![]() Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard
actualisé le 1er avril 2010
Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard d’Alain Fleischer CRITIQUES : La solitude de l’incompris Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard est un film simple Godard, on le sait, est un grand bavard LIRE ÉCOUTER VOIR Histoire(s) du cinéma : trois extraits (1999) Godard à la télé — 1960-2000 Bande à part (1964)
Quel cinéaste, depuis cinquante ans, a été plus critiqué, haï, connu, reconnu, méconnu que Jean-Luc Godard hormis peut-être Guy Debord — qui, d’ailleurs, n’avait pas de mots assez durs à son égard ? Aucun. Et pourtant qui aura plus que lui interrogé du dedans le monde des images qui, aujourd’hui, envahit tout : les corps, les âmes, les esprits ? Personne. Godard "bouffon", de mauvaise foi, confus, approximatif, "dépressif" absolu, "écrivain raté", peintre sans palette, manipulateur ? Mais Godard déconstructeur infatigable d’images et de sons, prodigieux inventeur de formes, provocateur d’idées, remettant tout sans cesse en cause — à commencer par lui-même —, interpellant le politique, le spectacle, la technique elle-même. Godard ou le travail du négatif.
![]() Un film français d’Alain Fleischer avec Jean-Luc Godard, Dominique Païni, Jean Narboni, Jean-Marie Straub, Danièle Huillet, André Labarthe, et Christophe Kantcheff. Genre : Documentaire - Durée : 2H05 mn. Alain Fleischer parle de son film en compagnie de Nicole Brenez (le 21 janvier à 13h lors de l’émission Tout arrive, 27’) :
Le Synopsis officiel du film (Editions Montparnasse) :
Dans ses conversations avec divers interlocuteurs, Jean-Luc Godard développe la réflexion sur l’Histoire, la politique, le cinéma, l’image et le temps, qui le conduira à s’exposer comme artiste au Centre Pompidou, au printemps 2006. Les échanges avec Dominique Païni, Jean Narboni, Jean-Marie Straub, Danièle Huillet, André S. Labarthe et Christophe Kantcheff (dans cet ordre), ont été filmés chez Jean-Luc Godard à Rolle, dans son studio de travail, puis au Fresnoy-Studio national [1], face aux étudiants et à leurs ?uvres, dans les espaces d’exposition et dans une salle de projection, et enfin au Centre Pompidou, en suivant le cinéaste dans son parcours. La matière et les enjeux sont ceux que Jean-Luc Godard avait envisagé de présenter dans ses cours au Collège de France. Sous une autre forme, devant la caméra, et en compagnie de ses interlocuteurs, Jean-Luc Godard confie ce qu’il tenait à nous dire aujourd’hui, ou a été conduit à exprimer lors de ces échanges. ![]() SORTIE NATIONALE LE 21 JANVIER 2009 au Reflet-Médicis à Paris Programmation Séance du soir, quotidienne (du 21 janvier au 3 février), puis hebdomadaire (du 4 février au 12 mars), la séance du jeudi étant suivie d’un débat pendant les 2 mois de programmation : Jeudi 22 janvier à 19h00 : Dominique Païni et Alain Fleischer En province : Et un long entretien de Jean-Luc Godard avec Olivier Bombarda et Julien Welter (décembre 2007) sur ARTE. ![]() La solitude de l’incomprisJean-Luc Godard est filmé par bribes, dans le cadre d’un partenariat avec le Studio national du Fresnoy, coproducteur d’un projet consistant à tourner neuf films pour une exposition intitulée « Collage(s) de France », et qui deviendra « Voyage(s) en Utopie, 1946-2006, à la recherche d’un théorème perdu ». Ce projet devait constituer un regard critique sur le cinéma, la télévision et l’audiovisuel, à travers des échanges avec les étudiants du Fresnoy et diverses personnalités, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, André S. Labarthe. La caméra d’Alain Fleischer saisit aussi Godard recevant Dominique Païni ou Jean Narboni chez lui, à Rolle, en Suisse. Quel est ce théorème perdu auquel fait allusion l’intitulé final de cette exposition qu’il estime sabotée et qu’il parcourt avec le journaliste de Politis Christophe Kantcheff ? Jean-Luc Godard confie qu’il se destinait aux mathématiques dans sa jeunesse, évoque deux mathématiciens auxquels il dit s’être identifié, Evariste Galois et Niels Abel. Le théorème dont il rêvait aurait défini un septième art idéal, capable de fouiller l’histoire, de faire progresser une science du montage (art de faire surgir une vérité en juxtaposant deux images), de transformer écrit et image en frère et s ?ur...Un rêve resté utopique, et n’ayant laissé que regrets...
