Vous savez qu’une édition critique de Paradis est en cours de la part de Thierry Sudour, c’est un travail extrêmement méticuleux, minutieux, qui prouve que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le livre est bourré d’informations très précises, notamment sur un point qui, je crois, nourrira notre conversation, à savoir l’intervention massive de la Bible. La Bible en français, ça n’existe pratiquement pas sauf comme point d’adhésion, de résistance, ça fait partie de l’Histoire hexagonale, alors que vous savez très bien qu’en anglais ou même en américain, ce texte là est mâché et remâché. Donc l’édition critique prouve qu’il y a une intervention massive — dès le début — d’une réécriture de la Bible. Mais pas seulement, de toute la bibliothèque en quelque langue qu’elle soit. J’ai fait deux ans d’hébreu à l’époque et trois ans de chinois juste pour me familiariser un peu avec la question. Il s’agit donc de quelque chose d’assez ambitieux sur quoi on peut éventuellement déraper à chaque instant, ce qui n’est pas le cas. L’illustration de la révélation que c’était ça qu’il fallait faire après 1968, dans ces années-là, c’est évidemment, le lieu et la formule, à Venise que ça se passe.
Philippe Sollers,
Entretien pour la revue In Situ (06/2006)
L’indélisable
En regard de l’article, cette photo, pleine page :
Bernini, La Vérité dévoilée par le Temps (détail)
Rome 11 décembre 2007, photo Sophie Zhang.
C’est bien là le sens de « l’indélisable » — toujours à lire — comme l’indémodable est toujours à la mode. Et plus..., la Vérité dévoilée par le Temps ! A la fois le Temps chronologique, et le Temps du texte qui, dans son espace-temps, sans marquage spatial (majuscules, ponctuation, blancs de retour à la ligne ou de séparation de paragraphes ou de chapitres), constitue une sorte de « gommage » de l’espace comme pour mieux donner au Temps, la première dimension, sa dimension primordiale, essentielle... « Nous vivons dans le Temps comme le poisson dans l’eau... Difficile de l’observer de l’extérieur ! » dit Jean d’Ormesson. A moins de laisser couler le Temps pour découvrir la Vérité...
Mais lisons plutôt Thierry Sudour :
Nota : Titrages pileface ajoutés pour la version écran notés avec un (*)
L’EXTRAIT
Nul doute que, pour l’éventuel lecteur d’aujourd’hui, Paradis ne soit un livre comme un autre. La présence d’un volume imprimé sur les rayons des librairies et des bibliothèques, à défaut de lui assurer des lecteurs, atteste la réalité physique, sociale et économique de l’ ?uvre. L’édition de 1981, au Seuil, les rééditions au format de poche, en 1994 et 2001, l’inscrivent dans le cycle normal de la publication et de la diffusion de l’écrit. Pourtant, avant sa parution en volume, Paradis a été autre chose qu’un livre. Paradis prend en effet toute sa dimension dans son mode de publication originel. Volontairement singulière dans son fonctionnement comme dans sa visée, la publication saisonnière du texte de Sollers, faisant aboucher de manière cyclique et (apparemment) morcelée l’écriture à la lecture, mérite qu’on s’attarde sur cette formule qui recompose le temps et l’espace traditionnels de la lecture.
La publication
Pendant sept ans, du printemps 1974 à l’été 1980, le texte a paru par épisodes de longueurs inégales, à des intervalles de publication parfois irréguliers. Le titre, cependant, est le même pour tous, qui sera aussi celui du volume de 1981 : Paradis. Il pourrait s’agir d’une simple vicissitude éditoriale. Inachevée, l’ ?uvre serait donnée à lire sous cette forme de publication fragmentaire et répétitive. La publication aurait alors pour seules fins de manifester la présence d’une ?uvre en élaboration et, par là, de rappeler que l’écrivain écrit même s’il ne publie pas de livre. Enfin, elle permettrait de donner à lire un texte dont la date d’achèvement est inconnue.
(Nota : Rappelons que notre travail ne concerne que le premier tome. Paradis 2 a, lui, été publié en 1986 chez Gallimard puis réédité en Folio en 1995.)
