vide », pour le couplage et plus proche du sens, car il fallait rendre la notion de vide.
Philippe Sollers. - Vous traduisez par « vaine et vide ». Cette traduction tient
Henri Meschonnic. - Il Y a d’autres tentatives du même ordre. Dans la Bible de
Philippe Sollers. - C’est tout à fait juste. Au commencement
Notes Ce début de la Bible dans le légendaire est un texte très fort, et chargé. C’est pourquoi son écriture appelle des remarques nombreuses, et le déploiement des comparaisons avec d’autres versions, surtout les françaises, pour rendre compte à la fois du travail du poème et de ce qu’il devient dans les traductions du signe. Toujours la poétique du divin contre le marché du signe. Plus que jamais la visée est le poème. Les notes, particulièrement copieuses par conséquent, ne sont là que pour faire partager l’atelier du poème et du traduire. ARNULF RAINER Né en 1929, l’artiste Arnulf Rainer se réapproprie des peintures ou photographies préexistantes en les recouvrant de traits, d’aplats, de traces issus de gestes vigoureux et violents. Sollicité en 1995 par l’éditeur Pattloch Verlag pour une nouvelle édition de la Bible, il a ainsi produit plus de quatre cents « peintures surajoutées ». S’emparant d’enluminures médiévales, de plafonds peints romans, d’œu¬vres des peintres renaissants, de gravures de la Bible de Luther ou de Gustave Doré, il est intervenu sur ces « images préalables » pour en souligner ou en contredire le sens, les faire revivre ou disparaître sous la puissance de sa propre interprétation. Cent soixante de ces feuillets ont été réunis dons un volume édité par la fondation Sammlung Frieder Burda, accompagnés d’extraits du texte biblique et de commentaires analysant le rapport de l’œuvre de Rainer ou texte et à l’image sur laquelle il a travaillé. 1 - « au commencement/ que Dieu a créé », berechit/bara elobim, le commencement de ce texte du commencement est au cas construit : c’est dire qu’il s’agit d’une subordonnée. Ce que j’accentue par « que... » plutôt que par « quand ». Comme l’explique aussitôt et en détail Rachi. Elle est suivie d’une incise, tout le verset 2. La principale n’arrive qu’au verset 3 : la première chose créée a été la lumière. Pas le ciel et la terre. C’est pourtant comme une proposition indépendante, et une succession d’indépendantes, que ce début a été traité traditionnellement - erreur canonique. Dans Le Maistre de Sacy : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ». De même Ostervald, Cahen, Segond, Dhorme, la Bible de Jérusalem (1998), Fleg. Le Rabbinat avec le plus-que-parfait « Dieu avait créé », Chouraqui (985) avec l’imparfait « Entête Élohim créait » ne font que varier sur la même erreur. Grosjean l’aggrave « D’abord Dieu a fait le ciel et la terre » : La seule traduction française, à ma connaissance, à ne pas commencer par ce contresens cosmique est la TOB : « Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, 2 la terre était déserte [...]3 et Dieu dit... ». L’erreur avait commencé avec la Septante, en arkhê ëpoiêssen ho theos ton ouranon kai tên gûen. Jérôme enchaînait : In principio creavit Deus caelum et terram... De même Luther : Am anfang schuff gott Himmel und Erden. De même la King James Version : In the beginning Cod created the heaven and the earth. La traduction commençait mal. L’italienne de Dario Disegni continue de même : « In principio Dio crea el cielo e la terra ». L’espagnole de Luis Alonso Schôkel aussi : « Al principio crea Dios el cielo y la tierra », Buber n’y a rien changé : « Im Anfang schuf Gott den Himmel und die Erde ». Ont corrigé, en 1962, la traduction américaine d’Orlinsky : « When God began to create the heaven and the earth - the earth being unformed and void[...] God said, "Let there be light..." et la New English Bible de 1970 : " In the beginning of creation, when God made heaven and earth, the earth was without form and void [... ] ’’. Mais là le verset 2 devient la principale, et le 3 une indépendante : « God said[...] ». Mais comme rechit ; « commencement, principe », vient de roch, « tête », Aquila avait déjà au Il’ siècle traduit be-recbit par en tê kephalê, « dans la tête », ce que tête baissée a suivi Chouraqui, Entête. Pour le sens de la préposition be-, il y a aussi eu bien des controverses. Isaac Albalag, au XIII’ siècle, rejette le sens temporel et, des trois sens (spatial, temporel, causal) retient le dernier : « par... » Ce que rappelle Maurice Ruben Hayoun, dans L’exégèse juive (P.U.P., Que Sais- Je ? 2000, p. 76). D’où le sens « par le principe, donc par la sagesse » (ibid.). Sens ésotérique. Mais c’est là un sens dérivé. Conrenu dans le signifiant double, préposition « dans » et notion de « commencement ». Et pour Samson Raphaël Hirsch, il s’agissait au contraire d’un « temps initial » (p. 109). Comme c’est le récit de la création du monde, la valeur cosmogonique est celle que je retiens.
