« Qui imagine l’Europe ? »
Nooteboom, Sollers, deux Européens à Paris


On pouvait lire dans Passion fixe, en 2000, ce faire-part, daté de Honk Kong, un 1er mai bien éloigné :

Monsieur Leymarché-Financier et Madame, née Leymarché-Financier, sont heureux de vous annoncer le mariage de leur fille, Mademoiselle Leymarché-Financier, avec Monsieur Leymarché-Financier, fils de Monsieur et Madame Leymarché-Financier.
La Bénédiction nuptiale, Syncrétiste et Cosmique, leur sera donnée au Centre de Méditation, de Contragestion et de Fusion Universelle, place Victoria Mao, le 14 juillet, prochain, à midi.
Cet avis tient lieu de faire-part.

Studio de la Fondation Leymarché-Financier,
Hong Kong, 1er mai 2099
 [1]

Alors que l’Europe et, en premier lieu, la Grèce (selon la mythologie, « Eurṓpē » en serait la fille et aussi, dit-on, « dēmokratía », la démocratie) s’enfoncent chaque jour un peu plus dans la crise sous les diktats des marchés financiers, de mystérieuses agences de notation et du « Fond de Manipulation International » [2], relisons comment, au moment de la création de l’euro, Cees Nooteboom et Philippe Sollers, deux écrivains un peu rêveurs, imaginaient l’Europe...

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Le 28 septembre 2001, à Paris, Josyane Savigneau s’entretenait avec Cees Nooteboom et Philippe Sollers, « écrivain européen d’origine française » [3]. Entretien qui reste d’actualité : « Qui imagine l’Europe ? » se demande Sollers. Oui, qui ?

Nooteboom, Sollers, deux Européens à Paris


Cees Nooteboom en 2009.

Les Etonnants Voyageurs [4] se déplacent cette semaine [fin septembre 2001] à Sarajevo — un symbole — pour « réinventer ensemble une culture européenne ». Deux écrivains de la même génération, qui revendiquent cette culture, dialoguent ici, non sur une Europe abstraite, mais sur cette « démocratie de détails » et son art de vivre.

Josyane Savigneau : On pourrait s’amuser à relever vos points communs. Parmi ceux-ci, le fait d’être nés dans les années 1930, d’avoir publié à vingt ans, avec une reconnaissance immédiate, d’avoir une oeuvre, certes pas terminée mais déjà imposante, d’être européens et de vous revendiquer comme tels. En Europe, l’euro arrive. Une monnaie unique, c’est un symbole fort. Mais l’Europe de la culture n’est-elle pas, elle, en régression ?

Cees Nooteboom : Régression ? Il faut sans doute nuancer. Si on a le malheur d’écrire sur l’Europe, ce que j’ai fait avec L’Enlèvement d’Europe [5], on est invité partout : « Le carrefour européen », « l’Europe de la liberté »... il y a toujours un débat quelque part. Au bout d’un moment on en a assez. Les politiciens parlent de l’Europe qu’ils doivent construire, l’Europe de l’esprit, mais elle a toujours existé. L’Europe de Voltaire... qui était imprimée à Amsterdam...

Philippe Sollers : On peut multiplier les colloques sur l’Europe, idée abstraite. On va finir par se rendre compte qu’on a énuméré un certain nombre de lieux communs et on comprend que Nooteboom s’en soit fatigué. Qui imagine l’Europe ? D’un point de vue français, il y a un désintérêt, voire une résistance. La régression, non de la culture européenne, mais de la culture française, espagnole, italienne... est ancienne, simplement parce que ces cultures ont été dominées, non seulement par la dévastation de l’Europe, mais par le duel américano-russe. On est juste au moment où ce continent pourrait éventuellement se souvenir qu’il a été culturellement grandiose. C’est plutôt l’amnésie par rapport à la culture européenne qu’il faut interroger. L’Europe, comme le dit Nooteboom, elle est là.

C. N. : Je vis une vie européenne, je parle quatre langues européennes, je n’ai aucun sentiment de régression. Mais quand j’ai, seul de l’Ouest, participé à une rencontre avec le chancelier allemand et quelques écrivains de l’Est sur l’élargissement de l’Europe, j’ai fait valoir, moi qui, pour partie, vis en Espagne, qu’il y avait dans ce pays un certain refus à l’égard de l’élargissement parce que l’Espagne sait qu’alors elle sera à la périphérie et que le poids économique ira vers l’est à travers l’Allemagne.

