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Littérature et politique : le cas Blanchot
Au dossier :
Jeffrey Mehlman : L’ombre de Vichy sur la littérature (23-09-94) Jacques Henric : Blanchot et ses faux amis (Politique, mai 2007) Maurice Blanchot et le débat sur la « nouvelle droite » (15-11-96) L’extrême contemporain (15-05-98) Bataille et « l’homme invisible » Entretien avec Christophe Bident (16-01-04) Une lettre de la revue « Ligne de risque » (30-01-04) Blanchot et Lévinas (13-05-08) ![]()
Blanchot l’extrême
Il n’empêche : Blanchot a été poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’Etat, ses interrogatoires par la justice sont un régal, de même que sa lettre à Sartre de 1960, où il lui propose de créer une nouvelle revue internationale. Ce projet n’aboutira pas, mais Blanchot touche juste : « Nous avons tous conscience que nous approchons d’un mouvement extrême du temps, de ce que j’appellerais un changement de temps. » En effet, 1968 s’approche. Et là, Blanchot se déchaîne en révolutionnaire absolu, communiste de façon radicale et originale puisqu’il veut fonder une « communauté anonyme », « inavouable » [1], un « communisme d’écriture » passant par l’aventure fiévreuse et cocasse d’un Comité Etudiants-Ecrivains (je revois Marguerite Duras, pythie locale, tirant de son sac, de temps en temps, des instructions manuscrites de Blanchot). Le lyrisme augmente : nous vivons un événement « prodigieux », « démesuré », « irrépressible », l’avènement d’une nouvelle ère où le fantoche de Gaulle va disparaître à jamais (ce qui n’est pas faux, mais pas dans le sens prévu, l’actuel président de la République le prouve). « La Sorbonne occupée, ce pauvre bâtiment où s’enseignait millénairement un savoir vétuste, redevenait tout à coup, d’une manière extraordinairement insolite, un signe exalté par l’interdit : celui d’un savoir nouveau à reconquérir ou réinventer, un savoir sans loi et, comme tel, non- savoir : parole désormais incessante. » La belle frénésie nihiliste se donne libre cours : « Plus de livre, plus jamais de livre, aussi longtemps que nous serons en rapport avec l’ébranlement de la rupture », parce qu’« un livre, même ouvert, tend à la clôture, forme raffinée de la répression », etc. On sait que le slogan « plus de livre » a été, depuis, massivement repris en sens contraire par l’industrie du spectacle et la marchandisation à tout-va. Blanchot parle du « camarade Castro », mais ne semble pas s’apercevoir, par la suite, de l’existence de Soljenitsyne. Il n’est pas stalinien, bien sûr, il se met même à lire Marx, mais il se fait tard, et la Technique affirme son règne. Il est savoureux de voir l’auteur d’un grand livre sur Sade et Lautréamont s’enthousiasmant soudain pour Gagarine. Il pense que la fin de l’Histoire est proche, que « plus rien ne sera comme avant ». « La Révolution est derrière nous, mais ce qui est devant nous, et qui sera terrible, n’a pas encore de nom. » Inutile de dire que cette vision romantique va être cruellement démentie par les faits. Plus rien n’est comme avant, en effet, mais il n’est pas sûr qu’il faille s’en réjouir. Blanchot cite Levinas : « La technique est dangereuse, mais moins dangereuse que les génies du lieu. » On est étonné de retrouver ici la condamnation du « paganisme », vieux cliché typiquement religieux. Au passage, notons que Freud est le grand absent de cette vision apocalyptique. Blanchot va même jusqu’à écrire : « Le système gaulliste est rentré dans la phase active de la psychose. » On voit Lacan sourire dans son coin. Mieux : « Aujourd’hui, ainsi que pendant la guerre de 1940 à 1944, le refus de collaborer avec toutes les institutions culturelles du pouvoir gaulliste doit s’imposer à tout écrivain, à tout artiste d’opposition comme la décision absolue. » J’avoue que devant ce tribunal, réuni un jour rue Saint-Benoît, chez Duras, ma réaction silencieuse a pu me valoir l’accusation de modérantisme. Il est vrai que je croyais savoir qu’entre 1940 et 1944 c’était Pétain et non de Gaulle qui était au pouvoir. Quand tout s’effondre, à quoi se raccrocher ? Dans un texte hallucinant, paru en 1993 dans « la Règle du jeu », Blanchot, peut-être alors en pleine psychose, donne sa réponse. « L’Inquisition, dit-il, a détruit la religion catholique, en même temps qu’on tuait Giordano Bruno. La condamnation à mort de Rushdie pour son livre détruit la religion islamique. Reste la Bible, reste le judaïsme comme le respect d’autrui de par l’écriture même. » (Ici, léger sourire consterné de Spinoza.) Blanchot continue par son appel rituel à « la mort », puis tout à coup : « J’invite chez moi Rushdie (dans le Sud). J’invite chez moi le descendant ou successeur de Khomeini. Je serai entre vous deux, le Coran aussi. Venez. » Vous vous frottez les yeux, vous relisez ces phrases. Mais oui, aucun doute, elles sont là. Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 10 juillet 2008. « Ecrits politiques, 1953-1993 », par Maurice Blanchot, Gallimard, « les Cahiers de la NRF », édition établie par Eric Hoppenot, 272 p. L’ombre de Vichy sur la littératurepar Jeffrey Mehlman Les pages antisémites de quelques-uns de nos grands écrivains ont été longtemps oubliées. Que nous apprennent-elles aujourd’hui ? Jeffrey Mehlman, universitaire américain, étudie les traces de ce passé imparfait et ses répercussions actuelles. Le rôle joué par Vichy dans notre Histoire et les rapports complexes qui nous unissent à cette mémoire qui n’en finit pas de passer constituent l’un des enjeux des recherches que Jeffrey Mehlman poursuit depuis vingt ans au carrefour de l’Histoire, de la psychanalyse et de la théorie littéraire. Né à New-York en 1944, il est, depuis 1981, professeur de littérature française à Boston University (Massachusetts). Spécialiste reconnu des mouvements littéraires et idéologiques qui ont marqué notre pays au XXe siècle, Jeffrey Mehlman a beaucoup contribué à faire connaître aux Etats-Unis les travaux de Jacques Lacan, Jean Laplanche, Maurice Blanchot, Jacques Derrida. L’un de ses précédents ouvrages, Legs de l’antisémitisme en France, a été traduit chez Denoël en 1984 [2]. Il y est question des traces laissées chez certains de nos écrivains par une idéologie antisémite qui, de l’affaire Dreyfus jusqu’à la deuxième guerre mondiale, s’est exprimée fort librement. Son sixième livre, Iphigénie 38 — un titre qu’éclaire l’entretien qu’il a accordé au " Monde des livres " —, paraîtra en 1995 (Cambridge University Press). Après le Chagrin et la pitié, c’est surtout Vichy et les juifs (1981), l’ouvrage fondamental de deux historiens américains, Marrus et Paxton, qui semble avoir ouvert les yeux des Français sur ce qui s’était réellement passé durant cette période noire. Depuis, les " révélations " n’ont pas cessé de se multiplier. Pourquoi si tard ? Et, surtout, pourquoi maintenant ?
Jeffrey Mehlman en 2008
Jeffrey Mehlman : A parcourir les couvertures des hebdomadaires français de ces dernières années, je suis moins frappé par la fréquence des révélations - comme vous dites - que par le ton de choc qui, de manière répétitive, informe la réception de ces nouvelles. Que signifie cette " traumatophilie ", cette recherche active du choc ? Mon hypothèse, inspirée par la lecture de certaines pages de George Steiner, est la suivante : pour certains, semble-t-il, si l’on n’a pas été là, d’un côté ou de l’autre, pendant l’événement central du siècle, le génocide des juifs, on ne peut tout simplement pas " faire le poids " dans quelque débat politico-culturel que ce soit. Or, à mesure que la France, surtout depuis la réunification allemande, joue un rôle de moins en moins décisif dans l’équilibre international, sa réaction semble étrangement " traumatophile ". Le nouveau cogito français pourrait être : nous étions là, donc nous existons. Spécialiste de littérature, comment en êtes-vous venu à réfléchir à ces problèmes ? J. M. : Pendant des années, j’ai pratiqué un style de lecture consistant à déplacer vers le centre de divers textes certains de leurs détails ou fragments apparemment marginaux. Avec un peu de tact - et de chance -, le résultat de l’interprétation pouvait être éclairant. Si l’on devait d’ailleurs retracer la généalogie de ce type de lecture, il faudrait souligner les apports de Jacques Derrida, derrière lequel se profile l’ombre auguste de Maurice Blanchot. Or, en 1977, j’ai découvert un fragment disparu de l’oeuvre de Blanchot, particulièrement étrange : les articles, d’une violence froide, par moment ouvertement antisémite, qu’il a donnés dans les années 30 à la revue d’extrême droite Combat. L’historien Zeev Sternhell, qui ne s’intéressait nullement aux aspects littéraires de l’oeuvre de Blanchot, a pu dire que ces articles incarnaient l’idéologie fasciste à l’état pur. Mon pari a donc été de déplacer ce fragment tronqué de la bibliographie de Blanchot au beau milieu (décentré !) de son oeuvre littéraire. Et, une fois de plus, les résultats ont été — faut-il dire : hélas ? — enrichissants. Pourriez-vous donner un exemple d’un tel "enrichissement " ? J. M. : Prenons l’Arrêt de mort, un récit de Blanchot datant de 1948 [3]. Michel Foucault y a vu une reprise du mythe d’Orphée. Et il y a de quoi. Schématiquement, dans la première partie, le narrateur assiste à l’agonie d’une jeune amie, J., à qui son médecin n’accorde que quelques semaines de vie ; dans la seconde partie, le narrateur est bouleversé, des années après, par le pressentiment que Nathalie, objet d’une nouvelle liaison, est peut-être J. revenue de chez les morts. " Eurydice, donc, dit Foucault. Mais ici les choses se compliquent. On apprend, en passant, que J. a une soeur nommée Louise et une mère qu’on traite par