Jean-Luc Douin, Le Monde du 21-01-09.
Au centre : Alain Fleischer, à droite : JLG
Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard est un film simple... des conversations filmées par Alain Fleischer à Rolle, au Fresnoy, parmi les objets de l’exposition, ou plutôt des ruines de l’exposition qu’il avait présentée à Beaubourg. Godard parle, avec une poignée d’interlocuteurs : Straub & Huillet, André S.Labarthe, Jean Narboni, Dominique Païni et le journaliste Christophe Kantcheff. Découpé en blocs, le film est à l’écoute, intervenant peu, comme en veille. Alors on écoute. Que dit Godard ? Pour qui a suivi de près son travail ces dernières années, rien d’extraordinaire ou de radicalement inédit. Quelques petites phrases, alors, à se mettre sous la dent. Une petite perfidie de la part de JLG, un peu mesquine, quand il snobe Deleuze qui était venu défendre son fameux montage Golda Meir / Hitler. Une anecdote, un peu d’humour, qui est aussi une vérité forte, quand il dit que c’est quand il ne sait pas qu’il a le plus envie de parler. Une grosse émotion, aussi, quand à la fin du film, évoquant le destin de deux mathématiciens maudits auxquels il s’identifie, Godard se gonfle de sanglots. Ce qui se fait entendre, dans ce film, est, par-delà les discussions, une conversation, une conversation morcelée, celle que Godard entretient avec le cinéma, la pensée, et donc lui-même. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que l’image d’un Godard isolé, retranché derrière sa parole, sa pensée, ses raccords, ses histoire(s), n’est jamais contredite, sinon par un éclair dans les yeux, un mot plus haut que l’autre, quelque chose de fugace, toujours, mais qui comme la neige a fondu au matin suivant. La solitude au c ?ur d’un empire est le sujet du film, c’est certain, et d’ailleurs il est frappant de mesurer combien une certaine déférence envers JLG ravage la possibilité même du dialogue. Mais plus profondément, et au-delà de cette rupture de faisceau que le film nous montre sans cesse, ce qu’il raconte touche plus encore à la pensée-Godard elle-même - c’est sa vertu strictement pédagogique. Godard est un homme qui prend le risque de la pensée, dans sa forme elle-même la plus risquée : fragmentaire, digressive, arbitraire parfois - un bégaiement, disait Deleuze. Qui a fréquenté son cinéma - et a fortiori ses interlocuteurs du moment - sait quel douloureux paradoxe il doit endurer : il a toutes les clés, le mode d’emploi de la machine, et en même temps, précisément, ces clés n’ouvrent aucune serrure, cette machine n’en fait qu’à sa tête. Tel est l’espace compliqué où se noue un dialogue avec JLG, toujours impossible, toujours nécessaire, toujours recommencé. Jean-Philippe Tessé, Chronicart. Autre article et dossier sur cahiersducinema.com. ![]() Godard, on le sait, est un grand bavardSa parole est un instantané de sa pensée et sa pensée passe d’une analogie à l’autre, mettant en rapport l’histoire, l’art et la politique avec ce qui l’obsède depuis toujours : le cinéma. Difficile de se planter en le filmant. Moins facile de faire un tri pour en tirer un film cohérent. Intelligemment, Fleischer a choisi de rester proche du rapport de JLG avec les images, ce qu’elles lui disent du monde et de la place qu’elles accordent à celui qui les regarde. On voit à quel point Godard est un résistant qui n’a jamais transigé sur ses opinions, à quel point il est resté fidèle à la Nouvelle Vague (plus que tous les autres) et à quel point cela l’isole de notre époque, qu’il déplore sereinement. Drôle, passionnant, touchant : les adjectifs paraissent bien faibles pour décrire le plaisir qu’il y a à observer et écouter l’un des derniers génies du cinéma. Nouvelle Vague Un cinéaste, c’est quelqu’un qui s’exhibe à travers la matière de ses films. Quoi de plus naturel alors de constater à chaque fois que nous avons l’occasion d’en voir un, les similitudes qu’il entretient avec ses oeuvres : rien de plus hitchcockien qu’une interview d’Hitchcock, entre jovialité innocente et retournement ironique. Il n’y a rien qui ressemble plus aux films de Fritz Lang que Lang lui-même ; Godard, quand il le filme dans le Mépris, sait qu’il capture quelque chose de son cinéma. Et, bien entendu, difficile de faire plus godardien que JLG.