Ces considérations ne sont certainement pas étrangères à Sollers. Publier, à intervalles réguliers, un texte en train d’être écrit, de s’écrire, signale que l’écrivain est vivant, non tant vivant socialement que vivant sous l’ordre de l’écriture. Sous sa forme imprimée, le texte marque également un certain état d’accomplissement de l ’écriture. Enfin, donné à la lecture par le biais de la revue Tel Quel, le texte entraîne inléluctablement un certain nombre d’attentes et de commentaires de la part des lecteurs et de la critique. Ainsi l’auteur peut-il, au fil des livraisons, ajuster son texte afin de déjouer toute tentative de critique globale ou contrevenir aux attentes qui se fonderaient sur une lecture linéaire ; la publication saisonnière constitue une chance de prendre d’avance ses contemporains. Par exemple, lorsqu’une femme avec qui discute le narrateur lui recommande (le mot est faible) de ponctuer son texte, suit aussitôt le commentaire du narrateur, d’abord sous la forme de paroles rapportée puis surgissant du texte lui-même :
« tu devrais ponctuer reprend-elle je te comprends pas je vois pas pourquoi je résisterai jusqu’à mon dernier souffle on déjeunait elle était inquiète elle se demandait j’étais pas profondément délirant je lui dis que je voulais être incommensurable exception d’erreur impensable que quelqu’un se demande un jour la raison de tout ça pourquoi un type s’est obstiné à faire ça que j’introduisais la mort dans mon angle des chiens se mirent à aboyer elle se retourna mais je voyais bien qu’elle aimait pas musique que la littérature la laissait froide qu’elle fermait les yeux devant la peinture bref que je pouvais toujours me l’accrocher comme d’habitude pondus comme ils sont scellés capsulés »
Ou encore, le texte peut s’affirmer, ne manquant pas alors de dérouter ses lecteurs, comme un commencement qui n’est pas près de finir alors que la critique n’a qu’un seul souhait, que « ça » cesse :
« mais vous me dira-t-on votre bouquin c’est quoi ces pourquoi roman poésie narration sermon ça parle de quoi de vous de n’importe quoi ça veut être quoi ça va bientôt finir ou bien quoi comment faire sentir que je ne fais que commencer qu’essayer de relever de laisser ouvert l’annoncé puisque tour sera infiniment pareil de nouveau que je l’écris pour que ce soit infiniment dépassé nouveau et infiniment de nouveau dans les siècles consumés des siècles »
On ne saurait nier que la publication trimestrielle est utile à l’écrivain et lui assure une latitude et une liberté plus grandes dans son positionnement par rapport aux différents commentaires sur l’ ?uvre qu’il est en train d’écrire. Néanmoins, cette représentation de la livraison périodique repose sur une pensée du phénomène éditorial en partie inappropriée à Paradis. Sollers n’est ni Balzac ni Dumas, il ne reçoit pas une rémunération à la ligne et n’écrit point une saga. On peut aussi observer qu’il ne tient pas à susciter d’attente spécifique chez son lecteur quant à une éventuelle suite : point d’accroche, de suspense, de relance au début et à la fin des livraisons.
[...]
Paradis Finnegans Wake (*)
D’un texte à l’autre un même titre court et, par là, relie et tisse les uns aux autres les textes au fil des livraisons et des années. On peut se souvenir que James Joyce avait publié ainsi, sous le titre de Work in Progress, des extraits de ce qui s’intitulera seize ans plus tard, et définitivement, Finnegans Wake (1939). Deux différences importantes marquent pourtant la singularité de la publication de Paradis. Dans le livre final, on retrouve intégralement et dans leur ordre de publication tous les feuilletons parus dans Tel Quel. Le dernier mot du fascicule de la saison précédente est directement suivi du premier mot de celui de la saison suivante. Alors qu’aucune continuité n’était tangible lors de la publication saisonnière, dans le livre, chaque fragment fait suite au précédent sans rupture ni discontinuité. Il ne s’agissait donc pas d’extraits mais bien de l’ ?uvre elle-même, lisible intégralement au fil des publications. En outre, on peut se rendre compte que le texte a été très peu retouché. L’accomplissement de chaque livraison est ainsi signalé a posteriori.
La seconde différence vient du fait que le titre du livre est identique au titre de chacun des feuilletons. Chaque fragment porte le nom de l’ensemble contrairement aux extraits publiés par Joyce qui, eux, indiquaient l’état d’inachèvement de l’ensemble. Le fait que Finnegans Wake soit une ?uvre où la composition est essentielle, notamment par le bouclage du livre sur lui-même à travers le premier et le dernier mot, empêche l’autonomie de chacun des extraits. Chaque publication s’affirme comme « travail en cours », comme extrait d’une ?uvre en devenir, qui portera un titre une fois accomplie, mais qui, pour lors, indique son état d’inachèvement par ce titre provisoire : « travail en cours », « ?uvre en cours ».