dérision de " reine mère ". Or Louise et la reine mère paraissent dans le Très-Haut, roman publié par Blanchot la même année. Mais le Très-Haut est une reprise du mythe d’Oreste, où Louise joue le rôle d’Electre. J., soeur de Louise, serait-elle donc Iphigénie, condamnée à mort ? Second élément : la mort de J. s’annonce en octobre 1938, au moment le plus sombre des accords de Munich - l’armée française mobilisée sans possibilité d’agir pour la défense de la " gueuse ", comme on nommait la République dans les milieux d’extrême droite. Et voilà la confirmation de l’assimilation J. = Iphigénie. " Mais pourquoi traiter les événements de 1938 en termes d’Iphigénie ? Si Blanchot a été " fasciste " à cette époque, comme le dit Sternhell, c’était assurément par nationalisme français. Mais jouer à fond la carte fasciste en octobre 1938, c’était pactiser d’avance avec l’ennemi national — ce qui a été le cas du Gilles de Drieu la Rochelle, qui, lui, abandonne la cause française pour la nouvelle Europe. Blanchot, à cet égard, est l’anti-Drieu parfait. Il sacrifie Iphigénie (ou l’investissement fasciste) pour pouvoir entamer ce qu’il a quand même dû voir comme une très mauvaise guerre. Voilà à peu près ma lecture du récit de Blanchot, qu’on pourrait tout aussi bien appeler Iphigénie 38, ou La guerre de Troie aura lieu. [...] L’Amérique aussi a eu ses " affaires ". Celle, en particulier, de Paul de Man, que vous avez connu à Yale, où il enseignait. J. M. : Universitaire d’origine belge, Paul de Man était un théoricien de la littérature très apprécié de l’avant-garde américaine. Grand deuil à sa mort (1983), puis choc, quatre ans plus tard, lorsqu’on découvre qu’il a donné, pendant la guerre, de nombreux articles à un journal collaborationniste de Bruxelles, le Soir. Ces articles sont, en fait, plus anti-Français qu’anti-juifs. Mais il y en a un, quand même, dans lequel il est dit que seuls les antisémites " vulgaires " croient que la littérature moderne a été enjuivée puisqu’il suffit de regarder le cas de la France pour voir que les écrivains juifs sont tous des médiocrités oubliables. Conclusion : que l’on déporte ou non les juifs d’Europe, à Madagascar ou ailleurs, la littérature, elle, n’a pas à s’en plaindre. L’enjeu consiste donc à maintenir l’autonomie de la littérature par rapport à un monde perçu, lui, comme profondément enjuivé. Curieusement, s’il y a un grand auteur capable de partager le fantasme de de Man, sur une certaine pureté du français qu’il s’agirait de protéger contre toute contamination juive, c’est Proust : Proust qui, tout en se disant le premier des dreyfusards, s’inflige le devoir de s’abonner à l’Action française par amour du style de Léon Daudet et qui métaphorise " invertis " et juifs sous la figure de " races maudites ". Or Proust est précisément l’auteur que de Man, dans sa liste d’auteurs juifs oubliables, ne peut pas mentionner, puisque l’envergure de celui-ci suffirait à invalider son argument. Et, de fait, de Man ne mentionne pas Proust. Situation cocasse : Proust, le meilleur soutien d’un argument que sa simple existence suffit à démolir... Paul de Man a également été l’un des introducteurs de la pensée de Jacques Derrida aux Etats-Unis. Une pensée que les Américains résument volontiers par un mot : " déconstruction ". J. M. : Je dois moi-même énormément à Derrida, dont j’ai été l’un des premiers traducteurs en anglais. J’ai le souvenir de lui avoir apporté, en 1977, des copies des textes de Blanchot écrits pour Combat, et du choc qu’on a tous les deux partagé. Quelle a été ma surprise de voir, en 1986, qu’il publiait un livre sur Blanchot Parages sans mentionner ces articles maudits des années 30 ! C’est alors que j’ai écrit une étude, " L’écriture et la déférence : politique de l’adulation littéraire ", dans laquelle je traite de cette carence à propos de Blanchot comme exemple d’une sensible diminution d’audace dans la " déconstruction " maintenant triomphante. " La " déconstruction " est à situer également par rapport aux spéculations de Jean Paulhan, " mystique " du langage à la fin de sa vie. Cet homme dont les titres de résistant sont impeccables a déclaré, à la fin de la guerre, qu’il n’y avait aucune raison éthique de condamner un intellectuel qui aurait collaboré avec les nazis. Pourquoi ? Parce que le paradoxe de la seconde guerre mondiale, selon Paulhan, c’est que la résistance nationale à l’Occupation a été en grande partie menée par des gens qui ont passé l’avant-guerre à dénigrer les valeurs nationales au nom d’une collaboration éventuelle... avec Moscou. Les collaborateurs, pour leur part, avaient depuis longtemps envisagé la nécessité d’une résistance armée contre les Russes. J’ai tâché de montrer que ce chiasme entre Résistance et collaboration informait également certaines vues de Paulhan sur le " bal masqué " du langage.