J.S. : Revenons à la culture et au fait que depuis la deuxième guerre mondiale les Européens ne se regardent plus entre eux. Prenons un écrivain américain très moyen, comme John Irving : on constate que la France s’est plus intéressée à lui qu’à Nooteboom et les Pays-Bas plus à lui qu’à Sollers.

Ph. S. : Vous parlez du marché, pas de culture.

C. N. : Il faut voir de quel niveau il est question. Ici, oui, c’est affaire de marché.

Ph. S. : Tous les deux nous sommes écrivains, nos références sont autres. Il faut revenir à l’expérience très concrète de la vie courante, de la langue. Comment on passe d’une cuisine à l’autre...

C. N. : Moi, je fais la cuisine.

Ph. S. : ... d’une nourriture à l’autre. Il faut parler de la musique, de la peinture. Dans ces débats ce qu’on oublie toujours, c’est la vie. La vie faite de ces choses concrètes.

C. N. : Exactement. Et moi, je ne suis pas défaitiste. Mais je comprends le problème singulier de la France. Quand on est place de la Concorde, on a du mal à ne pas se sentir au centre du monde, et d’une certaine manière c’est le centre du monde, cela l’a été.

Ph. S. : En effet, les Français ont un problème, ils ont désappris leur propre histoire, ne savent plus comment se débrouiller avec cette idée qu’ils ont été le centre européen du monde, qu’ils ne le sont plus et qu’ils en ont perdu la mémoire. Moi, quand je suis place de la Concorde, je suis obligé, pour jouir de ce lieu, de me considérer comme un étranger, tant les Français sont par rapport à eux mêmes déprimés, dévorés d’inquiétude identitaire.


François Boucher, L’enlèvement d’Europe, 1747. Louvre.

C.N. : Les Français devraient réaliser qui ils sont vraiment. Ce n’est pas le cas et ce sont les francophiles du dehors, comme moi, qui se demandent ce qui se passe...

J.S. : Cees Nooteboom, vous dites « je ne suis pas défaitiste », mais dans L’Enlèvement d’Europe vous écriviez « on devrait nous rendre notre Europe avant qu’il ne soit trop tard »...

C.N. : Oui, mais ayant écrit cela, j’ai été happé par l’Europe institutionnelle et j’en ai eu assez...

Ph. S. : ... d’être traité comme une call-girl.

C. N. : Tout à fait. On ne peut pas passer sa vie à être européen, ce serait comme un faux double de soi-même et les efforts d’imagination des gens pour trouver des combines avec l’Europe sont infinis...

J.S. : C’est justement pour cela qu’à l’occasion du festival Etonnants Voyageurs à Sarajevo, ce qui est un beau symbole, mais encore une manière de demander aux écrivains de faire social et collectif, nous avons souhaité un dialogue, non institutionnel, entre deux écrivains européens, ce qui, malgré ce que vous dites, est désormais peu fréquent. Plus rare que dans la première moitié du XX e siècle.

Ph. S. : Nous nous sommes vus un soir à Amsterdam. Nous nous revoyons aujourd’hui et immédiatement, pendant que le photographe travaillait, nous avons commencé la conversation. Je voulais parler avec Nooteboom de sa formation chez les Augustins, de sa passion pour la peinture de Zurbaran, de sa vie aux Baléares. Voilà ce qui serait à développer. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont on vit. Dont il va d’un endroit à un autre, d’Amsterdam à son île, dans la solitude la plus complète. C’est cela être européen, pouvoir passer d’une scène à l’autre non pas comme touriste, mais comme habitant l’étrangeté en permanence.

C. N. : Et de plus en plus.

Ph. S. : Ensuite, nous avons évoqué un personnage de son dernier livre, Le Jour des morts [6], Arno, qui n’est pas sans rapport avec le philosophe Rüdiger Safranski [7].

C. N. : J’étais dans une abbaye bénédictine... Je parle avec un philosophe allemand, Safranski, qui me parle d’un autre philosophe allemand, Heidegger, et je raconte ça à un écrivain français... alors qu’est ce qu’on veut de plus comme Europe ? Ça, c’est le genre de dialogue qui ne peut pas avoir lieu dans un colloque. Entre écrivains, il faut se rencontrer individuellement. On ne le fait peut-être pas très fréquemment, mais on se rencontre aussi dans les livres.