2 - « la terre », badrets. Je réserve « terre » à tirets, et « terre rouge » à adama, qui apparaît au verset 25. - « vaine/et vide », tóhou/vavóhou. Audiblemenr un couple prosodique, en même temps que l’informe primordial. Le sens n’est ici que l’infirme du continu. Le Maistre de Sacy : « La terre était informe et toute nue ». Cahen « informe et en désordre » ; Ostervald, Segond : « informe et vide », Dhorme et la TOB « déserte et vide » ; le Rabbinat : « n’était que solitude et chaos » ; Grosjean : « sans forme et vide ». Seuls Fleg (« flot et chaos ») et la Bible de Jérusalem (.« vide et vague ») ont tenté de retrouver le couplage. Et Buber : « Irrsal und Wirrsal ». Chouraqui a simplemenr transcrit : « la terre était tohu-et-bohu », avec une note qui suggère que c’étaient des « noms de divinités du chaos primordial ? », ce que n’appuient guère les commentaires - et surtout l’expression fait contresens en français. Dans une première version je traduisais « boue et trouble ». Le sacré, le divin et le religieux![]() MARIE Arnulf Rainer Détrempe sur photographie, support bois, 61x50 cm.
D’après le tryptique d’Andrea Mantegna du grand autel de la basilique de San Zeno Maggiore, Verone, 1457-1459, peinture sur bois, panneau central.
Spécialiste du langage, Henri Meschonnic a fait partie des universitaires qui ont fondé l’université de Vincennes à l’époque structuraliste. Professeur admiré de ses étudiants, écrivain au style décapant, d’inspiration souvent rebelle, théoricien mondialement connu pour ses travaux sur la poétique, le rythme, le style, le signe et pour ses lectures critiques de la littérature (Hugo) ou de la philosophie (Heidegger, Spinoza), il s’est également imposé, comme créateur, par une dizaine d’ouvrages de poésie. Mais c’est dans les études et traductions bibliques qu’Henri Meschonnic a trouvé le domaine idéal pour combiner ses talents de linguiste et son inspiration de poète, avec deux publications chez Gallimard, Les Cinq Rouleaux (1970), Jona et le signifiant errant (1981), et plus récemment trois nouveaux titres chez Desclée de Brouwer : Gloires (trad. des Psaumes, 2001), Au Commencement (trad. de la Genèse, 2002) et Les Noms (trad. de l’Exode, 2003). Il s’est expliqué sur le sens et les présupposés de ce travail dans un essai au ton, comme toujours, très personnel (Un coup de Bible dans la philosophie, éd. Bayard, 2004). Pierre-Marc de Biasi. Le christianisme a fait sien le message biblique et, pour l’essentiel, en Occident, c’est à travers des traductions chrétiennes que nous connaissons la Bible. Selon vous, faut-il y voir l’histoire d’une adaptation, d’un détournement ou d’une falsification ? Henri Meschonnic. Je dirais plutôt une appropriation : c’est le thème du verus Israël, de la théologie chrétienne de la préfiguration. Quelle est l’idée ? L’ancien Israël, celui de l’Ancien Testament (vetus Israël) n’était que l’annonce d’une autre figure (la nouvelle Alliance instaurée par le Christ) qui est désormais le seul véritable Israël (verus Israël). Cette théorie repose sur ce qu’il faut appeler le paradigme théologique du signe. Le Nouveau Testament dit la vérité de l’Ancien, et l’Ancien Testament est maintenu dans la mesure où il préfigure le Nouveau : il est à la fois escamotable, escamoté et conservé. Exactement comme il advient dans le signe linguistique, où le sens accomplit la signification du son, en escamotant la part sonore du signe qui néanmoins subsiste, mais en devenant insignifiante après la révélation du sens. [...] Que font les traducteurs ? Ils considèrent qu’il y a de la forme et du contenu : d’une part du matériel phonologique, relativement accessoire, dont il serait vain de chercher à transposer la singularité, et d’autre part du sens, du contenu qui constituerait finalement l’enjeu essentiel du texte original, et derrière lequel la forme doit avoir la politesse de s’effacer. Évidemment, c’est plus simple, c’est raisonnable, mais est-ce vraiment cela, traduire ? Un effacement dans lequel peuvent aussi se dissimuler des entreprises très peu innocentes, qui portent précisément sur le sens, par exemple pour confirmer cette fameuse thèse de la préfiguration. Car à force d’infléchir les contenus pour rendre plus visible ce verus Israël, on est facilement conduit à réprouver, puis à proscrire le verus Israël, c’est-àdire à légitimer l’antijudaïsme... Oui, il s’agit d’un autre aspect du problème, mais dont les conséquences sont en effet très sérieuses. À cet égard, j’aime bien citer Isaïe 40, 3. Pendant des siècles, on a traduit, et l’on traduit encore :
Or, la coupe principale n’est pas du tout là, et le rythme montre à l’évidence qu’il faut traduire : « Une voix appelle. Dans le désert, ouvrez le chemin. »
Si cet article vous a intéressé, abonnez-vous aux flux RSS des nouveaux articles.
Pileface préfère le navigateur Firefox. L'essayer c'est l'adopter, téléchargez-le ici.
|
|