![]() La « lettre volée » des Évangiles
art press, n°19, juin 1978. Les voyageurs du Temps.
Des Évangiles canoniques... le cadavre, signifiant fondamental « la parole ne se baigne jamais deux fois dans le même corps » la vérité à dénier ... aux Évangiles apocryphes :
Le Temps de la Gnose (2009) Les deux principes Il y a trois temps Amener la parole à la parole en tant que parole avec des extraits de Paradis (1978), Paradis II (1986) « Les quatre évangiles canoniques sont escortés d’une myriade d’évangiles apocryphes, comme on dit. Ces derniers, on les connaît peu. Mais il faut se faire à l’idée qu’on connaît désormais aussi mal les canoniques. Vous pouvez le vérifier tous les jours. [...] Y-a-t-il opposition entre les canoniques et les apocryphes que l’on attribue aux gnostiques ? Je ne trouve pas. Les canoniques regorgent de gnose à chaque ligne. Quant aux apocryphes, ils concentrent l’évangélique au maximum, et le déploient à partir de sa quintessence. » Philippe Sollers, La Connaissance comme Salut, Ligne de risque n° 24 , février 2009. ![]()
En juin 1978, la revue art press, dans son numéro 19, consacre un dossier à la question « Dieu est-il mort ? ». L’initiative en revient à Jacques Henric qui, dans un très long éditorial de présentation, explique ce qui est, en partie, à l’origine de la question : « Un des points de départ de ce numéro d’a.p.i. c’est la perplexité que causèrent deux remarques faites par Sollers, coup sur coup. Parlant de politique, il affirmait la nécessité d’être résolument athée [1]. Parlant d’art et d’avant-garde, il évoquait la transcendance et l’urgence de traiter le signifiant religieux [2]. Au fait, Sollers, croyant, pas croyant ? matérialiste repenti, idéaliste récidiviste ? irrationaliste reconverti ? nouveau rationaliste déguisé ? Ou peut-être, écrivain, rien qu’écrivain... ? » Mais il faut citer tout le début du texte de Jacques Henric tant sa pertinence et son actualité nous frappent, aujourd’hui encore, malgré l’évident changement de contexte historique [3] :
![]() « Écrire sur la religion, notamment le catholicisme. Bien.
Rassurante logique duelle. Et si c’était plutôt avec 3, comme le suggèrent les Évangiles et Lacan, que çà commençait à fonctionner... L’amour, le grand Autre, la dimension de de la mort ou du langage, par exemple...
SADE
(A propos de Dieu : ) Fuis, fuis loin de mon coeur infernale imposture... Évanouis-toi donc, exécrable chimère !... Je me masturberais sur la divinité/Ou je t’enculerais si ta frêle existence/Pouvait offrir un cul à mon incontinence. JOYCE
KAFKA
L’homme ne peut pas vivre sans une confiance constante en quelque chose d’indestructible en lui, ce qui n’empêche pas qu’indestructible et confiance peuvent lui rester constamment cachés. L’une des possibilités d’expression de cette existence cachée est la croyance en un dieu personnel. L’art. Génie de Dante. Grandeur de Giotto. Parce que chrétiens ? Est-ce si simple ? Ou sublimes l’un et l’autre là seulement où ils ne seraient plus chrétiens, plus "idéalistes", mais secrètement, transgressivement "matérialistes" ? Prouvez-le.
La marxiste. La religion ? " L’opium des peuples". Point à la ligne.
Alors pour ou contre ? Un des points de départ de ce numéro d’a.p.i. c’est la perplexité que causèrent deux remarques faites par Sollers, coup sur coup. Parlant de politique, il affirmait la nécessité d’être résolument athée. Parlant d’art et d’avant-garde, il évoquait la transcendance et l’urgence de traiter le signifiant religieux. Au fait, Sollers, croyant, pas croyant ? matérialiste repenti. idéaliste récidiviste ? irrationaliste reconverti ? nouveau rationaliste déguisé ? Ou peut-être, écrivain, rien qu’écrivain... ?
Jacques Henric, art press n°19, p. 3. Au sommaire du dossier de ce numéro :
La « lettre volée » de l’Évangile par Philippe Sollers Pourquoi l’orthodoxie ? par Gabriel Matzneff La question d’une religion industrielle par Pierre Legendre L’artiste au passé et au présent Piero della Francesca par Marcelin Pleynet Bloy, l’attente du manque par Philippe Muray La religion, le refus par Vladimir Maximov.
Rembrandt, Le Christ sauvant un pêcheur
Crayon et bistre. Vers 1633 (British museum).
Reproduit dans art press 19 et légendé Le Christ marchant sur l’eau.
