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Le « Double Neuf » ou « Ah, Mao ! Là encore, soyons clair... »

+ Archives sonores : Sollers, Pleynet, 1986.

D 8 septembre 2019     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L es portraits de Mao par Andy Warhol sont célèbres [1], mais, au printemps 2018, j’ai découvert un portrait rare, provenant d’une collection privée, plus beau encore que ceux que je connaissais. Il était exposé lors d’une exposition Warhol au CaixaForum de Madrid.


Portrait de Mao par Andy Warhol, 1972.
Acrylique et sérigraphie sur toile de lin. 208 x 162.5 cm. Collection Josep Suñol.

Photo A.G., Madrid, 23 avril 2018. ZOOM : cliquer sur l’image.

Allons droit à l’essentiel : Sollers, janvier 1986. L’accent est mis d’entrée de jeu sur le sujet Mao, la poésie et la contradiction (et vous verrez que cet article n’évacue pas les contradictions).

La Chine est présente dans tous les livres de Sollers, qu’il s’agisse des romans ou des essais. Le rapport entre la Chine et l’Occident fait l’objet d’une tentative de dialogue ininterrompu. Ce n’est évidemment pas un hasard si Une conversation infinie, parue en décembre 2018, s’achève sur le chapitre « La Chine ». La référence à Mao est tout aussi insistante. J’en ai donné d’innombrables exemples. Cela a choqué, cela choque encore. L’indignation évite de lire. Je cite (p.134) :

La baignade de Mao dans le Yang­ Tsé était assez impressionnante. C’était pour moi l’acte même chinois. Signifier par son corps lui-même qu’on veut faire quelque chose de nouveau. Il y a eu la révolution culturelle, avec ses dommages épouvantables, mais je persiste à dire, ce qui est peu compréhensible si on adopte d’emblée et définitivement un point de vue moral et juridique, le réflexe courant, que cette révolution épouvantable fait que la Chine est désormais la première puissance mondiale.
[...] Il y avait ici pas mal de maoïstes sans Chine. Ce qui m’intéressait, c’était comment la Chine me parlait, et, c’est horrible ce que je vais dire, même s’il y avait une révolution sanglante, notamment en rupture avec l’Union soviétique. À quelques exceptions près, le préjugé que j’ai rencontré à propos de la Chine, c’est le racisme occidental. Et c’est un préjugé très tenace. Mais je me suis obstiné au point de mettre des références chinoises dans tous mes livres.

Dans Mouvement, publié en 2016, Mao est là, encore. Il apparaît dans le chapitre « LUMIÈRES » (folio 6457, p. 158-165).

Double Neuf

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Fête du Double Neuf

Mao Zedong est mort le 9 septembre (Double Neuf) 1976 (à 0h10). Il y a donc cinquante-trois ans. Même si la fête du Double Neuf en Chine eut lieu le 31 octobre 1976 (9e jour du 9e mois du calendrier lunaire), feignons de croire à une condensation poétique et magique des calendriers. Je lis sur Chine Informations :

« La Fête du double neuf est une fête du calendrier traditionnel chinois mentionnée dans des écrits de l’époque des Han occidentaux.
Selon le Yi Jing, le Classique des changements, 9 est le plus grand chiffre Yang (en opposition au Ying). Le 9ème jour du 9ème mois représente deux chiffres Yang ; Ce jour est donc également appelé Fête du double Yang 重陽節 (Chóngyángjié).
Gravir la colline le 9 du 9e mois lunaire pour s’écarter des épidémies est une coutume transmise depuis l’antiquité, d’où son autre appellation : "Fête où l’on gravit les Hauteurs". On retrouve dans des poèmes anciens, des descriptions de ces ascensions en montagne. Aujourd’hui encore, lorsqu’arrive la fête, beaucoup de personnes vont gravir les montagnes.
De plus, le chiffre 9 (九, jiǔ) a la même prononciation en chinois que le mot "Longtemps" (久, jiǔ). Ainsi, les anciens considéraient que c’était un jour propice qui méritait d’être célébré.
Depuis l’antiquité, les Chinois apprécient la fleur de chrysanthème qui, en automne, s’épanouit. La fête du Double Neuf est l’occasion idéale pour admirer les chrysanthèmes et boire un vin fait de cette fleur. »

Grâce au vin de chrysanthème, le 9 est donc un signe de longévité. Au cours des siècles, la fête du Double Neuf a été célébrée par de nombreux poètes chinois. En octobre 1929 [2], Mao lui consacre un poème écrit en mandarin (je vous le fais entendre et lire en chinois, vous lirez plus loin la transcription de Sollers) :

Le Double Neuf

采桑子重阳

人生易老天难老,
岁岁重阳。
今又重阳,
战地黄花分外香。

一年一度秋风劲,
不似春光。
胜似春光,
寥廓江天万里霜。

Né le 26 décembre 1893, Mao aurait aujourd’hui cent-vingt cinq ans. Il avait souhaité être incinéré. Après un débat houleux au Bureau Politique du PCC et diverses manipulations techniques assez rocambolesques, son corps (mais est-ce bien lui ?) a été embaumé sous un sarcophage de verre. Son mausolée est toujours dans la partie sud de la place Tian’anmen à l’emplacement de l’ancienne Porte de Chine [3].

Poésie.

Dans Mouvement (Gallimard, 2016), Sollers passe imperceptiblement et comme naturellement de Rimbaud (1854-1891) à Mao (1893-1976) :

LUMIÈRES

Des mots comme « illumination », « révélation », « inspiration », « intuition » restent vagues pour désigner des effets très spéciaux. La respiration s’accélère, l’attention s’accroît, un livre veut être ouvert, un fragment se creuse, une présence inconnue est là, sur la droite, un rêve force à se lever, il faudra repasser par cette rue oubliée.

Rimbaud, dans Une saison en enfer, raconte qu’il a fini par écarter le bleu du ciel qui est du noir, pour retrouver l’éternité, la mer mêlée au soleil, et, « ô bonheur, ô raison », vivre, comme une étincelle d’or, de la lumière nature. Il est fou de joie, il n’appartient plus à l’humanité, il est ivre de lucidité.
La douleur et la fatigue ont disparu, le temps est sûr. Hegel l’a connu, ce temps, dans le beau printemps sec de Berlin, quand le savoir absolu brillait à travers ses fenêtres. Ce temps est sans fin.

Ici, à Paris, je me branche sur des documentaires sur la vie explosive des galaxies, milliards et milliards d’étoiles, avec des planètes toutes plus inhabitables les unes que les autres. Je m’émerveille de respirer dans un coin de ce miracle improbable : la Terre. Du même mouvement, sur un autre écran, j’observe les variations de la Bourse mondiale, en essayant de repérer ses trous noirs. Pour une gouttelette douée de pensée, voilà une bonne gymnastique matinale.

Vous prenez 5 000 années-lumière, et vous obtenez le décalage entre les galaxies et l’agrégat de matière noire qui les accompagne. Cette distance est supposée très faible, mais elle est quand même respectable : 50 millions de milliards de kilomètres. Faut-il vous rappeler, misérables escargots terrestres, que l’Univers est composé de 27 % de matière noire, de 68 % d’énergie noire, toujours inconnue, et de 5 % de matière ordinaire (celle où vous vous trouvez), dont vous n’avez pas encore tout détecté. Vous ne connaissez que 1 % de la matière observable. Cherchez, cherchez, cherchez.

L’idée d’être emporté à toute allure, avec le Cosmos, dans un espace infini, me rassure. Je ne me ferai pas incinérer, je veux que mon squelette sente ça. Je suis de l’avis de Francis Bacon : « Je suis contre l’incinération, parce que je pense que, dans des milliers d’années, si le monde existe toujours, ce sera ennuyeux s’il n’y a personne à déterrer. »
Ce n’est pas le point de vue des poètes mélancoliques chinois qui, au 20e siècle, s’assombrissent de plus en plus. L’Histoire ne leur plaît pas, on comprend pourquoi. Seul ce grand criminel de Mao reste d’un optimisme inébranlable. Bei Dao, né en 1949, est quand même lucide :

« Nous ne sommes pas innocents,
Nous avons longtemps conspiré
Avec le reflet de l’Histoire,
Attendons le jour. »

Gu Cheng, mort en 1993, est carrément tragique :

« La nuit noire m’a donné des yeux noirs,
Je m’en sers pour chercher la lumière. »

Il ne semble pas l’avoir trouvée, la lumière, puisqu’il s’est suicidé en Nouvelle-Zélande , après avoir tué sa femme.
Tragique aussi, ce Haî Zi, publié seulement après sa mort, et qui s’est suicidé en 1989 : il avait 25 ans.