Le Mépris Ces petites réflexions semblent évidentes, élémentaires, basiques, mais elles n’empêchent pas bon nombre de films qui furent récemment des succès critiques de nous écraser de leur certitude. Pour comprendre cet abandon de toute idéologie dans le discours critique, il faut aller au-delà de la crise qui frappe la presse cinéma, il faut regarder l’évolution de la cinéphilie. Car le cinéphile est rapidement passé de l’idéaliste borné qui croyait en la capacité du cinéma à changer le monde au cynique esthète pour qui le cinéma est affaire de goût, le sien. Il est moins passionné par ce que le cinéma peut encore lui révéler du monde que par l’image qu’il lui renvoie de son intelligence. Impossible dans ces conditions de parler d’une seule voix, de se rallier derrière une même cause, de constituer un mouvement (il faut voir par exemple comment au sein de notre rédaction il nous est difficile de constituer un top 10 des films de l’année qui correspondrait à une sensibilité commune). C’est tout le problème que tente de pointer Godard de son doigt tremblotant en s’essayant, lui le cassant, à la pédagogie, quand il indique aux étudiants en art, après une visite de l’exposition de leurs installations, ce qui ne va pas dans leur démarche : leur discours précède leurs ?uvres, existe en soi et pas par leurs créations (qui n’en sont alors que l’illustration). « Narcissisme » lance André S. Labarthe qui est à ses côtés, moins soucieux de prendre des gants. Et quand Fleischer filme les mines déconfites, médusées et indignées des étudiants, on réalise à quel point ce discours leur est étranger, lointain, incompréhensible, là où il aurait dû aller de soi. Ici et Ailleurs C’est donc toujours préoccupé par la position où il se place, lui et le spectateur, que Godard appréhende ses sujets. C’est toute la réflexion d’un des films qu’il prépara pour l’exposition, dans lequel il monte diverses images issues de films et d’émissions TV auxquels il appose une mention « bonus » ou « malus ». Malus pour Tarantino et Reservoir dogs. Bonus pour les larmes inattendues de cet ancien combattant de la guerre d’Algérie lors d’un témoignage télévisé. Ce procédé suscite autour de lui scepticisme et étonnement : certains le contestent, d’autre se demande pourquoi le réalisateur tombe dans de telles facilités. Pourtant Godard ne fait que rappeler en quoi consiste la fonction critique : discerner l’image sincère de la crapuleuse (pour reprendre l’expression d’Alain Bergala), celle conçue dans le doute de celle pétrie par la certitude, en les confrontant les unes aux autres.
Notre Musique Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard permet de mieux saisir les cheminements de réflexion qui animent le cinéaste, véritable machine à penser, aussi bien quand il parle que quand il filme. C’est ce drôle de personnage qu’on nous donne à voir, passionnant parce que génial mais surtout hilarant dans sa manière de se confronter au monde, de le questionner, d’essayer de le comprendre. C’est avant tout un esprit très logique qui ne voit pas l’intérêt de détourner un objet de sa fonction première (quand il imagine un procédé de défilement d’images avec un moulin à eau pour son exposition à Beaubourg, il exige un véritable écoulement d’eau pour faire tourner celui-ci), pointilleux sur le sens des mots et la signification de leur emploi (pourquoi utiliser un terme comme « exploitation » pour parler des films commercialisés en salle) et soucieux d’établir l’ordre des choses de manière exhaustive (« Lanzmann n’a raconté que la fin de l’histoire dans Shoah, il faudrait commencer là » indique-t-il à Narboni en montrant la photo d’une fillette qui sourit lors d’un défilé nazi). Ce que Godard ne comprend pas c’est l’absence de sens, les actes qui ne riment à rien et qu’il met en évidence à coup d’analogies (tout comme ses films). « Pourquoi cette tisseuse ne produirait-elle pas des soutiens-gorge » s’interroge-t-il à propos d’une