lus par Ph. Sollers
La « lettre volée » de l’Évangile
1ère édition
Sur la question religieuse, le livre de René Girard « Des choses cachées depuis la fondation du monde » est à mon avis décisif [4]. Ce qui m’intéresse dans ce livre c’est la place accordée, contre toute une tradition scientiste à bout de souffle, à l’écriture judéo-chrétienne, c’est-à-dire à la Bible et aux Évangiles. J’ai lu avec amusement un bel article de Michel Serres dans le Nouvel Observateur [5] qui rend hommage à ce livre sans mentionner une seule fois ce sur quoi repose toute la démonstration de Girard, à savoir la personne du Christ. Ce que dit Girard c’est que les formations religieuses ou mythologiques doivent s’interpréter dans la dimension de ce qu’il appelle la victime émissaire, la dimension du meurtre fondateur. La pierre d’angle rejetée de la question religieuse ou sacrée c’est le parcours corporel du Christ, une parole expulsée a priori du fait social lui-même. L’interprétation de Girard commence à faire le procès de l’interprétation du christianisme conçu comme sacrificiel. Elle révèle les rapports entre le meurtre et le sacré, le sacré maintenu à tout prix par le meurtre. Il me semble irréfutable de dire que le « christianisme » est la construction imaginaire qui résiste à la révélation évangélique elle-même en tant que cette révélation met fin à toute dimension de violence et par conséquent de sacré [6]. Le christianisme en interprétant la passion comme un sacrifice, alimente, en fait, un horizon de violence. On a, là, la preuve que le christianisme est la « vraie » religion en ceci qu’il dit la vérité dissimulée de toute culture, le fond de cadavre dans les placards qui la constitue. Percer ce fond semble impossible, sauf par un retrait qui semble échapper à la pensée. La pensée est ce qui maintient passionnément un mort comme un re-mort. L’inconscient est structuré comme un lynchage.
Toute culture est fondée sur le meurtre, mais pas seulement, comme le dit Freud, le meurtre d’un père mythique. Le Christ est le dévoilement du mécanisme victimaire par lequel le groupe humain projette incessamment sa crise de dédoublement et accomplit un sacrifice pour recomposer son harmonie. Il dévoile la répétition cruciale. Dans la Bible il n’est déjà question que de ça : la Bible passe son temps à annoncer qu’il faudra renoncer au sacrifice. C’est la dimension prophétique, les prophètes appelant la communauté à ne plus se fixer dans une gestion de la violence divine. Si la mort du Christ est un coup raté de ce qui se passe pour la loi absolue de mort, toute la construction de dénégation par rapport à cette affaire se trouve atteinte. Il apparaît que toute culture émerge par un tombeau et que, par conséquent, toute culture expose et cache un cadavre. Les séries d’échappatoires par rapport à cette question sont des suites de compromis (névrotiques) par rapport au signifiant pris à la lettre qu’est le cadavre. Le Logos johannique est bien le Logos étranger à la violence ; c’est donc un Logos toujours expulsé, un Logos qui n’est jamais là et qui ne détermine jamais rien de façon directe dans les cultures humaines : celle-ci reposent sur le Logos héraclitéen, c’est-à-dire sur le Logos de l’expulsion, sur le Logos de la violence qui ne reste fondatrice qu’en tant qu’elle est méconnue. Le Logos johannique est celui qui révèle la vérité de la violence en se faisant expulser.
René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, p. 294 Une autre chose se dégage de ce que dit Girard à propos du langage. Il montre que le logos johannique — de l’évangile de Saint-Jean — n’a rien à voir avec le logos des philosophes, tel qu’il se trouve chez Héraclite (et Heidegger). Pour Saint Jean c’est l’humanité qui passe son temps à expulser la parole divine (renversement de la Genèse). Nous touchons là la profondeur de la formule énigmatique de Bataille comme quoi la vérité du langage est chrétienne [7]. L’humanité se constitue d’exclure une parole et le corps ne parle qu’à cette condition. L’exclusion atteint son maximum quand un corps prétend incarner la parole. C’est ce qui arrive au Christ qui en somme défie des corps qui croient parler et qui ne parlent que pour expulser une parole. La dimension du crime dépasse alors de très loin celle du sacrifice puisque le sacrifice suppose entre la victime et ses assassins une communauté réglée d’aphasie. Le crime se casse les dents sur le fait que quelqu’un démontre corporellement jusqu’au bout que la parole est inarrêtable. Dans les Évangiles, comme dans La Lettre volée, l’évidence est là, à chaque instant, et est donc particulièrement invisible. Je vois dans cette lettre volée de l’Évangile quelque chose qui touche la matrice même de l’humanité, autrement dit l’hystérie, c’est-à-dire l’impossibilité de saisir la dimension symbolique des énoncés. Quand le Christ dit « mes paroles ne passeront pas » il renverse la proposition qui est le lieu commun hystérique, à savoir « les écrits restent, les paroles s’envolent ». La fixation de l’écrit est celle du corps comme déchet. En revanche, si le corps passe et que la parole ne passe pas, on entre dans un tout autre espace que l’espace mythologique et religieux : le sacré est atteint à sa source.
Il est difficile de faire sentir de quoi il s’agit dans l’expérience mystique sans avoir l’air de donner une métaphore de la folie. Ce n’est pas un hasard si les expériences littéraires fondamentales de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle se trouvent dans une position parallèle à une position d’ordre mystique : en se mettant précisément dans la position de la victime émissaire, du langage expulsé. C’est clair, entre autres, chez Dostoïevski, Kafka, Artaud. Ces expériences peuvent avoir avec le « christianisme » un rapport extrêmement ambivalent, soit d’adhésion exacerbée, soit de refus exacerbé, mais l’important c’est la position prise et la question posée par rapport à la violence primordiale. C’est ce que Bataille appelle le « supplice ». Il revient sans cesse là-dessus. Tout son travail a consisté à à esquisser une pensée sacrificielle universelle, c’est-à-dire à ramener les différentes expériences de dépense, d’excès, de perte, à la dimension du sacrifice. L’obsession d’une interprétation toujours sacrificielle chez Bataille est révélatrice. Il va jusqu’à cette limite où tout pourrait basculer, pas forcément d’ailleurs dans une connaissance, puisque ça peut basculer, comme chez Nietzsche ou Artaud, dans le théâtre même du réel, sur l’impossibilité vécue comme telle. Si la vérité du langage est chrétienne, le christianisme ne nous permet pas d’en « éclairer » la vérité. La mystique est une façon de la sonder, encore qu’il faudrait prendre les mystiques un à un et analyser les différents textes et contextes.