Cette querelle sur la généalogie spéculative Paulhan-Derrida prolonge le débat que vous avez ouvert en publiant, dans Tel Quel, un article sur Blanchot à la revue Combat (été 1982) et qui a fait quelque bruit.
J. M. : En effet, à la sortie de cet article (dans une traduction d’ailleurs très fautive), j’ai été vivement attaqué par un journal littéraire français [5], la rengaine étant que seul un Américain peut s’abaisser à prétendre que Blanchot ait commis un article antisémite. J’ai répondu par une lettre qui reproduisait deux passages particulièrement pénibles de cette prose [6]. Je n’oublierai jamais le sans-gêne avec lequel le directeur du journal en question m’a annoncé au téléphone qu’il n’était pas question de reproduire les passages en question de Blanchot, " ami de la maison "... Plus récemment, en 1993, lors d’un colloque organisé par l’Université de Londres, il s’est passé ceci, qui mérite d’être conté. J’ai présenté une communication sur un article de Blanchot, publié le 10 mars 1942, en première page du Journal des débats (pétainiste), et intitulé " La politique de Sainte-Beuve ". Cet article était un compte rendu d’un livre du même titre de Maxime Leroy qui, en 1941, affirmait que Sainte-Beuve, premier romantique à se rallier au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, était " notre " vrai contemporain, puisqu’il était " césarien par socialisme ". Pourquoi un tel article de Blanchot, en première page, à une telle date ? Mon hypothèse, fondée sur la correspondance de Paulhan, est que Blanchot - qui travaillait à cette époque à la NRF de Drieu, probablement placé là par Paulhan, qui envisageait de reprendre en main la revue une fois que le retrait de Drieu aurait été négocié - était un peu le délégué littéraire de la Résistance auprès de la collaboration. L’article était donc un test de la part des pétainistes : dites-nous, Maurice Blanchot, dans un code que les Allemands eux-mêmes ne comprendront pas, où vous en êtes par rapport à la collaboration. Or, à son immense crédit — il y va de l’honneur politique de Blanchot —, il n’est pas tombé dans le piège. Il a écrit un article parfaitement à côté de la question - et du véritable sujet du livre. Two cheers — comme disent les Anglais — pour Maurice Blanchot ! " Coup de théâtre : la veille de ma communication, un autre participant au colloque, l’écrivain Roger Laporte, informe le public du fait qu’il a demandé à Blanchot quelle signification a pour lui cette date du 10 mars 1942. Cinquante et un ans après le fait, Blanchot répond : aucune. Laporte envoie alors à Blanchot une photocopie de l’article sur Sainte-Beuve. Blanchot la lit avec horreur et répond à Laporte par une très belle lettre d’autocritique - un peu la lettre que beaucoup auraient voulu que de Man écrive avant de mourir. Laporte la lit à la salle après ma communication. Je crois devoir mentionner cette lettre, car elle est en rapport avec les débats qui convulsent actuellement la France. [...] Propos recueillis par Christian Delacampagne, Le Monde du 23.09.94. Voir aussi la conférence (video) de Jeffrey Mehlman au Collège des études juives - Paris, mai 2008 :
Blanchot et ses faux amis
L’intention de Jeffrey Mehlman n’était en rien polémique. Son essai ne relevait pas du pamphlet, encore moins du règlement de comptes. En universitaire sérieux, il cherchait tout simplement à comprendre la logique des engagements idéologiques et politiques de Blanchot dans les années 30, et surtout il s’employait à relever les traces qu’ils avaient éventuellement laissées dans son ?uvre. Une démarche critique somme toute normale et opportune. Ne pouvait-on, par exemple, interpréter le pro-sémitisme d’après-guerre de Blanchot (qui le conduisait à justifier systématiquement tous les aspects de la politique israélienne) à la lumière de son antisémitisme ancien, dont on pouvait penser qu’il n’en était que le symétrique envers ? Le livre de Mehlman paraît dans un silence pesant. Pas de réaction de Blanchot. Gêne, honte ? Sans doute. Amnésie ? Probablement pas, car on allait bientôt découvrir, en lisant un autre commentateur de l’oeuvre, Philippe