Mao, lui, porteur d’une lumière noire éblouissante, est mort le 9 septembre 1976. Il a tout connu : la clandestinité, la guerre, le pouvoir, l’insurrection pour garder le pouvoir, la forêt des complots, le crime. Il s’est comparé lui-même à un Empereur des temps anciens, et la nature, par un tremblement de terre gigantesque, a semblé annoncer qu’il allait perdre le mandat du Ciel. Le séisme a eu lieu à Tangshan, dans la province du Hebei, le 28 juillet, à 3 h 52 du matin. Les chiffres officiels mentionnent 250000 morts, mais il y en a eu au moins trois fois plus.

Longue marche sinueuse vers le sommet, sortie fracassante. Pour les amateurs d’intersignes et de hasards objectifs, on notera que la date de sa mort est celle du 9e jour du 9e mois du calendrier lunaire, célébrée comme la fête du « Double Neuf » ou du « Double Yang », symbole de virilité [4].

En 1929, Mao lui consacre un poème :

« Si l’homme décline, jamais le ciel ne vieillit,
Chaque année revient le Double Neuf,
Aujourd’hui encore, on fête le Double Neuf ,
Au champ de bataille, le parfum des fleurs d’or s’exaspère. »

Drôle de poème qui, comme souvent chez lui, mêle une vision de paysages et la guerre. Mais aussi :

« Une fois l’an, le vent d’automne s’affermit,
Différent de la lumière du printemps,
Supérieur à la lumière du printemps,
Sur l’immensité du ciel et du fleuve, givre à perte de vue. »

Ce type est décidément un grand paranoïaque : il préfère l’automne au printemps, les morts héroïques de son aventure aux fleurs, et vous allez voir qu’il va nous faire un éloge de l’hiver :

« Le vent d’ouest fait rage,
Ciel immense, cris d’oies sauvages, lune d’un matin de givre,
Monts bleutés comme l’océan,
Soleil couchant comme du sang. »

Ne pas oublier qu’en dehors de ses qualités de résistance peu communes, Mao est aussi un manipulateur plein de ruse. S’il perd la main, il feint de se retirer dans une hutte de bambous, aménagée comme une retraite de lettré, avec, au-dessus de l’entrée, un panneau de bois disant : « Salle de la Richesse des Livres ». Ça impressionne les camarades ignorants, et déroute les espions. Ces derniers se disent : il est malade, il prend sa retraite, il ne reviendra jamais dans l’action. Erreur. Il refera le coup plusieurs fois, avec le plus grand succès.

Devenu, dans la clandestinité, président de la future République, sa fortune est la suivante : deux couvertures, un pantalon, une chemise en coton, un pardessus, un parapluie cassé, un sac de livres. Des livres, toujours des livres, et, plus tard, un très grand lit qui le suivra partout, avec des tas de livres empilés dessus. Pour les soirées orgiaques du samedi soir, il peut attraper un volume suggestif de l’époque Han : Les méthodes secrètes de la jeune fille ordinaire.

Ruse grandiose : il laisse croire qu’il se sent vieux et fatigué, avant de lancer, à 72 ans, le grand bordel sanglant de la « Révolution culturelle » (« Feu sur le Quartier général ! »). Ce jour-là, dans la grande tradition mythique, il parcourt à la nage, entouré de centaines de drapeaux rouges, 15 kilomètres dans le Yangzi. Washington et Moscou sont dans un état second, la jeunesse s’enflamme. On en parle encore comme d’un événement capital, comparable à la chute du Mur de Berlin, ou à l’attentat aérien du 11 septembre, contre les tours du World Trade Center, à New York.

Quand j’étais à Pékin, en mai 1974, après le renversement d’alliance avec les États-Unis, opéré par un Mao de plus en plus transparent et flottant, je me demandais, chaque jour, où en serait la Chine en 2016. J’ai vu.

Le 1er juillet 1959, Mao escalade la montagne de Lu (c’est moi qui traduis) :

« Montagne volante dressée au bord du grand fleuve,
De la base au sommet, quatre cents tours verts,
Œil froid regardant le monde vers l’océan,
Vent chaud : pluie mouillant fleuve et ciel. »

La montagne est volante parce qu’elle est cultivée. Elle ne fait qu’un avec le regard, l’océan, le vent, la pluie et le fleuve.
La calligraphie rapide et élégante de Mao s’inspire d’un moine taoïste ancien. S’il a une religion, c’est celle-là, qui n’en est pas une (je peux m’amuser, en français, à faire rimer Mao et Dao). Il joue à fond dans le registre classique, et il a raison. Le revoici, le 9 septembre 1961 (Double Neuf !) :

« Grand soir gris d’espace - vision des pins forts,
Comme toujours, aisément, traversée en vol des nuages,
Grotte des immortels venue du ciel,
Sans bornes, vents et lumières à pic. »

Des immortels chez Mao ? Oui, sous prétexte d’une photo « prise par le camarade Li Jin, de la grotte des Immortels de la montagne de Lu ». Pour cette photo, Mao se fend d’une dédicace, qui associe le mot « camarade » à celui d’ « immortel ».

Et voici le mei, cette fleur qui peut s’épanouir dans la neige. Là encore, pas de mélancolie, répétition d’une affirmation :

« Vent et pluie — départ du printemps,
Cependant flocons à son retour,
Glaçons de mille pieds, falaises,
Pourtant beauté des branches fleuries.
Belles, mais ne disputant à rien le printemps,
Annonçant simplement son arrivée,
Quand flamberont les fleurs de montagne,
Rires au milieu d’elles. »

Enfin, le 26 décembre 1962, voici Nuages d’hiver (dont la signification est claire : le mouvement des saisons, c’est moi) :

« Nuages d’hiver pressés de neige — duvet blanc volant,
Dix mille pétales se fanant pêle-mêle — rares instantanément,
Sous la hauteur du ciel court le fleuve bouillonnant de glace,
Sur la grande terre, imperceptiblement, un souffle en douceur. »

[...]

Vite, qu’on le momifie, ce Mao, il bouge trop, il se prend pour la Nature elle-même. Il est dangereux et imprévisible, il n’a pas d’âme. Il serait capable d’aller au bout de toutes les contradictions, et de transformer une révolution radicale en dictature financière. Le culte du grand homme à conserver dans un mausolée est un sport mondial...

Reprenons au fil du temps.


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Le manuscrit « Réponse au camarade Guo Moruo » rédigé par Mao Zedong

« Le manuscrit "Réponse au camarade Guo Moruo" rédigé par Mao Zedong a récemment été découvert à Shanghai, par le beau-fils de Wei Wenbo, qui fut un haut fonctionnaire communiste à l’époque de Mao. D’après ce que l’on rapporte, il s’agirait du plus ancien manuscrit existant de Mao.
Ce manuscrit diffère, par certains détails, des quatre autres déjà collectés par les archives centrales. Pour le moment, les experts n’ont pas pu déterminer s’il s’agissait d’un manuscrit authentique ou d’une copie. Wei Wenbo est mort en 1980, laissant planer le mystère sur l’authenticité du manuscrit.
"Réponse au camarade Guo Moruo" aurait été rédigée par Mao Zedong le 9 janvier 1963 à Hangzhou. » (french.china.org., 17 décembre 2008).

Ce poème de Mao, écrit trois ans avant le début de la " révolution culturelle ", fait partie des dix poèmes traduits par Philippe Sollers et publiés dans Tel Quel 40 en 1970.
Que dit le poème ?

RÉPONSE AU CAMARADE GUO MO-RUO
9 janvier 1963


planète minuscule
mouches grises contre un mur
wong wong
grands cris gelés pour les unes
les autres étouffent leurs pleurs

fourmis au pied d’un acacia
se vantant d’être une grande nation
insectes voulant ébranler un arbre
facile à dire

maintenant vers Chang-an chute des feuilles par le vent d’ouest

flèches volant vibrantes

que de choses à faire depuis toujours
ciel et terre en révolution — temps bref
trop long dix mille ans
agir sur le champ

les quatre mers se retournent
les nuages et l’eau se déchaînent
les cinq continents tremblent
le tonnerre le vent sont violents

insectes nuisibles à balayer sans reste
ennemi à rendre impossible

Traduction : Philippe Sollers, Tel Quel 40, Hiver 1970
repris dans Sur le matérialisme, 1974.

Ce poème n’entre-t-il pas en résonance avec notre troublante actualité ? Oui, la planète est minuscule, les nuages et l’eau se déchaînent, le tonnerre et le vent sont violents, les cinq continents tremblent et il y a beaucoup de choses à faire depuis toujours.
Mais qui sont ces fourmis « se vantant d’être une grande nation » ? Ces « insectes nuisibles à balayer sans reste » ? Que signifie « ennemi à rendre impossible » ?

Inutile d’insister, ce ne serait pas, aujourd’hui encore — ici, là-bas, un peu partout — politiquement correct [5].

*


Dans le numéro 66 de Tel Quel, Sollers publie encore deux poèmes traduits de Mao, dont un « dialogue d’oiseaux » clairement anti-soviétique (et même anti-russe si l’on en croit la note de Sollers).