Manuscrit de la Mer Morte.
Colonne XI du commentaire d’Habacuc.
art press 19, p. 7. Des tas de gens croient maintenant que les textes mystiques sont des textes érotiques. La confusion qu’a opérée Bataille entre l’érotisme et la mystique va dans le sens d’une interprétation sacrificielle du christianisme. De même lorsque Lacan parle de la dimension obscène de la peinture italienne. L’érotisation de l’expérience mystique marque l’angoisse dans laquelle se trouve le corps parlant sexué interpellé par une telle expérience. Il se retrouve en perte de corps et n’a pas d’autre moyen pour s’en défendre que d’imaginer que c’est érotique. Le mystique, lui, sort d’un langage pour en trouver un autre. Chez Artaud il n’est question que de ce conflit entre ces deux lieux où le corps change de sens puisque le langage lui-même change de sens. Il n’est pas possible d’envisager l’horizon du « corps sans organes » d’Artaud sans mettre en doute qu’il s’agisse encore du corps, et donc d’érotisme. Bataille s’est livré à cette confusion qui a d’ailleurs fait scandale à l’époque. Je ne suis pas sûr que ce soit si scandaleux aujourd’hui. Je crois beaucoup plus scandaleux de dire, par exemple, que la parole ne se baigne jamais deux fois dans le même corps — c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’identité parlante dans le même corps à des moments différents — et de présenter l’agitation sexuelle comme une chose insignifiante. Cela dit, je souscris entièrement à la formule de Bataille qui aperçoit, à l’origine de la bassesse, la valeur emphatique donnée à l’espèce humaine. Il essaie, avec ce qu’il appelle la souveraineté, de dépasser cette dimension de sacrifice indiquant le sommet de la communication. La souveraineté, par définition, devrait pouvoir se passer de tout, et, par conséquent, de corps. Quand Bataille dit qu’il est un saint, ou peut-être un fou, il répète Nietzsche mais en s’approchant plus près de la vérité que Nietzsche, dans l’Antéchrist, condamne [8]. La meilleure définition de la souveraineté c’est que rire c’est penser. Le sujet psychotique, loin de pouvoir se dépenser, est en train d’être dépensé par autre chose. Un délire dit la vérité sous une forme histrionesque mais ne connaît pas sa vérité. J’ai envie de dire que c’est la question des deux Dieux. L’un se caricature en être humain et l’autre n’est pas là. Pendant des siècles, la question a été posée de savoir si les mystiques étaient du côté du Dieu espéré ou du côté de l’autre, du Diable. On n’est jamais sûr qu’un coup d’arrêt définitif est donné à la perversion ou à la folie. La parole « divine » n’a pas de rationalité, ce qui ne veut pas dire qu’elle est folle. Etre fou c’est tenir plus que jamais la rampe quand on sent que ça va manquer de raison, c’est au fond vouloir maintenir un rapport sacré entre Dieu et l’homme. Le Christ n’est pas fou, c’est pourquoi il rend les autres fous. Autrement dit, il les soigne. L’expérience analytique approche quelque chose du même ordre. Ces histoires entre Freud et Jung où ils essayent de se rendre fou l’un l’autre... Les psychotiques n’arrêtent pas de dire qu’ils sont des mystiques ratés. Ils ratent à cause de leur valorisation extrême du péché. On ne peut pas se laisser aller, n’est-ce pas, quand on a l’impression d’être une dette vivante. Ca rate parce que le corps est soi-disant la source de plaisirs infinis, et alors c’est la souffrance à n’en plus finir. Cette souffrance est inavouable parce qu’elle redouble une culpabilité, elle-même inavouable par rapport aux prétentions animales du sujet qui va droit à l’égorgement sacrificiel qu’il prend pour ce qui est exigé de lui par le grand Autre. Au contraire le mystique part du principe qu’il est une merde, il essaie de s’arranger avec ça, et en éprouve les plus grandes jouissances. C’est tout à fait incompatible avec une valorisation quelconque de la sexualité, autrement dit avec la religion humaine elle-même. L’expérience mystique ne va pas de soi parce que la féminisation ne va pas de soi. Il n’y a rien de plus difficile que d’être une femme : pour une femme comme pour un homme. De même qu’il y a deux Dieux, il y a deux femmes : l’une, mère archaïque, n’en est jamais une, et l’autre, qui serait plausible, n’est pas là. Pour les mystiques il est clair que leur copulation avec Dieu relève de moins en moins d’une question sexuelle. La jouissance n’est que ça : jouir du symbolique. Les rationalistes et les obsédés religieux ont ceci en commun qu’ils limitent Dieu, positif ou négatif, au sexe. Je ne connais pas un écrivain d’envergure qui accepte cette réduction, sauf un qui la pousse à bout de façon indépassable : Sade. Pour les autres, la sexualité est la préoccupation la moins importante à laquelle ils ont eu affaire, c’est d’ailleurs ce qui les rend illisibles.