Publication permanente (*)
En ce qui concerne Paradis, l’accomplissement est revendiqué pour chaque extrait, mais c’est aussi l’accomplissement de l’ ?uvre entière qui est postulée à travers chacune des publications. En effet, chaque livraison est Paradis : l’identité est revendiquée [...] par le nom, le même nom, qui leur est donné ainsi que par l’apparente rupture énonciative entre la fin d’une livraison et le début de la suivante. Paradis est bien, dans son mode spécifique de parution, ce qu’Isidore Ducasse nommait une « publication permanente [1] », la manifestation et la diffusion répétées et répétitives d’un seul et même écrit. Chaque publication est à la fois une nouvelle publication tout en étant une répétition des publications précédentes. Cette « publication permanente » n’est pas un événement purement fortuit, encore moins insignifiant et, s’il peut sembler paradoxal, il s’explique pourtant par une autre particularité du texte publié qui [...] a aussitôt interpellé les lecteurs de son époque : l’absence de ponctuation.
L’identité entre ces textes mêmes et pourtant différents vient d’abord du fait qu’un texte qui ne commence pas par une majuscule ni ne se termine par un point, ne comportant de surcroît aucun signe de ponctuation, peut être, du moins apparemment, lu à partir de n’importe quel mot et jusqu’à n’importe quel autre. Il n’y a plus ni commencement ni fin. Le texte commence partout et ne s’achève, pour ainsi dire, jamais. Le commencement est perpétuel et l’accomplissement, à proprement parler, infini. Chaque mot initie le courant verbal comme chaque point du temps est identique à tout autre point du temps ; de la sorte, chaque livraison se met à égalité, ?terno modo, avec les futures publications ainsi qu’avec les publications passées.[...] L’enjeu de cette « publication permanente » ne peut donc résider dans la réception et la lecture traditionnelles propres à tout écrit mais consiste, en frayant en dehors des routes déjà tracées du circuit éditorial, à inventer un lieu où l’écriture puisse se manifester pleinement, délivrée des contraintes de ses conditions de production et de diffusion.
L’indélisable (*)
« Je dirai que le premier travail de l’écrivain ne serait pas du tout d’écrire, de croire qu’il a quoi que ce soit à transmettre, mais de s’assurer tout simplement du support : puisque tout le monde sait bien que, lorsqu’un livre est publié, il est immédiatement considéré comme lettre morte. »
Le propos peut paraître excessif, qui pose la nécessité du « support » éditorial avant même celui de l’écriture, mais il insiste de manière très nette sur l’impératif, afin de faire vivre la « lettre », de lui assurer un lieu où elle ne soit ni remplaçable ni évacuable. La « publication permanente », l’« appareil » de Paradis, est le support éditorial qui vise à maintenir en vie le plus longtemps possible un même texte.
[...]
Le livre fait alors « semblant d’être un livre tout en étant tout à fait autre chose qu’un livre », il ne se réduit pas à un objet évacuable :
« [...] j’essaie de donner l’idée de quelque chose qui serait, non pas un livre, un volume, un rectangle, cubique, comme vous voudrez, mais un cercle, une courbure, une courbe, quelque chose qui n’implique donc ni commencement, ni fin et qui, en tout cas, tourne ... »
C’est, à travers sa coulée verbale sans commencement ni fin, que, irreprésentable en totalité, la « courbure » de Paradis déjoue la représentation éditoriale traditionnelle.
L’indélisable est l’antithèse de l’illisible, il est parole non destinée à périr dans l’inscription scripturaire, il est « ce dont on ne peut défaire la lecture » et, par là, il devient « ce qui ne peut pas ne pas être lu ». Pourtant, force est de constater que Paradis n’a pas été perçu par ses lecteurs comme étant d’une lecture facile, quand il n’est pas immédiatement taxé d’illisibilité.
Certes, un livre qui se fractionne et se répète tout à la fois déroute d’abord par son mode de publication même : le lecteur ne sait pas si ce qu’il lit est le livre en tout ou en partie ni s’il sera, un jour, complet, identifiable et lisible comme tel. Illisible en totalité, Paradis devient illisible tout court pour le lecteur qui attend d’un texte qu’il soit un livre avec un début et une fin. Hors du code que l’espèce a assigné au langage et à la publication, Paradis invente une permanence en tous points, d’un feuilleton à l’autre comme d’un mot à l’autre, dans le temps.