Mesnard [7], que l’auteur de Thomas l’obscur avait su retravailler sa propre histoire, prenant l’initiative de republier ses textes, mais en triant, éliminant, modifiant l’ordre chronologique de leur parution, se montrant peu soucieux de la vérité biographique, s’inventant des rencontres qui n’avaient pu avoir lieu (avec Foucault, notamment), ou rapportant dans L’Instant de ma mort cette exécution ratée, en 1944, qui laissa dubitatifs ceux qui avaient vécu cette époque. Or, voilà que pour faire pièce au livre de Mehlman, pour étouffer les informations qu’il contenait, les « amis », funeste initiative, montent au créneau pour le défendre le plus stupidement possible. Un détachement de preux chevaliers, se croyant missionnés pour garder l’entrée de quelque saint sépulcre, se déchaînent contre l’universitaire américain et son éditeur Philippe Sollers. Protestations indignées, insultes haineuses. C’est le déni, pur et simple : les textes de Blanchot produits par Mehlman sont des faux. La Quinzaine littéraire éructe, Maurice Nadeau ne décolère pas. Curieusement, ce sont des intellectuels communistes qui enragent le plus. En 1993, dans le numéro 66 de la revue Digraphe, soit dix ans après la parution du livre de Mehlman, on peut lire encore ceci, dirigé contre « l’étude insultante », les « divagations », la « mauvaise foi » et la « plume insolente », « sans scrupules et sans honte », de « l’universitaire américain » (il est rappelé, à plusieurs reprises, que Mehlman n’est pas français mais bien américain) : « Dans le cas qui nous occupe, un écrivain dont l’oeuvre est considérable se fait traiter publiquement de fasciste et d’antisémite, sans aucune nuance, sans preuve sérieuse [souligné par moi J.H.], et pas n’importe où, dans Tel Quel ». Jacques Henric, Politique, Seuil, 2007, p.182-185. Maurice Blanchot et le débat sur la « nouvelle droite »Dans son dernier numéro (1er-15 novembre 1996), La Quinzaine littéraire, que dirige Maurice Nadeau, reproduit une lettre de l’écrivain Maurice Blanchot protestant contre la publication, en 1995, chez son propre éditeur, Fata Morgana, d’un ouvrage d’Alain de Benoist intitulé L’Empire intérieur , l’un des inspirateurs intellectuels de la « nouvelle droite ». Né en septembre 1907, Maurice Blanchot est à la fois l’auteur de romans dont Thomas l’obscur , d’essais littéraires dont L’Ecriture du désastre (tous deux parus chez Gallimard), Lautréamont et Sade (Minuit) , et d’essais philosophiques par exemple L’Amitié, livre dans lequel il évoque sa proximité avec Emmanuel Levinas. Maurice Blanchot a publié chez Fata Morgana plusieurs de ses livres les plus récents, dont son dernier court récit, L’Instant de ma mort. Il demeure depuis de nombreuses années à l’écart de la vie publique, sortant difficilement de sa réserve ; ses rares interventions sont donc très remarquées. Maurice Blanchot, dans la lettre envoyée le 2 septembre à Bruno Roy, directeur de Fata Morgana, et reproduite dans La Quinzaine, estime que « le seul fait que Benoist a collaboré à ces revues antisémites, naturellement camouflées, puisque la loi les interdit, si elles sont trop déclarées, l’en rend complice. Il est antisémite par le lieu où il a écrit et édité. Enfin, il a fondé le Grece, dont Le Pen a été président ».
Une jeunesse antisémite
Nicolas Weill, Le Monde du 15.11.96. PS : Marcelin Pleynet revient sur cet épisode dans sa Chronique du journal ordinaire, publié dans L’Infini n°57 (printemps 1997). Sous le titre La nébuleuse, il consacre deux passages à " Maurice Blanchot et Alain de Benoist " et " Pourquoi Maurice Blanchot ? ", ironisant sur la "vigilance" de Blanchot et Fata Morgana (sic), Pleynet conclut quant à lui : " Non, on ne trouvera pas mon nom au catalogue des éditions Fata Morgana pour une raison qui est sans doute la bonne : incompatibilité, claire, évidente et totale (Fata Morgana !) " [A.G.]
L’extrême contemporainChristophe Bident s’est attaqué à une figure quasi mythique de la littérature : Maurice Blanchot. Et fait sien ce principe énoncé par l’auteur de « Thomas l’obscur » :« Le biographe connaît le "génie" et ignore l’"homme" ».