Poème de Mao, traduit par Philippe Sollers, Tel Quel 66 (Eté 1976)

DIALOGUE D’OISEAUX 1
automne 1965
Sur l’air de Nien-nu-chiao


L’oiseau peng déploie ses ailes
90 000 lis
Tourbillon vrille spirale
Son dos portant le ciel bleu
Il regarde en bas
Partout villes murailles
Flammes déchirant l’air
Balles défonçant la terre
Un moineau effrayé dans l’herbe
— Que faire je voudrais voler
— Mais où ça ?
Le moineau : — il y a une montagne magique, on palais de jade,
ne vois-tu pas qu’il y a deux ans,
sous la claire lune d’automne,
on a signé un traité à trois ?
Et, eu plus, y a de quoi manger,
patates bien cuites au goulasch !
— Assez ! Arrête de péter comme ça !
Tu vas voir le chambardement ciel-terre !

Traduction de Philippe Sollers.

1. Renversement d’un récit de Tchoang-tseu dans le Siao yao yeou (Divagations). Les oiseaux sont ici Mao (l’oiseau géant peng) et Khrouchtchev (le moineau). Thème : l’illusion jouisseuse des Russes et, en général, des révisionnistes, C’est bien de péter qu’il s’agit (certains ne manqueront pas, paraît-il, d’être choqués de cette trivialité dans un poème). Le « traité à trois » : sur l’interdiction partielle des essais nucléaires entre les USA, la Grande-Bretagne et l’URSS (1963).

*


La mort de Mao (« double neuf »)

Pendant le mois de juillet 1976 Philippe Sollers s’entretient avec Maurice Clavel dans un Face à face qui sera publié sous le titre Délivrance. En guise d’Épilogue, un dernier entretien aura lieu le 31 octobre 1976 [6].

Le 28 juillet, en Chine, un tremblement de terre fait 250 000 morts [7]

Mao meurt à Pékin le 9 septembre.

Voici comment la télévision française rend compte de l’événement.
15 septembre 1976, TF1 (commentaire de Léon Zitrone, spécialiste des « grands événements » spectaculaires).

Place Tien an men à Pékin. Foule attendant pour voir la dépouille de Mao. Bâtiment du congrès national populaire (intérieur) ; gens en pleurs s’inclinant devant Mao. La dépouille dans un cercueil de verre. Les dignitaires du régime. Militaires en pleurs. Deux femmes se précipitent sur le cercueil de verre. Chinois en pleurs devant la dépouille. Foule sur la grande place de Pékin.

*

Le 18 septembre 1976 à 15h, 9 jours après la mort de Mao...

Extrait du film Mao une histoire chinoise (5’) [8].

*


Sollers réagit à l’événement et aux « hommages » et spéculations qui s’ensuivent dans Le Nouvel Observateur du 20 septembre.

On assiste en ce moment à la comédie qui consiste à faire de Mao un mort. Qui peut y avoir intérêt ? Dans quel dessein ? Pourquoi, par exemple, le P.C.F. a-t-il décidé de jouer sur ce cadavre tout neuf ? La vérité, chacun le sait, est que Mao était mort  depuis longtemps  [9], et même qu’en un sens il a  toujours  été mort. Seul un mort catégorique pouvait être aussi vivant et atteindre cette concentration de style. On ne peut pas remuer l’histoire à ce point, l’enterrer, la déterrer, la creuser, la faire bouger avec autant de souplesse et de variété, et en plus se payer le luxe de disparaître en plein tremblement de terre sans avoir été mort parmi les morts dans la vie vivante. Le coup de la récupération par la disparition officielle est classique : il sert une fois de plus de révélateur.
Mao n’est donc pas plus mort  maintenant  qu’il ne sera à l’avenir, comme le voudraient les débiles du stalinisme, « éternellement vivant ». Ce serait trop simple, et l’esprit de famille, le vieil esprit dormeur des familles, l’immémorial conformisme de la prière et du roman camomille en famille y trouverait trop facilement son compte. Quand Marchais dit son « émotion » et son « respect », excusez-moi, mais, moi, je vomis. Je suis probablement incapable de l’amnésie de circonstance. Je me rappelle, entre autres détails, que, voici cinq ans, le livre de Macciocchi, « De la Chine », était interdit à la fête de « l’Humanité » et que Mao, pour le P.C.F., n’était qu’un « intellectuel petit-bourgeois ». A l’époque, si je me souviens, bien, une petite revue d’avant-garde, « Tel Quel », protestait (il n’y avait pas foule). Depuis, beaucoup d’encre a coulé, pour et contre la Chine ; pour et contre et autour du « maoïsme » ; la critique pas toujours injustifiée a succédé à certains enthousiasmes pas seulement naïfs. Le « maoïsme » s’est lui-même transformé en crise spirituelle ou en catéchisme groupusculaire. Le moment était donc venu pour le stalinisme  new look de mettre l’accent sur la mort de Mao.

Une surprise venue de Changhai

Cette mort a été accueillie avec joie, nous dit-on, à Moscou et à Formose. Ici, en Italie, en France, c’est donc « l’émotion et le respect ». On nous dira de plus en plus : regardez comme le socialisme avance parmi nous, regardez comme nous prenons nos distances à l’égard de l’ex-grand frère. L’euro-oecuménisme est désormais une réalité autonome. Et personne ne semble voir que seuls, des  colonisés en puissance  peuvent être obsédés à ce point par la « prise de distance ». Jamais, sans doute, nous n’avons subi de façon aussi constante, habile, sournoise, l’influence et la montée de puissance  sur nous  de l’U.R.S.S. L’explosion de joie à la nouvelle de la mort de cet emmerdeur génial qu’aura été Mao par rapport à la bureaucratie policière des Russes et des P.C. occidentaux est donc la même chose que « l’émotion et le respect ». C’est la même réaction, adaptée à deux situations différentes. Après la répression du « socialisme à visage humain », voici venir le temps du socialisme des cadavres dans les placards.
Laissons les morts enterrer les morts. Après tout, Mao va s’inscrire dans un certain nombre de phrases pas du tout funèbres, par exemple : « On a raison de se révolter. » Il ne se sera pas assez révolté ? La Chine est trop sage, trop encadrée ? Les vacanciers occidentaux, à leur retour, trouvent ça inquiétant, un peu « péril jaune », peut-être ? Huit millions de Français auraient du mal à vivre dans la rue pendant quinze jours, comme les Pékinois au mois d’août ? La Chine n’est plus à la mode ? Il est temps de lui lancer des regards froids d’un côté, émus et respectueux de l’autre ? Pourquoi pas ? Et pourquoi ne prendrions-nous pas nos distances,  nous , par rapport à la Chine au moment où d’autres veulent s’en rapprocher pour mieux l’éloigner ? Curieuse danse de spectres... Les vingt ans qui viennent vont être bizarres... Vous verrez qu’il y aura des surprises venant de Changhai...
Mao individu, Mao  sujet  m’intéresse. Cette façon de transformer son corps, dans l’espace et le temps, me semble des plus insolites. Il commence comme une mince jeune fille ramassée, continue avec des airs de prophète sobre dans sa grotte, grossit, insiste sur sa verrue, « signe bouddhique » (selon la belle expression de Malraux), grossit encore et, à ce moment-là, commence à flotter comme un de ces ballons lâchés les jours de fête sur la place de la Paix-Céleste. Et puis, il devient tout simplement une feuille morte.

2 septembre 1973. Pompidou à Pékin.

Ce reportage filmé par la télévision chinoise et commenté par Jean Lefèvre résume la visite de Georges Pompidou à Mao tsé toung dans sa bibliothèque privée à la Cité Interdite de Pékin.

Étonnantes dernières images où il passe au ralenti maximal, à côté de Nixon, de Pompidou, du Pakistanais de service. Mao, technicien du spectacle. La poignée de main, de plus en plus évanescente, détachée, comme s’il disait : « Je vous fais le coup du vide », « Je suis ignorant, je ne connais pas les langues étrangères. » Et c’est vrai. Mao savait qu’il était « peu instruit ». Sauf qu’à ce moment-là on se demande ce que savent exactement les gens présents avec lui sur la scène. Mao parlant d’astronomie avec Bettencourt ! Demandant à Chou si les oeuvres de Laplace sont traduites en chinois ! Il est vrai qu’en chinois cette phrase de Laplace serait épatante : « Si l’on ajoute au mouvement moyen du premier mouvement satellite le double du mouvement moyen du troisième, la somme sera exactement égale à trois fois le mouvement moyen du second. »
Un professeur en Sorbonne vient de déclarer, ces jours-ci, que les essais philosophiques de Mao étaient « pauvres ». Comme c’est curieux ! Exactement ce qu’on dit à l’Académie des Sciences de l’U.R.S.S. Althusser, lui aussi, en son temps, trouvait ça « descriptif et abstrait ». Je viens de relire « Sur la contradiction » : je fais le pari que la fin du XXe siècle fera là-dessus des tonnes de thèses [10]. On aura son doctorat de marxisme en commentant « De la pratique ». Des livres s’écriront autour des pages de « D’où viennent les idées justes ».