des installations de l’exposition des étudiants (une tisseuse musicale qui ne tisse pas). Godard fonctionne à la manière des grands burlesques, tels Chaplin ou Tati, qui font rire en pointant l’absurdité du monde, et non pas en étant absurdes eux-mêmes. C’est peut-être tout ce qu’il nous reste du cinéma aujourd’hui, ce vieux corps un peu fatigué mais dont la vitalité d’esprit nous touche parce qu’elle nous fait rire et parce que ce rire nous fait réfléchir. Mais voir dans le film de Fleischer qu’il se heurte à pas mal d’incompréhension et de rejet (beaucoup de ses propositions pour son exposition furent refusées, si bien qu’il a fini par exposer les maquettes de ses projets sous forme de ruines), nous fait comprendre l’ampleur d’un travail critique laissé à l’abandon sous le coup d’une époque qui méprise trop les intellectuels, et qu’il est urgent de réactualiser. Matthieu Santelli, critikat.com. ![]() Lire, écouter, voirEnsemble et séparés — Sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard Jean-Luc Godard, l’insurgé par Guy Scarpetta. Godard interwievé par Serge Daney. Godard-Zagdanski : littérature et cinéma, entretien du 4 novembre 2004. Lire également : L’oeil du Prince de Thomas A. Ravier qui consacre de très belles pages à JLG et son Histoire du cinéma (Coll. L’Infini, 2008, p. 241-268 [3]). Et surtout : Godard au travail d’Alain Bergala (Ed. Cahiers du cinéma, 2006).
Godard dans le TempsLa critique de cinéma, Le Mépris, Brigitte Bardot, la télévision. Tout va bien (9’55) JEAN LUC GODARD 1972 ENTRETIEN CLIP TV ORTF FILM... Histoire(s) du cinéma (1999)« Finalement, le mieux est d’être calme pour évoquer Godard, ni excessivement élogieux par volonté de préserver le culte, ni excessivement critique, attitude qui cache généralement une naïve volonté iconoclaste, un besoin puéril de scandale spectaculaire, le désir de se singulariser inutilement au sein des admirateurs culturels. Bien sûr que les huit petits films des Histoire(s) du cinéma n’ont absolument rien de commun avec Finnegans Wake (pitoyable raccourci cinéphilique), mais, inversement, ils peuvent nous bouleverser, ils ponctuent magnifiquement le siècle, de façon à la fois intrigante et lyrique. Godard est un petit bricoleur inspiré (un zappeur fou), parfois fulgurant, capable d’intuitions géniales, d’un grand sens incantatoire ; Godard est superficiel, fastidieux, coincé, désenchanté, inculte, pompeux voire pompier. Cela étant dit, comme le rappelle Sollers [4], il est un des seuls avec Debord à avoir entrepris la critique directe de cet incroyable aliénation industrielle par l’image. Dès 1966 : « Il n’y a pas besoin d’événements fortuits pour photographier et tuer le monde. » » Thomas A. Ravier, L’oeil du prince, coll. L’infini, p. 265. Synopsis, genèse, composition, photogrammes sur ce site. Extrait 1 : le début (9’55) Extrait 2 : Seul le cinéma (2’22) Extrait 3 : il grando cinema italiano (6’52) PositionsGodard à la télé un homme de cinéma
(durée : 26’15" — Archives A.G.) Bande à part 1964« Un film qu’on pourrait supprimer » disait Godard en 2001 dans son entretien avec A. Kluge. Vraiment ? Anna Karina, Claude Brasseur, Sami Frey. Voix off : JLG.
Le madison de Bande à part par BenjyCompson « Mon histoire finit là comme dans un roman bon marché, à cet instant superbe de l’existence où rien ne décline, rien ne dégrade, rien ne déçoit. » [1] La revue art press y a consacré un numéro spécial en novembre 2008 : art press. [2] qui dans son papier atterrant sur le film paru dans le Nouvel Obs avouait la faiblesse de son intellect en confessant ne pas comprendre ni Godard, ni ses films. [3] T.A. Ravier aborde également Renoir, Bresson, Hitchcock, Lang, Welles, Hawks d’une manière nouvelle. Dans la collection de Ph. Sollers c’est un événement. C’est un livre sur lequel nous reviendrons. [4] Dans Debord au cinéma, Éloge de l’infini, 2001, coll. blanche, p.555. A.G. |
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