Pasolini, L’Evangile selon Saint-Mathieu
photo Audi-Film.
art press n°19 Le jour où l’on va se rendre compte que tout l’art chrétien est là pour éviter de savoir ce qu’il y a dans les Évangiles, ça va être intéressant. Éviter de connaître une parole par le moyen d’une aussi prodigieuse prolifération artistique, c’est une démonstration remarquable. Malraux parle de l’art africain ou océanien et dit qu’il est curieux que nous soyons touchés par des formes esthétiques sans savoir à quel rituel magique elles correspondent. C’est vrai, mais il n’est pas sorcier de repérer que ces masques sont là pour incarner la tension farouche du corps-fétiche de la mère phallique. Ce sont des arts parfaitement estimables, mais les chrétiens se sont donnés un mal de raffinement tout à fait particulier. L’Ancien Testament dit « tu ne feras pas d’idoles », autrement dit « tu te méfieras des doubles, des mimétismes, des reproductions ». Le Christ, lui, n’a pas interdit qu’on peigne la crucifixion, ça devait aller de soi, alors que, dans la Bible, on est encore aux alentours du fétiche qui s’impose très fort et il faut interdire le culte matriarcal, les rituels fétichistes : le veau d’or, les pains d’Astarté, etc. L’Évangile ne procède à aucune législation parce que le problème est, là, définitivement résolu. Il est tellement résolu qu’il entraîne a contrario des déluges de Nativités, de Crucifixions, de Flagellations, etc., c’est-à-dire un magnifique désaveu, ce que j’ai appelé une élaboration de la perversion. Ça ne fonctionne aussi bien que parce que la vérité à dénier est très forte. A y toucher complètement on risque vraiment tout . Si on y touche un peu, on a un très grand art. Le « grand art » s’intéresse à la vérité qui résiste le plus, il est forcément chrétien. Bien entendu, ses thèmes ne sont pas nécessairement chrétiens, mais la question du sujet par rapport au sujet évangélique, y est automatiquement posée. Plus la vérité résiste, plus la perversion et la folie s’y attachent, occupent sa périphérie. Plus les yeux montrent qu’ils ne sont pas faits pour voir les oreilles et les oreilles qu’elles ne sont pas faites pour entendre. L’idée que la Bible et les Évangiles sont ce qu’on ne voit pas parce qu’on l’a trop sous les yeux m’est venue en poursuivant mon expérience d’écriture. Ça s’est imposé à moi, ça s’est écrit malgré moi en travaillant cette histoire de langue. Il ne s’agit pas de retour du refoulé. C’est le retour de vous-même comme refoulé. C’est le retour d’un sujet qui n’est pas « vous », c’est le retour du nom , du sujet dans le nom. Bizarrement ce sujet n’aurait pas été dans le nom, c’est toute la question du nom du père. Ce n’est pas une petite affaire : comme espace d’expérience, ce lieu déclenche des effets de doubles, de doublures, d’imitations. Je ne dis pas de plagiat, car lorsque Lautréamont dit que le plagiat est nécessaire, c’est précisément pour porter atteinte à cette crise du double. Le savoir sur l’imitation est peut-être le plus profond des savoirs. Ce retour du sujet parlant dans un nom, laissant tomber du même coup le corps dans lequel ça parle, est presque intolérable pour l’espèce humaine sans institution religieuse. L’institution est là pour canaliser cette crise des doubles, l’accès à l’Autre pour chacun. Mais si l’institution ne tient plus, c’est le déchaînement meurtrier et sans repos des Moi, la grande valse du signe égal porté à son paroxysme. La ronde sacrificielle devient « infernale », notre siècle le sait et en crève, au fond, de partout. Réponses à des questions de Catherine Francblin, art press n°19, p. 6-8.
lus par Ph. Sollers qui commentait en 1983
![]() Vous connaissez les Evangiles ? Allons, avouez-le, à peine, vaguement, superficiellement, désinvoltement. Quelques bribes, souvenirs, citations, situations, mouvements divers, et là, au centre, ce personnage fulgurant qui suscite encore les passions... On vous a reparlé de la Bible ? Très bien. Cela vous agace ? Tant pis. Vous voulez en savoir davantage ? C’est probable.
En chair et en os Nous sommes dans les premiers siècles après le happening. On se transmet fiévreusement la bonne nouvelle. On répète. On brode. On tente de combler les lacunes du récit. Que faisait le Christ enfant ? Comment jouait-il ? De quelle nature étaient ses miracles ? Le voici en train de fabriquer des oiseaux de boue qui, bien entendu, sous son souffle vont se mettre à voler. Mais sa naissance ? Comment l’envisager ? A-t-elle bien été réelle ? En chair et en os ? On sait que sur ce problème des centaines d’hérésies n’ont pas manqué de se manifester tant il paraît impensable que Dieu soit devenu un homme comme vous et moi en passant par une femme comme les autres.