« A moins d’être muet... »

A vrai dire, Mao lui-même n’attachait pas une grande importance à tout cela. Une situation concrète se présentait, la bêtise régnait, les stéréotypes montaient : hop, il écrivait un petit machin pour avancer un peu. Quelques coups de pinceau entre deux attaques ou retraites. Quelques aérations de concepts sur le terrain. C’est l’art de la guerre, encore et toujours. L’art du mouvement. Avec, comme risque perpétuel et final, l’emplâtrage en mausolée ou en buste. Mao aurait-il obtenu à Paris son doctorat d’Etat ? Ce n’est pas sûr. La séance aurait été houleuse. On lui aurait reproché sa légèreté avec Kant. Une phrase comme « le flux infini de la vérité absolue » lui aurait peut-être interdit la mention : « très bien ». Peut-être aurait-il quand même réussi à ouvrir un séminaire.
Mao dans les médias, les bandes dessinées, Mao-Warhol, Mao vestimentaire, Mao  star .
Autrement dit : un style. Tout le monde est jaloux, c’est un fait de signature, le bruitage augmente ; les transferts s’accentuent. Mao acteur, Mao concis, Mao précis. La dernière boutade de Mao. La dernière phrase de Mao. Deux lignes, et c’est la tempête. « Feu sur le quartier général ! » Les Occidentaux ont l’éloquence, c’est peu. La calligraphie, quelle histoire ! Murs de Chine couverts de la reproduction de l’écriture de Mao. Idéogrammes fluides, herbeux ; gravures muettes sonores. Lourdeur des traducteurs officiels : un télégramme servi en alexandrins... « Vouloir s’élever suffit » devient : « Si l’on ose escalader les cimes. » Vous trouvez ça beau, vous, les poèmes de Mao ? Mao, écrivain, coeur du mythe.


Andy Wahrol, Mao, 1972. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le style, encore et toujours. Le style : art d’apparaître en retrait et de se retirer en pleine lumière. Mao réussissant sa sortie. Mao rentrant dans ses étagères, là, derrière son fauteuil, avec tous ces cahiers-livres entassés. Mao écrivant, la nuit, dans la Cité interdite. Combien d’inédits de Mao ? Dernier acte à peu près certain : publication de deux poèmes [11]. Commentez-moi ça. Mao essayant de prendre le stéréotype  par l’intérieur . « Dès qu’on adresse la parole à quelqu’un, on fait de la propagande. Et à moins d’être muet on a toujours quelque chose à dire à quelqu’un. Voilà pourquoi nos camarades doivent absolument étudier la langue. » Un seul antimaoïste sérieux : Mao.

« Lac Dongting : tourbillons-vagues-neige lié au ciel,
Sur l’île : chant des poèmes ébranlant la terre
D’où mon désir : rêver dans l’espace vide
Partout sur le pays fleuri : soleil du matin. »

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 20 septembre 1976.

«  Avec, comme risque perpétuel et final, l’emplâtrage en mausolée. » Cela ne manqua pas d’arriver. Sollers écrira en conséquence, en décembre 1976, La notion de mausolée dans le marxisme. Cela faisait suite à une série de prises de position ou d’interrogations sur la Chine que j’ai rappelées dans plusieurs articles, notamment : Joseph Needham et Le génie de la Chine et « Sollers-Lu Xun, même combat ».

*


La rupture avec le « maoïsme »

Dans Le Monde du 22 octobre 1976, Sollers déclarait :

Ce n’est pas de "doutes" ou d’"inquiétudes" qu’il faut, à mon avis, parler, au sujet de la situation actuelle en Chine, mais de véritable drame. Ce qui apparaît sous une lumière de plus en plus crue, c’est la sinistre réalité stalinienne d’une mécanique de pouvoir et d’information, mécanique à propos de laquelle on pouvait nourrir un certain nombre d’illusions, qui me semblent de plus en plus impossibles. Le "marxisme" en vient-il toujours là ? Certains ont depuis toujours répondu oui à cette question mais l’expérience chinoise portait en elle l’espoir d’un nouvel enjeu. Peu à peu, cependant, de destitutions en arrestations, de répression en pseudo-débats, de stéréotypes en réductions au silence, il devient criant que rien, quant au fonctionnement du pouvoir de l’État, n’a pu réellement aller plus loin que la plus flagrante manipulation [12].

Le numéro 68 de Tel Quel (novembre 1976) s’achève par cette courte note (p. 104), sans doute de Sollers :

A PROPOS DU « MAOÏSME »

Des informations continuent à paraître, ici et là, sur le "maoïsme" de Tel Quel. Précisons donc que si Tel Quel a en effet, pendant un certain temps, tenté d’informer l’opinion sur la Chine, surtout pour s’opposer aux déformations systématiques du PCF, il ne saurait en être de même aujourd’hui. Cela fait longtemps, d’ailleurs, que notre revue est l’objet d’attaques de la part des "vrais maoïstes". Nous leur laissons volontiers ce qualificatif. Les événements qui se déroulent actuellement à Pékin ne peuvent qu’ouvrir définitivement les yeux des plus hésitants sur ce qu’il ne faut plus s’abstenir de nommer la "structure marxiste", dont les conséquences sordides sur le plan de la manipulation du pouvoir et de l’information sont désormais vérifiables. Il faudra y revenir, et en profondeur. Il faut en finir avec les mythes, tous les mythes.

Tel Quel, octobre 1976.

Avec cette précision :

On peut s’en tenir à un seul symptôme : la momification et l’embaumement du père mort pour que sa lettre soit exhibée-conjurée en langue morte (Lénine, Mao). C’est la signature de toute contre-révolution.
*


Le 20 novembre 1976, Sollers signe une « correspondance » émanant d’un certain nombre d’intellectuels « pro-chinois » et publiée dans Le Monde. Le titre est limpide. Le ton en est encore indéniablement « maoïste ». Les questions posées témoignent de la croyance en « une ligne de gauche » (devenue bien hypothétique) qu’aurait représentée le « groupe de Shanghaï », plus connu aujourd’hui sous le nom (péjoratif) de « bande des quatre » [13]. Le premier paragraphe souligne bien toutefois ce que cherchaient certains intellectuels français (et plus généralement européens) en Chine : un levier pour une remise en question des mythes occidentaux fondés sur l’économisme, la toute puissance de la technique et des experts.

CORRESPONDANCE

Qu’est devenu l’idéal de démocratie prolétarienne ?

LE MONDE, 20.11.1976

Nous avons reçu de MM. Jean Chesneaux, Michel Clevenot, Raymond Guglielmo, Pierre Halbwachs, Mmes Françoise Lebarbier, Nelly Lhuissier-Cornille, Maria-Antonietta Macciocchi, M. Jean-F. Olivier, Mme Michèle Rodière, M. Philippe Sollers et Mme Nora Wang, une réflexion sur la crise que vient de traverser la Chine. Voici les principaux passages de ce texte :

Depuis la révolution culturelle, et déjà avant, les combats menés par la ligne de gauche rejoignaient, à travers des stratégies et des conditions forcément différentes, un certain nombre de luttes que nous menons ici. La ligne de gauche dénonçait la priorité donnée au développement technologique de pointe et aux forces productives, l’autorité sans contrepartie des experts scientifiques et politiques, l’isolement des créateurs culturels, l’appel à l’ordre, à l’efficacité et à la discipline comme références suprêmes. Toutes ces cibles, nous les connaissons bien, et l’expérience chinoise nous a aidés à les préciser. Les médecins aux pieds nus, contre l’élitisme de l’ordre des médecins. Les écoles à portes ouvertes et les universités d’usine, contre la sclérose techniciste de notre système scolaire...

Quand, dans l’été 1976, la ligne de Teng Hsiao-ping fut dénoncée comme "compradore", la lutte entre les deux lignes s’étendit au choix des partenaires étrangers du développement économique. La gauche refusait les priorités choisies par la droite : l’achat massif de brevets et d’équipements "avancés", le recours systématique aux usines "clés en main", l’appel spectaculaire aux techniciens étrangers (occidentaux ou non plus soviétiques comme au temps de Liu Shao-chi). La gauche critiquait les risques de dépendance vis-à-vis de l’Occident capitaliste sous prétexte de "coopération". (...)

La crise survenue depuis la mort de Mao est expliquée comme l’affaire de quelques individus (les "Quatre"), soudain décrits de façon totalement négative (avec une note de misogynie très nette pour Chiang Ching).