Edition critique de Paradis (extrait)
Le début de Paradis
voix fleur lumière écho des lumières cascade jetée dans le noir chanvre écorcé filet dès le début c’est perdu plus bas je serrais ses mains fermées de sommeil et le courant s’engorgea redevint starter le fleuve la cité des saules soie d’argent sortie du papier jute lin roseau riz plume coton dans l’écume 325 lumen de lumine
L’édition critique de ce début par Thierry Sudour
voix1 fleur lumière2 écho des lumières cascade jetée dans le noir3 chanvre écorcé4 filet5 dès le début c’est perdu plus bas6 je serrais ses mains fermées de sommeil et le courant s’engorgea redevint starter7 le fleuve8 la cité des saules9 soie d’argent sortie du papier10 jute lin roseau riz plume coton dans l’écume 325 lumen de lumine11
1. Paradis enchaîne directement sur H qui s’achevait par ces mots, inspirés de Is 40, 6 : « et si la voix crie tombant d’hydrogène alors que crierai-je crie-lui toute chair est comme l’herbe l’ombre la rosée du temps dans les voix ». Au commencement du paradis est donc la voix. La voix est cette instance divine qui s’adresse au prophète dans la Bible. Si on suit le texte de H, le corps n’est que son ombre, son double éphémère comme la rosée. On trouvera une autre définition de la voix plus bas : c’est alors la langue du sujet, qui le parle avant qu’il ne parle, plus lui-même que lui-même. Elle est aussi chant et musique.
2. Le début du livre est à la fois une série d’associations (voix = fleur = lumière = cascade) et un coup de dis appelant chacun des mots à ouvrir un espace de sens en rebondissant sur les autres. Par exemple, la voix féconde la fleur et engendre la lumière, qui n’est qu’un écho des lumières et non la lumière née de la lumière de 1 5-6. D’autres lectures sont évidemment possibles. Fleur, écho, cascade, filet : ce qui s’écrit est éphémère et partiel, à la fois réceptacle et amplificateur du courant de la parole.
3. Cascade jetée dans le noir : la parole-écho qui cascade de mot en mot et éclaire les ténèbres. Mais on fera aussi attention à la métaphore sexuelle proliférante qui irrigue tout ce passage.
4. Haschisch (drogue à base de sève de chanvre). Sur son usage par l’auteur, on peut lire l’article « Cela se passe comme une danse de derviche », cité dans la bibliographie.
5. Filet : la drogue permet le rassemblement des éléments épars de la conscience. Voir aussi la parabole du filet chez Mt 13, 47-50 : « Le Royaume des Cieux est encore semblable à un filet qu’on jette en mer et qui ramène toutes sortes de choses. L .. ] » Matthieu dit ensuite que le filet permet de faire la part entre les méchants et les justes. Et aussi la citation de Mao sur la quatrième de couverture de Lois : « La ligne est la corde principale du filet. Quand on la tire, les mailles s’ouvrent. »
6. Puisque, selon saint Jean, l’esprit (la voix ou le vent, c’est-à-dire le souffle), naît d’en haut et la chair d’en bas (Jn3, 5-8).
7. La lumière-guide de la terre, en somme (star : étoile, en anglais) ; et bien sûr le dispositif d’impulsion du courant.
8. Alph, the sacred river du poème de Coleridge, « Kubla Khan » (voir les emprunts à ce poème dans la suite du texte) ; Alphée, le dieu-fleuve, fils de Téthys et d’Oceanos, qui s’est transformé en fleuve pour rejoindre la nymphe Aréthuse qu’Attémis a changée en fontaine. Mais aussi Osiris, le Dieu du Nil, qui, dans la religion égyptienne, a subi une passion et a ressuscité, donnant aux hommes l’exemple et les moyens de la vie éternellement renouvelée (en liaison avec redevint starter) ; et le Fleuve Jaune, en Chine, d’où serait sortie la tortue révélant les premiers idéogrammes sur sa carapace (luo shu ba gua), qui sont aussi les premiers éléments divinatoires, censés décrire tous les changements de l’univers (en liaison avec sortie du papier). Et aussi le fleuve de Vie (Ap 22, 1) qui irrigue et vivifie la terre, et le fleuve du texte (nombreuses métaphores aquatiques dans Paradis : deltas, affluents, sources et fontaines, rosée et cascades : voir aussi la suite du texte) [...]
9. La « cité des saules » (Mou-yang-tcheng) ou encore « maison de la grande paix » est, dans cettaines traditions hermétiques chinoises, le séjour des immortels. Y être, c’est avoir échappé à la roue cosmique et aux vicissitudes du yin et du yang. A rapprocher, comme précédemment, de Ap 22, 1 (la Cité de la Jérusalem céleste).
10. l’invention du papier date du IIe siècle av. J.-C., en Chine.
11. C’est en 325 que sous l’ordre de Constantin, et afin de régler le problème de l’arianisme, se tint le premier concile de Nicée. Un symbole de foi fut alors adopté, fondement du credo chrétien. On y trouve notamment, cette affirmation : « Deum de deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero », ce qu’on peut traduire ainsi : « Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu. » La notion du Fils comme lumière vient de Jn 7,12.