Dans notre république des lettres, Maurice Blanchot occupe aujourd’hui une position unique : à la fois souveraine et invisible d’autant plus souveraine qu’elle est invisible. Pour le public, il est, en grande part, l’inconnu. Ses romans, ses récits, ses essais critiques bénéficient, si l’on peut dire, d’une réputation d’hermétisme supérieur qui incite à en célébrer l’importance, tout en dispensant de les lire. Blanchot existe à la manière du Dieu de Voltaire : essentiel mais si incommensurable à notre humanité ordinaire que ce serait pure perte de vouloir en savoir davantage. Il suffit qu’il soit. A l’autre bout de la chaîne de la lecture, pour la critique moderne, pour les philosophes de la création artistique, pour les théoriciens de la littérature, pour la majeure partie des écrivains vivants enfin, Blanchot est une des références majeures : celui dont les textes, qu’ils soient de fiction ou de réflexion, sont sans cesse relus, scrutés, glosés comme les sourates de la modernité créatrice. Il n’est qu’à voir qui écrit à partir de Blanchot davantage que sur lui : les amis bien évidemment, Levinas, Bataille, Mascolo, Antelme ; mais aussi René Char, Derrida, Duras, Laporte, Madaule. Et encore Sartre (dès l’origine), Nadeau, Deguy, Jabès, Klossowski, Foucault. Et tout près de nous, les animateurs de la revue Lignes. Comme pour mieux construire cet écart et cette invisible autorité s’ajoutent encore l’âge de l’écrivain il aura quatre-vingt-onze ans le 20 septembre et son abandon, depuis près d’un quart de siècle, de la scène littéraire parisienne. Vingt-cinq ans, de nos jours, c’est une éternité ; assez de temps en tout cas pour que se forge le mythe du grand écrivain secret, inaccessible, polissant à l’écart des bruits du monde des diamants intemporels aux facettes impénétrables. De l’essence de littérature. C’est pour détruire cette mythologie, si rassurante et si fausse que Christophe Bident s’est attelé à cette tâche d’écrire une biographie de Maurice Blanchot. De ce point de vue, la réussite est éclatante. Voilà enfin démolie la terrifiante statue du Commandeur, isolée, solitaire, foudroyante et secrète dont les oracles théoriques frappent le petit monde des littérateurs de l’ici-bas. A sa place se raconte une histoire autrement plus intéressante : celle d’un homme aux prises avec l’histoire de son époque notre siècle , qui s’essaie à la penser tout entière, et sa propre place en son mouvement, et celle de cette activité réputée socialement inutile qu’on nomme l’écriture. Blanchot n’est pas l’homme de la tour d’ivoire, ni de l’art pour l’art. Même dans ses périodes de retrait, il demeure solidaire de la mêlée. Il fonce ; et d’abord dans le mur, longtemps. L’enquête qu’a entreprise Christophe Bident sur la jeunesse politique de Blanchot est impeccable, même si l’on aimerait en comprendre davantage sur la genèse de cette jeunesse : comment cet intellectuel d’origine bourgeoise et terrienne est devenu un Camelot du roi enragé, et comment, trouvant la soupe maurrassienne un peu fade, il a couru vers des cieux plus droitistes encore. Jusqu’au bord du fascisme, sans y sombrer, par répulsion au populisme sans doute. Qu’il ne s’agisse pas d’une « erreur de jeunesse » qui vaudrait absolution, Bident y insiste. De 1931 à l’invasion de la France, Blanchot est un journaliste politique menant sur tous les fronts de la presse d’extrême droite le combat contre la démocratie, les étrangers, les ennemis de l’intérieur et les corrupteurs de la pure civilisation française. Et si Blanchot s’en tient à un « antisémitisme raisonnable » face à l’antisémitisme « vulgaire » des maurrassiens et des fascistes, c’est question de nuance et de style. Allons plus loin : si Blanchot abandonne toute tribune politique à partir de novembre 1940, il n’en continuera pas moins jusqu’en août 1944 à nourrir de ses chroniques littéraires le poussiéreux et ultra-vichyste Journal des débats [9]. La « transformation des convictions » de Blanchot est liée à la révélation du génocide juif et à la lecture de L’Espèce humaine de Robert Antelme. Bident montre bien aussi comment elle avait été préparée, durant les années de guerre, par l’élaboration critique progressive d’une théorie de l’écriture et de l’acte littéraire. Les deux mouvements de transformation sont liés, au plus intime de l’existence et de la pensée, au plus douloureux de l’expérience de soi. Sous une forme simplifiée à l’extrême, cela peut se formuler ainsi : comment penser, comment vivre, comment écrire après Auschwitz ? La réponse la plus immédiate, celle qui a l’apparence la plus radicale est celle du nihilisme, sous toutes ses formes, de la mystique à l’ontologie heideggerienne. De la fin de la guerre à la fin des années 70, dans ses innombrables articles pour la NRF, dans ses interventions contre la guerre d’Algérie, dans les défilés de mai 68, Blanchot va se battre pour créer un espace