D’après les informations reçues, il s’agit encore une fois d’une crise au sommet. (...) L’idéal de la démocratie prolétarienne de base reste encore bien éloignée... Embaumé dans le style stalinien, le corps de Mao perpétue la distance entre dirigeants et dirigés, et il fait partie du système de pouvoir de ses successeurs. (...) Les explications données laissent entier le principal problème : comment le rapport des forces politiques s’est-il si brusquement modifié ? Le "groupe de Changhaï", même s’il s’est plus tard isolé (jusqu’à quel point ?) par ces pratiques avant-gardistes et volontaristes, était pourtant issu des luttes menées par la gauche depuis dix ans et plus. (...) Quand Mao, le 24 décembre, rappelait aux "Quatre" : « Vous ne devez pas former de secte, sinon vous allez tomber », cette mise en garde ne reflétait-elle pas la crainte que cet isolement compromette toute la ligne de gauche ? Les manifestations favorables au nouveau gouvernement n’expriment-t-elles pas un certain soulagement des masses, lassées des campagnes idéologiques trop fréquentes et des tensions continuelles ?

Mais ceux que le "groupe de Changhaï" dénonçait comme droitiers ont-ils brusquement cessé de l’être ? Qui va maintenant prendre en charge la lutte de la ligne de gauche contre la ligne de droite ? Que va, par exemple, devenir la revue de Changhaï Xuexi yu Piban (Études et Critique), dont le sens du concret et le lien avec les masses tranchaient heureusement avec d’autres publications chinoises ?

Les informations reçues et les explications officielles sont presque muettes sur l’essentiel : les enjeux fondamentaux de la gauche seront-ils mis en retrait ? Et quelles sont aujourd’hui les réactions des forces de la base, dont la ligne de gauche était l’expression politique : jeunes ouvriers des grandes usines, cadres ruraux issus de la paysannerie pauvre, intellectuels radicaux ? C’est à ces forces que nous faisons confiance. Nous laissons aux pékinologues le soin de spéculer sur les coalitions plus ou moins stables du "sommet".

Nous jugerons de l’évolution ultérieure de la Chine par des repères concrets, beaucoup plus que par le dosage des organismes dirigeants ou la répétition de slogans formels qu’on peut toujours retourner habilement. (...)

Si nous suivons avec tant d’anxiété les événements de Chine, c’est qu’ils sont pour nous une leçon politique majeure, l’objet d’une réflexion fondamentale. (...) Si la Chine et le maoïsme comptent tant pour nous, qui avons souvent essayé de mieux les faire comprendre en Occident, c’est par les questions subversives, les sommations qu’ils posent à notre propre société, à travers leur apport théorique. Quoi qu’il arrive à Pékin dans l’immédiat, nous gardons toute notre confiance dans la valeur combative de ces questions et de ces sommations.

*


La notion de mausolée dans le marxisme

Conférence de Sollers à Milan en décembre 1976. On lit dans les premières pages :

Il y a en ce moment quatre momies marxistes, avec un mausolée : Lénine, Dimitrov, Hô-Chi-Minh et Mao Tsé-toung. Comme par hasard ce sont les seuls marxistes ayant fait preuve d’invention.
Le conformisme d’aujourd’hui est marxiste, c’est la nouvelle religion. Dans les phrases et dans la manière de dire les phrases, tout le reste est musée, le "marxisme" est la dernière façon de branler la momie. La momie, j’ai dit que c’était le surgissement d’une exception, capable d’inventer un passage, un forçage dans le réel de la vérité. C’est donc une faculté de métamorphose, de renversement. La révolution de 1917 ; le démasquage des nazis ; le fait de résister à un contre mille ; la longue marche et la révolution chinoise, c’est un forçage du destin comme rupture du cycle et, en conséquence, une mise en cause de la pyramide du pouvoir. Cette pyramide doit se présenter comme rationnelle, mais, bizarrement, au coeur de la raison, il y a un mort. La raison est nécrophile.
La notion de mausolée dans le marxisme, Tel Quel 70, été 1977. Repris pour la première fois dans Fugues, 2012, folio 5697, p. 1121..

Pour comprendre les contradictions objectives et subjectives (celles qui traversent singulièrement les « sujets ») de l’époque (qui ne se réduisent pas à l’épisode « maoïste »), lire : Un tournant : les « nouveaux philosophes » (1977).

*


Mao dans Une vie divine

Pendant l’été 1917, un jeune Chinois de 24 ans, au milieu de la confusion et de la violence extrême dans lesquelles est plongé son pays, cherche sa voie. Ses sympathies sont anarchistes, mais ses réflexions sont nourries de pensée poétique, taoïste, anticonfucéenne classique : le monde est un changement permanent, un monde meurt, un autre naît et, par conséquent, la naissance n’est pas une genèse et la mort n’est pas une destruction. Plus étrangement, il écrit :

« Je dis : le concept est réalité, le fini est l’infini, les sens temporels sont les sens intemporels, l’imagination est pensée, la forme est substance, je suis l’univers, la vie est la mort, la mort est la vie, le présent est le passé et le futur, le passé et le futur sont le présent, le petit est le grand, le yang est le yin, le haut est le bas, le sale est le propre, le mâle est la femelle, ce qui est épais est mince. Fondamentalement, ceux qui sont nombreux ne font qu’un, et le changement est permanent. »

Pas mal. Plus naïvement, il rêve d’un monde paradisiaque en souhaitant partager sa transformation avec tous les êtres humains. C’est là que les choses se compliquent.

Allons, allons, dit le responsable de la télévision locale.

Le nom du Chinois ? Mao. Activité : révolutionnaire professionnel et superstratège militaire. Il sera aussi dictateur et inspirateur d’une terreur sociale sanglante et abrutissante, débouchant, pour finir, sur un hypercapitalisme frénétique. N’oublions pas, circonstance aggravante, le Bureau au Parfum de Chrysanthèmes. Le paradis est l’enfer, l’enfer est le paradis, la terreur est la liberté, le socialisme est le capitalisme. Toute chose, portée à son extrême, se renverse en son contraire, et ainsi de suite.

M.N. [14] trouve ce cas curieux, et en tout cas très démonstratif du nihilisme porté à son comble. Il a été nihiliste lui-même, il sait de quoi il s’agit.

La pensée n’est pas un dîner de gala, le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes, et aucun Dieu n’est là pour assurer la justice.

Voici ce que personne ne veut croire : « Les plus grandes pensées sont les événements les plus grands. »

[...]

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C’est à 72 ans, en 1965, alors que tout le monde le pense usé et fini (il a lui-même la ruse élémentaire de le laisser croire), que Mao, avec une subtilité de chat jouant au go par la bande, déclenche sa Grande Révolution culturelle, précipitant la Chine entière dans le chaos, la guerre civile et des exactions inouïes. C’est l’abîme. Il s’ensuit un culte de la personnalité comme on n’en a pas vu depuis les empereurs de jadis (là encore, Staline et Hitler font figure de vulgaires bouchers de province). Le monde est ahuri, pendant que lui se montre un peu et flotte, impassible, au-dessus de la tempête (le Bureau au Parfum de Chrysanthèmes n’y est pas pour rien). Crimes, persécutions et vandalisme déferlent sur le pays, des millions de jeunes fanatisés brandissent le Petit Livre rouge, accablant recueil de poncifs qui finissent par être cocasses par leur simplisme même.

Il s’agit bien, notez-le, de pensée, le mot est répété sans arrêt. Mao a recommandé à la jeunesse de « faire feu sur le Quartier général », autrement dit sur le Parti communiste lui-même. Ils se déchaînent, il les bénit. Il faudra les réprimer plus tard, la dialectique suit son cours normal, tragédie et farce grandioses. Comme Mao est un virtuose de la contradiction (voir son étonnant essai de 1937), on peut penser qu’il a voulu inaugurer, par son contraire poussé à bout, une phase entièrement nouvelle du capitalisme mondial, à condition qu’il soit chinois. Plus prophète du capitalisme que Mao, tu meurs. Prophète paradoxal, sans doute, mais les résultats sont là. Tout voyageur qui est passé, il y a trente ans, à Pékin ou Shanghai ne reconnaît plus ces villes. Au-dessus de la Cité interdite, un observateur inspiré voit parfois passer, au clair de lune, suspendu en l’air, le Bureau au Parfum de Chrysanthèmes. Il faut pour cela être sans préjugés et avoir une bonne vue, je sais.

Mao s’était gravement planté avec son « Grand Bond en avant ». Il a repris la main dans une sorte de suicide apocalyptique, véritable saut dans le vide par-dessus le temps. Malgré des émeutes, chaque fois réprimées dans le sang, son portrait est toujours là, place de la Paix Céleste. Un grand tremblement de terre, on s’en souvient peut-être, a pour ainsi dire célébré la mort de ce Chinois adoré et haï.

L’eau, depuis, a beaucoup coulé dans les fleuves. Je viens de faire un saut au Temple du Ciel, à Pékin, très tôt, avant l’arrivée des touristes. Le toit bleu resplendissait au soleil.