Ph. S. : Si on avait du temps, il faudrait insister sur cette « Europe polychrome » qu’évoque Nooteboom. L’Europe dont on nous parle abstraitement, c’est une Europe monochrome, celle des échanges organisés. Nous, nous nous intéressons aux détails, à une certaine forme de goût, de langue, de poésie, en un mot à l’art de vivre. C’est tout cela qui demande non pas à revivre, à renaître, mais à être connu. Il faut se détacher du vague concept d’une grande Europe unifiée, et voir que tout se passe dans les détails. C’est la destinée de l’Europe d’être une démocratie de détails, de cultures, de religions...

C. N. : Je viens de visiter une exposition à Berlin sur la Mitteleuropa. Cela aide à prendre conscience des trésors de l’Europe, trésors qui ressurgissent de pays comme la Tchécoslovaquie... C’est un héritage qu’on peut se réapproprier. Après cinquante ans de... barbarie, on voit ce qui peut, non pas recommencer, mais continuer.

Ph. S. : L’idée de cette Europe, c’est la possibilité qu’un individu rencontre un autre individu. En dehors de la prescription sociale. Si on a une vision du monde où tout est social, on n’est pas en Europe, au fond.

J.S. : Pour finir, une devinette : à propos duquel de vous deux a-t-on écrit ceci : « A le lire, ses arpèges de virtuoses, ses emboîtements, ses fausses confidences (...) la manière inimitable qui est la sienne de capter le lecteur... »

Ph. S. : Nooteboom.

J.S. : « ... on a parfois l’impression que le brillant de la forme, la richesse de l’invention l’emportent sur la solidité du discours. »

Ph. S. : Là, ce doit être moi.

C. N. : Non, c’est un Néerlandais qui écrit sur ce que je fais.

J.S. : C’est dans le feuilleton du Monde, le 9 décembre 1994, sur L’Enlèvement d’Europe.

Ph. S et C. N., hilares : la démonstration n’est-elle pas parfaite ?

Propos recueillis par Josyane Savigneau, Le Monde du 28.09.01.

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Dans toutes les langues...

Dixième étage

Ulysse, jamais venu ici.
Ici, ils sont plus malins, rusés
sans la déclinaison du mythe.
Ici, nul n’a de nom glorieux
à jamais, les voyants se sont tournés
vers l’intérieur, un voyage sans carte.
Où sont-ils passés ?
Sans leur lumière pas de compagnie,
pas d’ombre sur l’autel.
A nous de manger les offrandes,
repas désenchanté.
Le sphinx connaît nos secrets
comme nous les siens, non,
nous payons, nous, le passeur
longtemps avant notre trépas,
nous disparaissons pour de bon

et à l’heure.

Cees Nooteboom, extrait de Xénophane et autres poèmes.

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Xénophane et autres poèmes

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Entretien avec Cees Nooteboom (en espagnol), 1998

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Nooteboom lit A la recherche du temps perdu de Proust (en anglais), 2008

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Nooteboom, entretien avec Francesca Isidori (en français), 2009

« C’était loin et pourtant c’était hier. Il n’existe pas de forme verbale qui corresponde à ce genre d’indication dans le temps. Le souvenir est ballotté sans cesse entre le parfait et l’imparfait, de même que la mémoire, pour peu qu’on lui laisse libre cours, préfère le plus souvent le chaos au tableau chronologique. »

Cees Nooteboom, Mokusei !, trad. Philippe Noble, p.37, Folio.

Fin mars 2009, l’écrivain néerlandais Cees Nooteboom était de passage à Paris, invité de l’Institut Néerlandais, pour y présenter notamment son livre Rode regen, dont la version française vient de paraître chez Actes Sud sous le titre Pluie rouge, et dans lequel il évoque largement l’île de Minorque, une des îles Baléares qui est sa résidence d’été depuis trente ans.
Le 9 avril 2009 il s’entretenait — en français — avec Francesca Isidori lors de l’émission Affinités électives [8].


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

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[1] Cf. notre article du 19/09/2008 : La grande famille Leymarché-Financier.

[2] Le FMI, selon la définition de Sollers.

[3] C’est sur cette affirmation que Sollers termine son fameux article de 1999, La France moisie.

[4] La XXe édition se tiendra du 30 mai au 1er juin 2009 à Saint-Malo, voir Etonnants voyageurs.

[5] L’Enlèvement d’Europe (De ontvoering van Europa, 1993), essais, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin et Philippe Noble. [Paris], Éditions Maren Sell, « Petite bibliothèque européenne du XXe siècle », Éditions Calmann-Lévy, 1994.

[6] Le jour des morts.

[7] Sur wikipedia Rüdiger Safranski.

[8] L’émission avec une bibliographie des oeuvres de Nooteboom : Affinités électives.