de pensée et d’écriture entre l’acceptation béate et bornée du monde tel qu’il est « Soyez positif ! » ordonne Big Brother et un refus qui se ferme sur lui-même en pure et stérile négativité. Voie étroite, escarpée, sans cesse attirée par les vertiges de la chute et les tentations de l’expiation. Christophe Bident nous raconte cette aventure de l’esprit. Aventure de l’esprit, il y insiste avec raison : pas aventure abstraite d’une machinerie intellectuelle. S’il arrive à Blanchot d’élaborer des concepts, c’est toujours en écrivain qu’il le fait, au plus près du corps, dans les soubresauts, les passions et les effrois de ce qu’on nomme, faute de mieux, la vie intérieure. Rien de moins cérébral que ces entreprises menées jusqu’à la limite et sans cesse rouvertes et reprises pour interroger ce qu’il en est aujourd’hui de vivre, d’écrire, d’aimer, d’être coupable. Rien de moins solitaire enfin qu’un chemin parcouru, inventé et reparcouru dans la compagnie d’autres écrivains, de Sade à Kafka et de Lautréamont à Mallarmé et à Valéry. A la manière dont on a pu dire de Gide qu’il était le « contemporain exemplaire », Bident confirme que Blanchot est l’« extrême contemporain ». La littérature est impossible, dit Blanchot, et c’est à creuser sans cesse ses conditions d’impossibilité, de dérision et d’impuissance qu’elle dit souverainement la misère et la grandeur de l’humanité. De la même manière que l’amitié notion essentielle pour ce grand ami qu’est Blanchot est inséparable de la distance et du retrait, de la part du feu. La biographie aussi est impossible, sauf à certaines conditions draconiennes que Blanchot a énumérées dans un célèbre article de 1941, écrit à propos de la biographie de Mallarmé par Henri Mondor et intitulé de manière programmatique : « Le biographe connaît le "génie" et ignore l’"homme". » Il est malaisé de reprocher à Christophe Bident d’en avoir fait son propre programme de biographe. Sans être un exercice d’admiration, son Maurice Blanchot est de pure orthodoxie blanchotienne.
On comprend bien l’ascèse de Bident, son respect scrupuleux de l’invisible, son désir de maintenir son texte à la hauteur de son sujet. De toute évidence aussi, il devait être difficile et intimidant d’écrire ce livre sur Blanchot avec Blanchot comme partenaire invisible, lecteur à venir de chacune de ses lignes, absent plus que jamais présent. Bident n’a pas voulu se délivrer de cette fascination, préférant en épouser et en épuiser toutes les figures, hormis celles de l’idolâtrie et de la dénégation. C’est la beauté et la limite de son essai. Il a rendu Blanchot à l’histoire de notre siècle et à la mémoire de ses catastrophes. D’autres viendront remplir des blancs qui n’ont rien d’anecdotiques. Sur la religion de Blanchot par exemple dont il ne nous suffit pas de savoir qu’il fut catholique avant de ne plus l’être. Pierre Lepape, Le Monde du 15.05.98. Christophe Bident, Maurice Blanchot : partenaire invisible : essai biographique Christophe Bident, Maurice Blanchot, biographie et bibliographie Bataille et « l’homme invisible »Dans l’article qu’il consacre en 1951 au récit de Blanchot, Au moment voulu, Bataille écrit :
Je cite ici ces lignes de Bataille — non sans ironie et en leur prêtant une ironie qu’elles n’ont peut-être pas. Bataille se réfère en effet plusieurs fois à Maurice Blanchot dans ses écrits les plus importants — L’expérience intérieure mais aussi Le coupable — et, outre cet article consacré au récit Au moment voulu, il écrira un autre article, Le monde où nous mourons, sur Le dernier homme, récit que Blanchot publiera en 1957.
Dernier exemple en date dans le livre de Pascal Louvrier, Georges Bataille, La fascination du mal (éditions du Rocher, 2008, p.184-185). Sollers : « Il y a là, dans le rapprochement entre Blanchot et Bataille, une confusion qui me paraît extraordinairement intéressante à étudier, parce qu’elle est fausse. L’amitié, la "communauté inavouable", tout ça, tout ça c’est faux. C’est faux, dans la mesure où je me suis déjà, à plusieurs reprises, un peu moqué de Blanchot qui, lorsque Bataille lui dit qu’il songe à poursuivre Madame Edwarda, Blanchot lui répond : " N’y touchez pas ! " Les écrits érotiques de Blanchot ne me semblent pas connus. En tout cas, pour l’instant, je ne vois pas (sourire). En revanche, la rétention de Blanchot me paraît d’une toute autre nature. On a tort de rapprocher, sans cesse, ces deux auteurs. Il y a une sorte de réflexe pavlovien qui demanderait à être regardé d’un peu plus près, au microscope. » Mais, déjà, en 1998, dans Solitude de Bataille : « Le truc de Blanchot ? La "communauté inavouable" ? Ca me paraît absolument irrecevable. Y compris du point de vue de Bataille lui-même. Parce qu’il faut se risquer dans ces cas-là, il faut des preuves. Quand je lis Bataille, je sais les risques qu’il prend en écrivant un certain nombre de choses. Sinon ça me paraît