Philippe Sollers, Une vie divine (Gallimard, 2006, Folio n°4533)

*


Trente ans plus tard, encore...
Question 1 : Mao était-il fou ?
Question 2 : Le « maoïsme » en France ? « Quelque chose qui permettait de se libérer. »


(33")

Mao ? Un vrai roman !

Qu’écrit Sollers dans ses Mémoires ?

« Ah, Mao ! Là encore, soyons clair : c’était le seul moyen efficace de faire sauter la vieillerie russe, de traiter le mal par le mal, de le pousser à bout pour qu’il se retourne, de casser le dessous-de-table stalino-fasciste du temps français. La Chine, entrée dans son chaos criminel, avait l’avantage,  ici , de mettre en fureur tous les acteurs de la phase historique antérieure en laissant prévoir un intérêt jamais vu pour son écriture, sa culture, sa pensée. On peut le vérifier aisément en feuilletant les anciens numéros de Tel Quel (20% de langue de bois ou de caoutchouc, 80% d’études sur la pensée chinoise). On ne s’est donc pas privés du masque "maoïste", avant de s’en débarrasser le moment venu. Cynisme ? Opportunisme ? Amoralisme ? Certainement, mais nous étions (j’étais) dans ce que Sun Zi, dans son Art de la guerre, appelle "un lieu de mort", et il fallait en sortir. Trois ans d’agitation, et ensuite roue libre.

Comme la suite l’a amplement prouvé, ce n’est pas le "communisme" qui m’animait en profondeur, mais la connaissance approfondie du continent chinois [...] En tout cas, pas la moindre complaisance envers l’art ou la littérature mis au pas, c’est-à-dire l’imposture du "réalisme socialiste". La question était de voir plus loin (je me met à écrire Paradis). Manoeuvre : on est en Chine en 1974,  et on en revient . Ce voyage a fait couler beaucoup d’encre, mais je n’emploie pas la même encre.

[...] J’ai fait deux ans de chinois (trop tard, et pas suffisant, il faut commencer à 8 ou 9 ans), j’ai traduit des poèmes de l’incroyable tortue Mao et commenté son étonnant Sur la contradiction, tout en ayant en tête une traduction nouvelle du Laozi et du Zhuangzi, bref une ivresse claire qui me tient encore [15]. » (p. 106 et 107)

Et, plus loin : « La bibliothèque veut parler comme jamais ? Je l’écoute : la Bible, les Grecs, Dante, beaucoup d’Histoire (et surtout son envers), beaucoup de sanscrit, beaucoup de chinois. Une folie ? Sans doute, mais très raisonnable.  Ça veut une nouvelle raison : philosophes, poètes, mystiques, toute la métaphysique au scanner (sans oublier la clinique du sérieux docteur Freud). Il y a décidément un dieu pour éclairer cette affaire. Dans les meilleurs moments, je suis son secrétaire particulier. »

Ouvrir la bibliothèque et tout relire à la lumière d’une "nouvelle raison", voilà le "programme" d’un voyageur du Temps.

« Le vrai temps est là, incessant et sacré, l’autre est celui de la guerre, puisque j’ai décidé de remettre de l’ordre dans l’avenir du passé, mais aussi d’embrasser un moment la folie Mao, pas du tout pour approuver les ravages de la "révolution culturelle", mais pour porter les coups les plus efficaces au totem vichyste comme à l’influence du parti communiste . Bon, un peu de propagande et de langue de bambou, mais, au fond, un intérêt constant pour la Chine, sa pensée, son écriture, son art, ses corps. Impossible, dites-vous, les deux options sont incompatibles, et vous avez bien mérité les critiques de Simon Leys. Sans doute, mais la question, pour moi, était surtout de devenir le plus "chinois" possible, et je pense y être parvenu pour une grande part. Il faut me croire si je dis qu’à Pékin, à Shanghai, à Nankin, au printemps 1974, toutes mes perceptions ont été tournées vers l’architecture, les corps et les paysages, et non pas vers le catéchisme local. Attitude de touriste et d’esthète, indifférent à la dictature ambiante ? Franchement, je ne pense pas ; l’émotion était très profonde, et elle est d’ailleurs toujours là. [...] Je n’oublie pas le choc des grottes de Longmen, ce petit temple taoïste près de Nankin, ni la mince et noire rivière Luo d’où est montée la tortue révélant l’écriture idéographique. L’écriture au plus près des transformations et des mutations, c’est mon sujet, je n’en ai pas d’autre [16].
Plus de trente ans après, je vois qu’on continue à me faire un mauvais procès comme ayant été "maoïste". Je laisse courir, je me suis expliqué cent fois sur ce sujet, mais visiblement en vain. Le sage Marcel Duchamp a raison : il faut laisser pisser le mérinos. »
(Un vrai roman, p. 125-126)

*


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Mao écrivant. Archives A.G.

Archives sonores. Mao, une vie, une oeuvre

Relisant ces lignes en même temps que les Chinois découvrent le manuscrit de Mao (à défaut de pouvoir lire la Charte 08 de leurs dissidents), je réécoute un vieil enregistrement, sans doute de janvier 1986. France Culture consacrait alors une émission — politiquement correcte ? — de la série " Une vie, une oeuvre " à Mao Tsé-toung.
Parmi les intervenants, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et les philosophes Alain Badiou et Christian Jambet.
Extraits.

1. Philippe Sollers (6’43)

« Pourquoi Mao a été ce grand révolutionnaire et homme de guerre, avec cette subjectivité si particulière. »
Joseph Needham [17] « Le taoïsme chez Mao, c’est une question de plein droit, de fond. »
Sur la contradiction de Mao Tsé-toung [18] et la logique chinoise : «  je continue à penser que le texte de Mao est un chef-d’oeuvre de raisonnement. » — « la subtilité de ce texte me paraît encore aujourd’hui énorme, de même que la beauté intrinsèque de certains poèmes qui sont d’ailleurs la reprise cursive d’un moine mystique du 13ème siècle. La calligraphie de Mao le prouve. »
« Le personnage de Mao me paraît encore aujourd’hui comme extrêmement singulier et je dirais même émouvant. »

RÉPONSE À UN AMI
1961


nuages blancs volant sur les neuf sommets
pentes vertes : filles de l’empereur descendant le vent
une branche de bambou tachetée : mille larmes
dix mille nuages rouges : cent couches d’habits

lac Dongting : tourbillons-vagues-neige lié au ciel
sur l’île : chant des poèmes ébranlant la terre
d’où mon désir : rêver dans l’espace vide
partout sur le pays fleuri : soleil du matin

Traduction : Philippe Sollers, Tel Quel 40, Hiver 1970
Sur le matérialisme, 1974.

*


2. Marcelin Pleynet (9’28)

Le voyage en Chine de 1974 [19].
Les poèmes de Mao affichés partout étaient illisibles pour les Chinois.

Le geste politique initial de Mao était de se présenter comme celui qui était capable de s’approprier tout l’espace culturel du passé chinois.
L’écriture " herbeuse ".
Tracer un caractère est un geste symbolique autant que politique.
La "Réponse au camarade Guo Moruo" et la légende du Si Yeou Ki [20].

RÉPONSE AU CAMARADE GUO MO-RUO
17 novembre 1961


vents et tonnerres se levant sur la grande terre
aussitôt fantômes naissant sur les tas d’os blancs
le bonze est idiot mais éducable
les catastrophes viennent des génies malfaisants

le singe d’or brandit son bâton de mille livres
dix mille li sans poussière et l’univers devient jade
appelons aujourd’hui Sun le grand parfait
devant le retour en brouillard des monstres

Lecture : Marcelin Pleynet.
Traduction : Philippe Sollers, Tel Quel 40, Hiver 1970
(Sur le matérialisme, 1974).
Reproduit également dans Stanze de Marcelin Pleynet, coll. Tel Quel, 1973, p. 163.

*


Deux autres intervenants à l’approche très différente (aujourd’hui comme hier)...

3. Alain Badiou (7’15)

A nouveau sur De la contradiction.
Mao a arraché le matérialisme dialectique à son statut académique.
Un rapport à la fonction du Temps très différent de tout ce qui a précédé.
Une figure de la politique agissante et non une abstraction logique.
Sortir la philosophie de la salle de conférence.
La dialectique du trouble et du clair. Faire la clarté dans un monde troublé [21].

***

*


4. Christian Jambet (6’23)

Mao avec Platon contre Aristote.

Le 10 février 1997, Christian Jambet qui participa à la Gauche prolétarienne, revenait sur le sens de son maoïsme dans les années 1969-1974.

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Mao écrivant à la verticale de son dessus. Archives A.G.

Mao et la calligraphie

Au début du XXIe siècle, certains calligraphes ont voté pour les dix plus grands calligraphes chinois du XXe siècle. Mao Zedong (1893-1976) figure dans la liste. D’après les calligraphes contemporains, les oeuvres de Mao Zedong possèdent un style libre, vigoureux et élégant.