Voilà une affaire à dormir debout : c’est tout l’intérêt du christianisme. Le judaïsme a ses pans d’irrationnel, soit, mais enfin on arrive à les relativiser, ce qui compte est quand même l’épopée d’un peuple. L’islam a ses batailles et pourrait appeler l’art de la doublure. Il a fallu sa mystique. Le bouddhisme est d’une logique rigoureuse : il y a une répétition négative, je dois m’en libérer, le vide m’attend, il n’est d’ailleurs pas différent de moi, voilà, c’est une question de technique. Mais cette insistance sur l’enfantement ? Cette façon de prendre ce coin-là de la Bible pour en faire le test suprême ? L’Ancien Testament, comme disent les chrétiens, autrement dit la Loi, nous raconte, certes, des épisodes, de stérilité, des interventions de Dieu dans la matrice, des corps. Mais une vierge ! En direct ! Dieu lui-même ! Un comble ! On comprend que ça ait fait du bruit. Et que la rumeur continue, quand ce n’est pas la fureur ou l’ironie apitoyée. Allez donc raconter ça sur le divan,mon cher ! Ça se soigne ! Quelle profondeur de dire la vérité dans des, évidences inacceptables ! Des évidences ? Par exemple : « Le Seigneur lui-même n’a-t-il pas dit : Je suis venu supprimer l’oeuvre de 1a femme ; ses oeuvres s’appellent enfantement et mort. » Ou encore : « Salomé demandait au Seigneur : Combien de temps la mort exercera-t-elle encore sa puissance ? Il répondit : Aussi longtemps que vous, les femmes, vous enfanterez. » Un réglage de la naissance Lumineuse vérité insoutenable ? Je me demande d’ailleurs si de tels propos ne devraient pas être de nouveau interdits . Lisez surtout le « Livre du passage de Marie », probablement du IVe siècle. Il est bien entendu attribué à saint Jean. D’emblée, les premiers chrétiens ont senti que l’incarnation du Christ devait entraîner un réglage de la naissance particulière de sa mère. C’est ce qu’on pourrait appeler l’art de la doublure. Il a fallu trouver à Marie un engendrement particulier (c’est l’immaculée conception ; qui ne deviendra un dogme qu’en 1854, à la grande stupéfaction, d’ailleurs admirative, de Flaubert) et une mort absolument spéciale (la dormition, l’assomption). La bulle pontificale qui promulgue l’Immaculée Conception s’appelle : « Inefabilis ». C’est le moins que l’on puisse dire. Celle qui pose dogmatiquement l’Assomption (en 1950 !) se nomme : « Munificentissimus Deus ». Un Dieu excessif ! . D’une libéralité super-abondante ! Eh bien, c’est dans le récit en question que vous en apercevez pour la première fois l’ébauche. « Et la Vierge sans tache fut portée en grand triomphe au paradis sur des chars de feu. » Surprenant moment que celui où les miracles abondent, où les corps sont enlevés de temps en temps au septième ciel, où il paraît fatal, mais naturel, de voir la nature retournée de fond en comble et indiquer son point de fuite en elle-même. Question de femme ? Mais oui. Les inhibitions ou les résistances par rapport au christianisme sont immanquablement des histoires de femme. Interrogez. Ecoutez. Vérifiez. Ce n’est pas si difficile. Les premiers chrétiens, eux, n’ont pas eu peur, là, et là précisément, d’aller d’un coup jusqu’au bout. « Et les apôtres furent rapportés par des nuées, chacun à l’endroit où il prêchait l’Évangile, racontant les grandeurs divines et louant Notre Seigneur Jésus-Christ qui vit en règne avec le Père et le Saint-Esprit dans une parfaite unité et dans une même substance de divinité, dans les siècles des siècles. Amen. » Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 8 avril 1983.
relus par Ph. Sollers qui déclare,
Le Temps de la Gnose
« Je suis un son qui résonne doucement, existant depuis le commencement dans le silence. »
L’Évangile de Philippe et Paradis
« Je suis donc là je là je suis là je ne bouge pas je n’entend presque plus rien vers le bas soleil roulement ronflement terre ville et ses habitants comédie passée en secondes dixième centième de secondes tout un jour froissé en secondes c’est le nouveau temps pas longtemps il faut vivre avec ce temps-là maintenant plus lent très très lent de plus en plus lent et encore de plus en plus lent pour signer parfois choc bloc trait rapide le nom là souligné bouclé muté fluide pour s’enfouir de nouveau démarquer le coup surgir ressortir je suis toi et tu es moi et où que tu sois moi je suis là fermé disséminé ramassé et d’où que tu le veuilles tu me rassembles et en me rassemblant tu rassembles ce qui me ressemble ce qui fait que tu peux dire je me suis reconnu moi-même je me suis rassemblé moi-même de toutes parts pourquoi mais parce que j’ai été jeté [10] déjeté projeté cassé enlevé craché rabaissé mélangé chié » Philippe Sollers, Paradis, Folio, p. 295. L’extrait et son contexte expliqués à David Hayman en octobre 1978 dans Vision à New York. Si vous répondez, voici donc « ce que l’oeil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que la main n’a pas touché, ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme ». En réalité vous avez été jeté [11] en ce monde, et vous continuez à être entravé, détourné, empêché, falsifié. Vous avez affaire à une bureaucratie minutieuse qui vous promet à la mort. Aucun doute, vous êtes sur la liste du Camp. Il vous est interdit de devenir qui vous êtes. Or, ici, dans ces papiers que des voyageurs du temps ont sauvé des perquisitions et du feu, on vous propose carrément de sortir de la mort, bonne nouvelle, sans doute, mais énorme blasphème. Vous lisez, vous écoutez, et une illumination et une révélation foudroyantes fondent sur vous, vous êtes sauvé. Il y a un temps menteur organisé, il y a un temps vrai. Le temps vrai est gratuit, comme un bloc d’or au fond d’un bourbier. Qu’êtes-vous venu faire dans cette galère soumise au flot des générations ? Pourquoi manger sans fin du cadavre ? Qui veut vous terroriser, et dans quel intérêt ? Vous titubez, avouez-le, dans l’angoisse, les ennuis, le brouillard, l’erreur, l’oubli. Vous n’osez même plus dire de vous-même : « Je pense, donc je suis. » Les jours passent, petits plaisirs, chagrins, deuils, brèves éclaircies, bavardages, soucis. Pas une seule présence ne vous aide. Soudain, tout se passe comme si vous vous entendiez avec une force de lumière : vous êtes rassemblé , solitaire, célibataire, unifié. Vous entrez dans un royaume toujours présent, toujours actuel, dedans enveloppant dehors, dehors enveloppé par dedans, invisible dans la pensée de l’invisible, vous êtes un vivant issu du vivant, un sauveur qui se sauve lui-même. Vous avez été empoisonné par vos Parasites, vous guérissez : « L’univers est la pharmacie où les corps lumineux guérissent. » Ce monde est un hôpital de fous, une noria, une roue qui veut vous entraîner loin du paradis de lumière. Le plus souvent, vous sombrez dans l’inconscience, l’ignorance, l’ivresse, la mort, vous êtes prisonnier de l’instinct de mort, personne, en principe, n’échappe à cette aimantation noire. C’est la « grande guerre » entre clarté et obscurité.