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Commentaires

  • > « Qui imagine l’Europe ? »
    7 novembre 2011, par A.G.

    1945 - Euro Zone ou la Mort aux trousses

    L’édito mobile de Michel Crépu dans La Revue des deux mondes

    (PNG) Lundi 7 novembre

    M. Georges Papandréou n’est déjà plus qu’une ombre dans ce film à haute tension qui est devenu le must des séries actuelles : Euro Zone ou la Mort aux trousses. Il n’est plus rien pour avoir commis cette faute irréparable de vouloir soumettre les décisions de la Commission de Bruxelles à la population grecque. On imagine pourtant aisément quel a pu être le raisonnement de cet homme qui porte le nom d’une des plus prestigieuses familles politiques au pays de Platon. C’était sans doute pour lui un minimum de ne pas s’en tenir à de pures décisions, si bien fondées qu’elles fussent et que l’avis du peuple, on s’excuse d’en rappeler l’existence, avait son importance.

    Pauvre M. Papandréou. On lui a expliqué, de la manière la plus humiliante, qu’une telle chose n’était tout bonnement pas pensable. Et le pire, c’est qu’on a eu raison. Il est trop tard pour se livrer au grand poker de l’incertitude démocratique. La gravité de la crise fait qu’elle appelle des décisions qui sont des décisions de temps de guerre : aux beaux jours seulement, le luxe de la confrontation démocratique. Les jours que nous vivons ne sont pas beaux, ils sont sombres et méchants, on ne saurait être naïf ou idéaliste au point de leur confier des cartouches qui sont nos dernières, après quoi il n’y aura plus qu’à attendre l’Apocalypse. La preuve : M. Fillon n’a pas hésité à prononcer l’an 1945 pour situer son plan de rigueur sur l’échelle de Richter. Quand on y songe un instant, la portée symbolique de ce chiffre est colossale : elle veut simplement dire que l’on reprend tout à zéro.

    Vain de refaire le film, de se dire que là, on aurait dû consulter, ou bien faire en sorte que l’on évite ce type de situation humiliante. Était-ce seulement possible ? Qui peut le dire ? Après tout, au temps de Maastricht, la discussion a eu lieu, la polémique a été vive, chacun s’en souvient. Il ne paraît pas, rétrospectivement, que le débat ait été occulté, les directives tombées du ciel.

    On disait : « Mieux vaut être dans le train, même si c’est un train fou. » C’était une façon de se rassurer, de se dire que, même aux commandes d’un train fou, on avait la main sur le volant. Rien n’était pire que de rester sur le bas-côté. Il nous semble à nous, à l’heure de ces lignes, qu’on avait raison de tenir ce raisonnement. L’inconvénient est qu’il a son vice fondamental d’en appeler simultanément à des pulsions totalement contradictoires : faisons équipe ensemble, ne soyons jamais libres de nos mouvements. À quoi bon édifier une telle aporie politique ? La raison en est qu’il n’est pas d’autre réponse possible à la nouvelle donne mondiale. Dans les dîners en ville, c’est à qui décrit quelle merveilleuse force de frappe ce serait de disposer d’une véritable Europe unie, puissance monétaire, politique, capable de dire son fait aux « émergents » qui ont déjà commencé à se disputer le cadavre.

    Il faut donc faire coûte que coûte avec cette contradiction qui évoque irrésistiblement l’albatros de Baudelaire aux ailes de géant qui l’empêchent de marcher. De ce coûte que coûte, en quoi consiste l’art de se battre le dos au mur, il peut néanmoins sortir quelque chose de viable, de lucide, de courageux. Cela passe par des humiliations, telle celle qui vient d’être infligée à M. Papandréou, mais chacun porte sa responsabilité.

    L’humiliation, au fond, n’est pas que pour un seul. Le côte à côte Obama-Sarkozy du G20 à Cannes avait, de ce point de vue, quelque chose de tout à fait surréaliste. Ni M. Sarkozy ni M. Obama n’avaient de quoi pavoiser. Ils étaient tous les deux vaguement ridicules. On avait plutôt l’impression de deux hommes dans un même rafiot, faisant comme si de rien n’était. Mais plus personne n’est dupe. Les donneurs de leçons font illusion un instant, puis ils sont ramenés à leur situation réelle de nains dans la tempête. Cela peut offrir à M. Papandréou une forme de consolation. Triste privilège.

    Michel CRÉPU (mcrepu@revuedesdeuxmondes.com)(PNG)

    crédit : revuedesdeuxmondes.fr