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Extrait d’un poème de Mao Zedong, qu’il a lui-même calligraphié en style cursif.

À 8 ans, Mao Zedong a commencé ses études primaires dans une école privée de style ancien et a appris à écrire au pinceau. Dès lors, il n’a cessé de pratiquer pour devenir un grand maître calligraphe. C’était à l’époque de l’essor du beixue. Mao Zedong a commencé à imiter les estampes des inscriptions gravées sur stèles. Il a également copié les œuvres des calligraphes réalisées sur soie ou papier. Ces exercices ont jeté une base solide pour ses créations futures. D’après ses proches, Mao Zedong n’a jamais cessé de faire des exercices calligraphiques, que ce soit en temps de guerre ou de paix. Chaque fois qu’il arrivait à un endroit, il allait visiter d’abord des monuments historiques et lire les estampes d’anciens calligraphes pour trouver l’inspiration. Ses œuvres sont ainsi caractérisées par le style cursif. À l’âge adulte, il a trouvé son propre style : libre, rustique, surprenant. Ses caractères, empreints de passion, ne manquent pas de raison. Devant ses œuvres, on est séduit par les traits tantôt gros, tantôt raffinés, qui courent avec autant de vitesse que de lenteur. La grandeur et la force de ses œuvres sont à l’image de ses actes. Mao Zedong a parlé de l’esthétique de ses œuvres. D’après lui, la conception dialectique existe dans la calligraphie chinoise : il y a des traits longs et courts, gros et minces, droits et ronds, réels et furtifs. Selon lui, les caractères doivent refléter l’esprit ou l’énergie. C’est ainsi que pour la copie des estampes, il faut d’abord scrupuleusement imiter, puis saisir leur essence.

D’après Mao Zedong, la forme et l’esprit doivent être unis. Respectueux envers les anciens maîtres, il ne s’est pas contenté de les copier. Il a préconisé l’innovation, affirmant qu’il fallait adopter les points forts d’autrui pour créer son propre style afin d’atteindre un niveau idéal. Ce sont les expériences politiques de Mao Zedong qui expliquent également son succès en calligraphie.

Extraits de poèmes de Mao Zedong

WU BING, La calligraphie des empereurs et des dirigeants modernes

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On peut lire également sur chine.information.com l’information suivante en date du 23-08-07 :

La calligraphie de Mao dans une police d’écriture chinoise

Les chinois savent que Mao Zedong est réputé pour sa maîtrise de l’écriture et de l’art de la calligraphie chinoise. Les informaticiens ont récemment créé une police de caractère à partir de l’écriture de Mao. Elle est même déjà en test et téléchargeable en ligne sur certains sites chinois depuis le 15 août dernier. Nul doute que les amoureux de la calligraphie chinoise vont se ruer vers la nouveauté. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux de la province de Jiangsu (江苏) qui, après 4 mois d’efforts, a développé cette police. Il s’est pour cela inspiré des centaines de manuscrits de Mao pour au final rassembler plus de 1600 idéogrammes différents fidèles aux originaux et environ 5000 d’imitation.

Si les utilisateurs de l’informatique reconnaissent unanimement la beauté de cette écriture, ils déplorent tout de même la non-lisibilité de celle-ci. En effet, avec un style très particulier, il faut posséder de solides connaissances en chinois pour pouvoir "déchiffrer" un texte écrit par Mao. L’auteur espère voir la sortie officielle de son travail en octobre prochain, et ce malgré de nombreuses interrogations notamment sur les droits d’auteur.

Yang Zhao.

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Épilogue 1 (30 décembre 2012)

La vérité passe toujours par la représentation...

L’exposition d’Andy Warhol à Pékin et à Shanghai en 2013, aura lieu sans la fameuse série de Mao, rejetée et censurée par le gouvernement chinois quelques semaines avant l’exposition.

Philippe Sollers
Interventions

I.

La vérité passe toujours par la représentation. Les lourds bureaucrates chinois qui s’enrichissent sans mesure sur le dos du peuple, et qui, désormais, occupent partout des places de choix dans la valse des marchés financiers, ne peuvent pas supporter la représentation authentique de Mao, leur cauchemar, exécutée par un des grands artistes du XXe siècle (à côté de qui Edward Hopper, célébré par l’académicien français Marc Fumaroli, n’est qu’un banal représentant du réalisme socialiste) : Andy Warhol. Il a peint ces portraits en 1972 - 1974, au moment même où je me trouvais à Pékin en parfaite communication spirituelle avec lui. Le vrai jour de la raison se lèvera enfin en Chine, lorsque l’un des portraits magnifiques de Mao, peints par Warhol, remplacera la photographie périmée qui persiste encore à l’entrée de la Cité interdite. Que les réactionnaires du monde entier tremblent ! Que les académiciens trépignent ! Que les milliardaires chinois se déchaînent ! La véritable histoire est en marche et rien ne l’arrêtera. Pour plus d’informations, lire Mao était-il fou ? dans Fugues (Gallimard, 2012).

Le chemin est tortueux, mais l’avenir chinois (notamment à Bordeaux) est radieux !

Philippe Sollers, Shanghai, dimanche 30 décembre 2012, 19h15.

II.

J’étais à Rome le 24 décembre avant la grande messe de Noël admirablement exécutée par ce grand professionnel qu’est le pape Benoît XVI. Je m’étais entretenu avec lui dans l’après-midi pour mettre le dernier point à son appel aux dirigeants chinois pour obtenir plus de respect des religions. Ce « religions » au pluriel, ne m’a pas convaincu, puisqu’il s’agit avant tout, dans la stratégie du Saint-Siège, d’obtenir des mesures nouvelles de reconnaissance de la véritable Église catholique en Chine. Pour plus d’informations, voir dans la Bibliothèque chinoise, dirigée par Anne Cheng et Marc Kalinowski (Paris, Les Belles Lettres), la traduction prochaine du texte La Vraie Signification du Seigneur du Ciel, écrit en chinois par le grand jésuite Matteo Ricci, enterré à Pékin. Dois-je rappeler aux obscurantistes de mon temps, que les jésuites ont été les premiers, avant moi, à s’intéresser à la nervure de la culture chinoise ?

L’avenir de Rome se joue en Chine. Tout obscurantiste fanatique le devine et s’en plaint.

Philippe Sollers, Shanghai, dimanche, 30 décembre 2012, 19h30 .

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Quarante ans plus tard...

Épilogue 2 (26-30 août 2013)

Retour sur la Chine et son histoire récente sur France Culture du 26 au 30 août 2013. La radio ouvre ses archives et celles de l’INA, confronte les points de vue, tente de décrypter la réalité chinoise sous la mythologie, les slogans, les dogmes. L’émission s’appelle La Chine dans l’ombre de Mao. Nouvelle mise au point.

Le voyage en Chine du groupe Tel Quel

Une Chine pas vue et pas comprise ? C’est ce que proclame un universitaire. Les témoignages de Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et Julia Kristeva sur leur « voyage en Chine » de 1974 disent pourtant beaucoup d’autres choses. Mais il faudrait aussi relire en entier les numéros de Tel Quel (et de L’Infini) consacrés à la Chine. Ce qui, convenons-en, est beaucoup demander à l’université.

Philippe Sollers, François Hourmant, Marcelin Pleynet, François Wahl (11’58")

Marcelin Pleynet, François Wahl (1’30")

Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, François Wahl (8’30")

Marcelin Pleynet, Julia Kristeva (1’57")

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Épilogue 3

Chinois

Trop d’oscillations ? Vous n’êtes pas convaincus ? Ouvrez Médium (2014), p. 117 :

« Voilà aucun problème, je suis maintenant devenu chinois, j’ai plus de trois mille ans, je commence à contrôler le marché de l’art contemporain via Hongkong, ce qui ne m’empêche pas, peu à peu, de devenir plus chinois qu’un chinois, jour après jour, heure après heure. [...] La Chine avance à grands pas silencieux, pendant que les Arabes font beaucoup de bruit pour pas grand-chose (et le pétrole ? oui, oui, ça va). J’entre en calligraphe inspiré, dans le silence de ce silence, écriture verticale, de haut en bas et de droite à gauche, passant du fleuve horizontal à la profondeur vibrante debout. »

ou encore, p. 136 :

« Il est 5 heures du matin, et j’écoute Radio-Shanghai, à Venise, sur ondes ultracourtes. L’émission, en français, est hyperclassique, et s’appelle Médium. Il est question du professionnel taoïste. »

Radio-Shanghai rappelle Radio-Londres. Les messages ne peuvent être entendus que par ceux à qui ils sont destinés et sont capables de les déchiffrer (c’est vrai aussi des messages délivrés de temps à autre sur France-Culture). J’ouvre au hasard L’École du Mystère (2015), p. 112 :