Il faut bien admettre que ces deux principes, lumière et ténèbres, absolument distincts et opposés, reviennent, après leur long métrage, chacun à sa nature intégrale. Vous, vous êtes au milieu, ballotté, renversé, accablé, submergé, noyé. Heureusement, vous avez vos livres. Faisons donc un tour en enfer.
Saturne (détail).
Le Prince de ce monde, ou plutôt du non-monde immonde, se montre lui-même à vos yeux. Il vit dans un perpétuel présent, il ne voit que ce qu’il a devant lui, dans sa proximité dévoratrice immédiate. Il ne connaît pas ce qui est loin . Tout autour, c’est un cloaque d’accouplements ratés, un chaos de cannibalisme. Tout désir, ici, est borné, buté, anéanti à peine surgi, entêté à s’évanouir dans son assouvissement, pour renaître aussitôt après. Rien que du court terme, de l’instantané, tout doit être dans un présent compact, et sous le regard. « Il ne connaît et ne perçoit que ce qui est présent à ses yeux. » Aucune mémoire . « Le commencement comme la fin échappent à son entendement... C’est une nuit absurde et désespérée en attente de la nuit totale. »
« Au sujet des gnostiques, il faut rendre hommage à leur découvreur : Henri-Charles Puech. Son nom est curieusement absent du dictionnaire. Il laisse pourtant de grands livres : La Gnose et le temps, puis le commentaire sur l’Évangile selon Thomas, et enfin son étude Sur le manichéisme. Il est scandaleux que Puech soit aujourd’hui oblitéré, pour ne pas dire fossoyé dans l’oubli. Alors que les évangiles gnostiques se lisent maintenant dans La Pléiade, leur découvreur s’efface des mémoires. Si nous avons à disposition les gnostiques, nous le devons à celui que l’on censure aujourd’hui. On a beau exhumer des manuscrits, le geste est sans cesse à refaire. Soyons certains qu’ils seront enterrés de nouveau. »
Philippe Sollers, La Connaissance comme Salut, Ligne de risque n°24, février 2009, p. 38. Où trouve-t-on pour la première fois cité le nom de H-C. Puech ? Sous la plume de Georges Bataille dans son article de 1930, intitulé précisément Le bas matérialisme et la gnose (Documents, 2e année, n°1, p. 1-8. In G.B., O.C. tome I, p. 221). Bataille y annonce en effet un article que H-C. Puech publiera sous le titre Le dieu Besa et la magie hellénistique dans le n°7 de Documents (1930) [12] Par contre Bataille qui publie son Sur Nietzsche, troisième volume de sa Somme athéologique, en février 1945, quelques mois avant la découverte des manuscrits de Nag Hammadi, ne mentionnera pas, sauf erreur, cette découverte dans ses écrits ultérieurs. La coïncidence des dates doit cependant être relevée. L’admirable Henri-Charles Puech (1902-1986) donnait ses cours sur la Gnose et le Manichéisme au Collège de France en 1968. Voilà une année. Ses recherches portent sur le Temps. Mais voici son portrait du Prince des Ténèbres : « Son intelligence n’a nul don de pénétration, elle ne saisit, et de l’extérieur, que la surface matérielle des choses et des corps. Sensible aux apparences et aux signes, elle demeure fermée au réel et aux profondeurs intérieures. Impuissante à suivre et à s’expliquer l’enchaînement organique de tels ou tels événements successifs, ou, chez autrui comme en elle-même, le déroulement continu d’une pensée, elle n’accède et ne réagit qu’à l’instantané. Elle n’embrasse à chaque instant rien d’autre que la présence fortuite et passagère de tel objet, de telle personne, de tel fait. Sans principe ni but elle-même, un pur présent, dont elle ne sait ni induire les antécédents ni prévoir les conséquences, l’occupe et l’absorbe tout entière. » Est-ce assez clair ? Avez-vous reconnu la Société elle-même, ses agents et ses collaborateurs ? Ce dernier Dieu, évacuateur de l’Histoire et du Temps, vous est-il apparu dans sa gloire noire ? Vous êtes-vous reconnus sous sa coupe dans la mondialisation ou plutôt l’immondialisation en cours ? Comprenez-vous pourquoi le message de la véritable Église de Lumière ne pouvait être que persécuté, censuré, brûlé ? Mani, son fondateur, a été atrocement écorché vif par le roi de Perse Barhhâm 1er, entre 274 et 277 (on entend l’écho de cette tragédie dans le Canto 72 d’Ezra Pound). Quelle idée, aussi, de se vouloir missionnaire et de fonder une Église ! Ce Mani, ou Manès, était, paraît-il, dessinateur, peintre, musicien, ce qui suffisait à le rendre éminemment suspect pour toute religion de pouvoir. Ses disciples ont été pourchassés et éliminés partout, les plus perspicaces à long terme ayant clandestinement rejoint l’Église catholique, meilleure ennemie, meilleure alliée. Ne les dénoncez pas, non plus que les marranes d’autrefois. Ces réfugiés des siècles n’ont l’air de rien, ils sont très dissimulés, mais ce sont des sortes de baleines, comme l’a si bien compris Melville dans Moby Dick : « Ô Homme ! admire la baleine, efforce-toi de lui ressembler, toi aussi reste chaud parmi les glaces, sache vivre dans un monde autre que le tien, sois frais sous l’Équateur, que ton sang, au Pôle, demeure liquide... Comme le grand dôme de Saint-Pierre, et comme la grande baleine, garde en toutes saisons ta chaleur personnelle. » La baleine de Rome est la grande voyageuse du Temps. Il ne faut donc pas s’étonner si le nom de code, dans les Services, du pape blanc Jean-Paul II, après son assassinat raté, était « Moby Dick » [13]. [...]