« La radio brouillée de l’époque aurait pu intercaler deux autres "messages personnels". Le premier, d’un grand criminel, mais excellent stratège, dans un texte de 1938, intitulé De la guerre prolongée :
"Les règles de l’action militaire découlent toutes d’un seul principe : conserver ses forces, et anéantir celles de l’ennemi."
Ne criez pas, même si vous avez reconnu du Mao pur sucre. L’embêtant, c’est que l’ennemi, c’est la mort, et anéantir la mort est réputé impossible. Soyez réaliste, demandez l’impossible.
Le second message est le suivant :
"Parmi tels événements qu’il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre vice sérieux."
Là bravo, vous avez tout de suite reconnu Rimbaud, dans un des textes les plus énigmatiques de ses Illuminations. Il s’appelle, comme par hasard, Dévotion. »

Nous avons commencé ce voyage métaphysique par une longue citation de Sollers passant d’un même mouvement d’une illumination de Rimbaud aux poèmes de Mao et nous terminons par une nouvelle citation dans laquelle Sollers passe cette fois de Mao, stratège de la guerre prolongée, à Rimbaud. Ce nouveau rapprochement est-il le fruit du hasard ? La réponse est, bien sûr, négative. « Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue » écrit Rimbaud dans Guerre. Je note que la phrase complète de Rimbaud dans Dévotion est :

« Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu’il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux [22]. »

L’illumination se termine ainsi :

« Ce soir à Circeto [23] des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge, – (son cœur ambre et spunk [24]), – pour ma seule prière muette comme ces régions de nuit et précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire.
À tout prix et avec tous les airs, même dans des voyages métaphysiques. – Mais plus alors. »
*


TIMONIER

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Mao Yellow Jacket (Veste Jaune), Andy Warhol, 1972.

Et voici le retour du Grand Timonier (Le Nouveau, Gallimard, 2019, p. 89-91) :

[...] Un révolutionnaire conséquent du XXe siècle, hautement criminel, avec une personnalité très étrange, a mené, contre l’argent, une guerre radicale. Il n’a certainement jamais lu aucune pièce de Shakespeare, mais on l’a pourtant surnommé « Le Grand Timonier ». C’est ce foutu Mao en personne, qui aimait répéter, par gros temps, en tenant la barre : « Le chemin est tortueux, mais l’avenir est radieux. »

« Grand Timonier », ça a quand même une autre gueule que « Petit Père des Peuples » (Staline), « Führer » (Hitler), « Duce » (Mussolini), « Caudillo » (Franco). À la rigueur, on pourrait comprendre qu’un jeune homme d’autrefois, épris de navigation risquée, ait préféré le marin aux autres pénibles vociférateurs terrestres, sans parler d’un vieux maréchal de France (Pétain) à la voix chevrotante. On réprimandera sévèrement ce jeune homme irresponsable et romantique avant de lui trouver, bien plus tard, des circonstances atténuantes (mais pas trop) pour ses qualités littéraires. On censurera le plus possible certains de ses livres, et surtout sa revue décalée, Le Nouveau. Pas un mot dans la New French Review bien sûr.

[...]

J’ai devant moi l’ancien petit livre rouge de Mao, édité en français en avril 1968. II fallait être drôlement allumé, ou partisan d’un canular mondial, pour soutenir les propositions suivantes :

« S’instruire sans jamais s’estimer satisfait, et enseigner sans jamais se lasser, telle doit être notre attitude. »

« Notre méthode principale, c’est d’apprendre à faire la guerre en la faisant. »

« Sur une feuille blanche, tout est possible, on peut y écrire et y dessiner ce qu’il y a de plus nouveau et de plus beau. »

Aucun doute : ces instructions sont préférables à celles du Coran, et vont beaucoup plus loin, dans leur débilité apparente [25], que toutes les injonctions réactionnaires, à commencer par les élucubrations des pseudo-penseurs de la Silicon Valley. Vous m’objectez aussitôt que le Grand Timonier a échoué sur toute la ligne en produisant des dégâts considérables. Mais supposez que, selon les lois implacables de la dialectique, il se soit transformé en son contraire pour arriver à une forme inouïe de capitalisme nouveau. C’est toujours lui, son selfie à la main, qui ne pouvait compter, à l’époque, que sur 600 millions de Chinois. Ils sont aujourd’hui plus du double. Qui vivra verra, qui rêvera vivra.

« Qu’est-ce qui est irrécupérable ? La contradiction, elle seule. » [26]. Assumant pleinement le mouvement et (de) la contradiction, Sollers qui, en 1976, disait de Mao qu’il était le seul anti-maoïste sérieux, serait-il le seul anti-sollersien sérieux ?

Rappelons la maxime de L’Infini. Elle est encore de Rimbaud :

« Les calculs de côté, l’inévitable descente du ciel et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit. »

C’est dans Jeunesse I Dimanche.

C’est clair, non ?

Dimanche 8 septembre 2019. A suivre.

*

[1Cf. Warhol spirit.

[2En octobre, et non en septembre, car c’est le 9e jour du mois lunaire. Cette année, la fête du Double Neuf aura lieu le 7 octobre 2019.

[3Zhou Enlai, décédé quelques mois plus tôt, avait souhaité que ses cendres soient « dispersées dans les rivières et sur la terre de notre patrie ». Aimé des Chinois qui avaient porté spontanément des couronnes et des fleurs blanches au monument aux Héros du peuple, sur la place Tian’anmen, à l’annonce de sa mort — un million de personnes se rassemblant pour voir le cortège emportant son corps — il a échappé au mausolée.

[4Dans le calendrier lunaire, la fête Double Neuf eut lieu en fait le 31 octobre 1976. A.G.

[5En tout cas, des dissidents chinois, s’inspirant peut-être de la charte 77 de Vaclav Havel, viennent de lancer leur charte 2008. A quelques mois du 20ème anniversaire des événements de la place Tian Anmen. A suivre.

[6L’ensemble sera publié en 1977.

[7Il a lieu à Tangshan.

[9C’est Sollers qui souligne dans tout le texte.

[11Sollers fait allusion à la publication dans Tel Quel n° 66 (été 1976) de sa traduction de deux poèmes que Mao écrivit en 1965 : En remontant sur le Ching-Kang et Dialogue d’oiseaux. Le "bandeau" de ce numéro de Tel Quel disait : Encore la Chine.

[12Se reporter à Philippe Forest, « Histoire de Tel Quel », Seuil, 1995, p. 483-484.

[13Se reporter à mon article Sollers-Lu Xun, même combat : Sollers y cite sans distance Yao Wen-yuan, l’un des membres du « groupe de Shanghaï ».

[14Monsieur Nietzsche.

[15Je souligne. A.G.

[17Cf. Joseph Needham.

[20Sur la légende du Si Yeou Ki ou Le Voyage en Occident, voir Marcelin Pleynet, Le bandeau d’or, in STANZE, coll. Tel Quel, 1973, p. 153.

[21Lire également : Mao — De la pratique et de la contradiction présenté par Slavoj Zizek.
En n’oubliant pas que le premier à relire et à tenter une lecture approfondie de l’essai de Mao De la contradiction ne fut autre que Philippe Sollers dans une communication faite le 27 janvier 1971 au Groupe d’Études Théoriques de Tel Quel et reprise dans Sur le matérialisme (Seuil, Coll. Tel Quel, 1974)

[22Je souligne.

[23Combinaison des mots Circé la magicienne de l’Odyssée, qui transforma en animaux les compagnon d’Ulysse, et Ceto qui veut dire baleine en grec (cétacé).

[24Spunk : Mot anglais qui signifie "cran", "courage", "audace" ; en argot anglais signifie "sperme", "foutre".

[25Qu’écrivait Sollers dans Une vie divine ? « Le Petit Livre rouge, accablant recueil de poncifs qui finissent par être cocasses par leur simplisme même » (voir plus haut).

[26Un vrai roman, 2007, folio 4874, p. 319. Cf. De la contradiction ou (c’est le sujet) Sur la contradiction ou encore (c’est plus long, mais il faut tout lire) Lénine et le matérialisme philosophique.

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 6 décembre 2018 - 15:15 1

    La Guerre du Goût vient d’être publié en chinois. Voici l’annonce faite par Sollers sur son site...


    La Guerre du Goût.
    ZOOM : cliquer sur l’image.

    L’exposition d’Andy Warhol à Pékin et à Shanghai en 2013 avait eu lieu sans la fameuse série de Mao, rejetée et censurée par les bureaucrates chinois . VOIR ICI. Soit.
    J’ai découvert un portrait de Mao magnifique et rare, car provenant d’une collection privée, présenté lors d’une exposition Warhol au CaixaForum de Madrid au printemps dernier. Le voici.


    AndyWarhol, Mao, 1972.
    Photo A.G., 23 avril 2018. ZOOM : cliquer sur l’image.

    « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés. »