« Nouvelle naissance »
« Le gnostique, dites-vous, cherche une victoire sur la mort à l’intérieur même du temps. C’est exactement ce que je fais, comme Roland Barthes a bien voulu s’en rendre compte dans Sollers écrivain, lorsqu’il évoque ce qui est en jeu dans Drame comme un « éveil » qui serait un « temps complexe, à la fois très long et très court ». « C’est un éveil naissant — dit-il —, un éveil dont la naissance dure. » Le savoir de la résurrection comme seconde naissance se donne et se redonne sans arrêt. Il n’est jamais acquis. On peut le définir très exactement comme une « naissance qui dure ». Le temps qu’on nous inflige n’est pas celui que je dis. Ne voyez pas là une formule, mais la ligne de risque de mon existence. Je n’en ai jamais eu d’autre. Et c’est ce qui, dans mon cas, restera inexpiable pour le Gros Animal qu’est la société. » Philippe Sollers, La Connaissance comme Salut, Ligne de risque n°24, février 2009, p. 43. Il y a trois Temps : le premier voit la lumière et l’obscurité absolument distinctes l’une de l’autre. Le second, après l’assaut des ténèbres contre la lumière, est un temps de mélange (dans lequel nous sommes depuis très longtemps et pour très longtemps). Le troisième, qui s’approche peut-être à toute allure, voit de nouveau lumière et obscurité radicalement séparées. Les saints du mélange sont comparés à des cerfs : innocents, rapides, agiles, ils ont soif de « l’Eau vivante ». Ils sont « contemplateurs du monde », puisqu’ils se tiennent sur les sommets. Le cerf, le serpent, l’aigle : on se croirait déjà chez Zarathoustra, éternel retour d’une libération désirée, drame du « Sauveur-Sauvé ». Pas de contradiction avec le Ressuscité, qui est tout sauf de la névrose doloriste (ça n’empêche pas de soigner les malades, dur labeur). L’envoyé de l’Église de la Lumière se manifeste parfois en rêve : c’est par exemple un enfant resplendissant qui joue tranquillement au bord de l’eau. Vision fugitive, nouvelle naissance. C’est une décision du Saint-Esprit, un réveil. Puech écrit justement : « La gnose n’est pas simple conscience que le sujet prend de soi, mais transformation radicale du sujet par cette prise de conscience. » Le plus étonnant est que cet événement puisse se produire par simple lecture . « Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas à la mort. » Ou bien : « Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas à la mort. » Si on demande au gnostique d’où il vient, il peut répondre : « Je suis né de la lumière, là où la lumière s’est produite d’elle-même. » Rien que ça. Bien entendu, il aura intérêt à rester discret. « la Grande Guerre »
« Le gnostique est un vainqueur. Non seulement il ne perd pas la guerre, mais il ne s’incline pas devant ceux qui ont été défaits. Pas de commémoration en l’honneur des vaincus. Les poètes ne sont pas maudits, sauf dans les élucubrations de Verlaine. Les échecs ne sont qu’un moyen d’apprendre à vaincre. Il est interdit d’échouer quand on est confronté à la « Grande Guerre », celle que décrivent les manichéens. On peut saluer les combattants héroïques, même quand ils ont connu la défaite. Mais sans se laisser empêtrer par la fascination de la déroute. Debord a perdu, salut ! » Philippe Sollers, La Connaissance comme Salut, Ligne de risque n°24, février 2009, p. 46. Il s’agit donc d’une sortie, d’une désintoxication, d’un transvasement , pour un retour sur place au « paradis de Lumière ». C’est « la Grande Pensée » [14] surgissant dans « la Grande Guerre », guerre ultra-secrète, sans cesse à l’oeuvre, combat spirituel violent, dont personne, ou presque, ne semble plus avoir la moindre idée. Des troubles, des malaises, des explosions, des catastrophes, des massacres, des folies plus ou moins rampantes, soit, mais pas de pensée, ou alors de toutes petites pensées. Pour l’heure, qui est au moins « très sévère », nous sommes dans le « deuxième temps », celui du mélange , avec forte prédominance de l’obscurité montante, mais aussi annonces de plus en plus intenses de la lumière à venir (qui est déjà là ). Temps de l’illusion et du non-sens, temps perdu, comme l’a si bien éprouvé et dit Proust, ce stupéfiant voyageur du Temps. Personne n’a mieux décrit l’exil, la prison, et, dans la même trame, les signaux extatiques, les révélations. Un pied en enfer, l’autre au paradis.
L’expérience du temps réel est récente, un peu plus d’un siècle.
Ne demandez pas d’où vient l’Appel, quand il a lieu, de qui il vient, ni à qui il s’adresse. Tout cela n’a pas de nom, et si j’ai un nom, je ne le connais pas et n’ai pas à le connaître. Il serait risible de dire que je m’appelle « moi », grotesque de vouloir cadrer cette expérience débordante qui, souvent, s’accompagne d’une véritable orgie de mémoire. Certaines phrases, prononcées de plus loin, émergent, par exemple « un livre inspiré de lui-même », ou simplement un mot, « exaucé ». Ça se passe entre gravure et voix, par-delà toute inscription, par-delà le souffle. Je pense à Champollion se crevant les yeux sur les hiéroglyphes, les cartouches des pharaons, la pierre de Rosette. L’Égypte semblait muette : elle parle. Même surprise pour Freud : les rêves parlent, on peut les interpréter. Plus exactement, ça n’arrête pas de parler, jour et nuit, dans toutes les langues, mais, en général, pour ne rien dire de vraiment vivant. L’Appel, lui, traverse le mur du Temps, il ne dit rien, il appelle. C’est un coup de feu dans le feu. Philippe Sollers, Les Voyageurs du Temps, Gallimard, 2009, p. 143-151. « Amener la parole à la parole en tant que parole, cette proposition de Heidegger a une résonance évidente avec la gnose. L’intrication extatique entre temps et parole, voilà l’expérience dont il est ici question. Le temps résurrectionnel suppose que vous soyez rejoint par le langage. Ce qui ne mobilise aucune volonté. Il s’agit plutôt de répondre à l’appel de la parole. On retrouve ici le Sauveur Sauvé dont parlent les manichéens. " Je suis la voix du réveil dans la nuit éternelle ", disent les textes. Alors, vous répondez ou non. Il y a des moments où ce n’est pas le cas. Je me le reproche souvent. L’essentiel consiste à être à l’écoute de ce qui appelle dans une parole. Et puis, d’un coup, de répondre, en son propre nom. Il est impossible d’être toujours à une hauteur aussi exigeante, mais on peut rester sur le chemin d’une telle hauteur. Heidegger, gnostique ? — Evidemment. C’est même le point qui achoppe pour le clergé philosophique. Ce qu’on fait payer à Heidegger. Avoir été gnostique et catholique. Mais chut ! Même les heideggeriens n’ont pas envie d’en savoir si long. » Philippe Sollers, La Connaissance comme Salut, Ligne de risque n°24 , février 2009, p. 44. Vérifiez : Martin Heidegger : Le chemin vers la parole. ![]() Ligne de risque n° 24, p. 47.
[1] Dans un article du Monde du 12 novembre 1977, Les intellectuels européens et la crise. C’est la conclusion de l’article. En écho, cette citation d’aujourd’hui : « Pas de groupe. Pas d’ensemble. Aucun parti. Dissolution du "nous". Mise en pièce du "on". Dieu devenu société — être par rapport à cette nouvelle idole d’un athéisme catégorique. » Philippe Sollers, La Connaissance comme Salut, Ligne de risque n°24, février 2009, p. 45. [2] Intervention à Beaubourg, reprise dans art press n°16 (mars 1978). Voir le post-scriptum de Crise de l’avant-garde. [3] Le texte de Jacques Henric et ce numéro d’art press suscita une "ferme" désapprobation de l’éditeur Louis Dalmas qui, en ouverture du numéro, y alla aussi de son Edito sous le titre Il ne faut pas craindre de dire ce qu’on pense. Sur Louis Dalmas — " de son nom complet, Melchior Louis Marie Dalmas de Polignac " — on se reportera à : Jacques Henric, Politique, p. 245 et suivantes. [4] Sollers publiera, quelques mois plus tard, un long entretien entre René Girard et Philippe Muray dans Tel Quel 78 et 79, entretien intitulé Quand ces choses commenceront. « Je crois que la grande liquidation actuelle de la philosophie et des sciences de l’homme est une chose excellente. Tout ce travail de fossoyeur est nécessaire, car ce sont des choses vraiment mortes qu’on enterre mais avec trop de cérémonie. Il ne faut pas absolutiser cette tâche et faire du croque-mort le prototype de toute vie culturelle à venir. Il faut laisser les morts enterrer les morts, et passer à autre chose.
René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Éditions Grasset & Frasquelle, 1978, p.196 [5] Michel Serres, Connaissez-vous René Girard, Le Nouvel Observateur du 17 avril 1978. [6] Le mot « christianisme » est entre guillemets dans le texte. Dès 1978 Sollers prend ses distances avec le terme et ce qu’il recouvre à savoir une résistance à la révélation évangélique elle-même. Trente plus tard, que ce soit dans Une vie divine, Guerres secrètes ou dans Les voyageurs du Temps, le « christianisme » sera « récusé » pour les mêmes raisons. La différence — explicite dans la suite du texte — tient cependant à la lecture de Nietzsche, de son Antéchrist et la question du nouveau calendrier qu’inaugure ce dernier. [7] Bataille, L’expérience intérieure. Voir notre article. [9] Charles Mopsik présente Les Évangiles apocryphes.
[10] Je souligne. A.G. [11] C’est Sollers qui souligne. [12] Rappelons que Bataille était le secrétaire général de la revue. Voir notre article Bataille avant la guerre note 1. [13] Voir Philippe Sollers, Le secret. Et : François Meyronnis et Yannick Haenel, Prélude à la délivrance : « Jamais on n’a lu Moby Dick, de Melville, avec une telle passion précise. » Ph. S., le JDD, 22 février 2009. [14] Voir l’extrait de Paradis dans notre article Dionysos et le Ressuscité. |
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