abstrait. J’ai envie de savoir ce qui arrive à la vie du type qui parle. C’est ce qui est grandiose chez Bataille. La "Discussion sur le péché", c’est invraisemblable : vous le voyez, il est entouré, tout le monde est là, ça finit dans une sorte de désorganisation. Tout le monde a son discours. Et de fil en aiguille, il les entraîne et on ne sait plus où on en est. C’est un morceau d’anthologie. Le sujet était magnifiquement choisi. Et vous entendez qu’il y a des gens qui parlent pour ne rien dire et quelqu’un se tait de plus en plus pour dire quelque chose. C’est du grand art. Il y a une certaine façon de se taire en écrivant des livres, mais pas en bavardant sur le silence, bavardage pénible, ou sur la mort de la littérature. Et politiquement c’est considérable : il serait très difficile de dire à quelle tendance Bataille a appartenu. En 1960, Bataille n’avait pas signé, je crois, l’appel contre De Gaulle et je le réentends me dire avec un ton ironique : " Pour un général catholique, il est amusant. " » (Eloge de l’infini, Gallimard, 2001, p.793. C’est moi qui souligne. A.G.) Il faudra décidément y regarder " au microscope ". « Ceux qui accusent Maurice Blanchot de nihilisme témoignent surtout du leur »Jeune universitaire (il est né en 1962), metteur en scène de théâtre, Christophe Bident avait publié en 1998 un remarquable essai biographique sur Maurice Blanchot (Champ Vallon) [Voir ci-dessus]. Il ne s’agissait pas de tenir la gageure pittoresque de raconter la vie de l’écrivain le plus secret du XXe siècle, mais de commencer à s’interroger - du vivant même de Blanchot (il est mort le 20 février 2003) - sur l’importance primordiale de son oeuvre dans la littérature et la pensée de notre époque. Et plus encore sur le témoignage radical qu’elle constitue face aux drames du monde contemporain. Un essai - Reconnaissance. Antelme, Blanchot, Deleuze (Calmann-Lévy, 176 p.) - et les actes d’un colloque qui s’est tenu en mars 2003 à Paris - Maurice Blanchot. Récits critiques, sous la direction de Christophe Bident et Pierre Vilar (éd. farrago-Léo Scheer, 650 p.) nous invitent à cette réflexion. Nous avons questionné Christophe Bident sur le sens de sa démarche et sur les critiques dont l’oeuvre de Blanchot est actuellement l’objet - voir notamment l’essai de Frédéric Badré, L’Avenir de la littérature (Gallimard, « Le Monde des livres » du 17 octobre 2003). Vous avez construit votre livre autour du concept de « reconnaissance ». En quoi ce que vous nommez un « besoin minimal » est-il aujourd’hui menacé ? Précisons : il s’agit moins du besoin d’être reconnu que du besoin d’exercer une faculté de reconnaissance dans un monde où beaucoup est fait pour nous en priver, un monde de confusion généralisée et ordonnée. Et le besoin d’être reconnu ne saurait s’excepter de celui de reconnaître, si souvent concédé. C’est sur le fond de cette difficulté que tant d’écrivains et d’artistes du XXe siècle ont parlé d’un « impossible » (Georges Bataille), d’un « indécidable » (Alain Resnais), d’un « innommable » (Samuel Beckett) ou d’un « neutre » (Roland Barthes, Maurice Blanchot). D’où la structure du livre : il s’agit de voir comment, à partir d’un constat politique, économique, disons généralement anthropologique, la création artistique a pu construire ses propres figures, ses « plans de soutien » (Egon Schiele), ses « étaux dans l’espace » (Etienne Decroux)... C’est un travail que j’ai envie de poursuivre, mais j’ai choisi d’organiser ce livre-ci à partir de trois auteurs qui se sont explicitement affrontés à cette question de la reconnaissance. En effet, vous liez ensemble les noms de Gilles Deleuze et de Robert Antelme à celui de Maurice Blanchot ? Quelle est la nature de ce lien ? Il s’élabore sur le même horizon mais, s’il ne change pas ainsi de « nature », comme vous dites, il change de ligne et peut-être de matériau. D’Antelme à Blanchot, il y a un lien direct : ils se sont connus, ont participé aux mêmes revues et aux mêmes mouvements politiques. Mais c’est plutôt à la nature d’un lien oblique, tacite, secret que je me suis attaché. J’ai voulu montrer en quoi les récits de Blanchot auraient pu en un sens être écrits par Antelme. Tous posent la question d’une reconnaissance écartée ou déniée, brouillée, suspectée, destituée, ignorée, effacée, usurpée, pour mieux affirmer son exigence éthique, sa nécessité imparable. La « littérarité » même du texte d’Antelme, glorifiée par le jeune Perec, ne se comprend pas hors cette demande de reconnaissance - non pas d’élévation ou de gratification, mais de justesse et de justice.
Quel est, selon vous, la place de Maurice Blanchot dans la littérature et plus largement dans la pensée de notre époque ? Une place instable et très paradoxale, à la fois marginale et dominante. Marginale parce que la prétendue difficulté d’approche des récits n’a d’égale que la réelle difficulté des essais, et qu’on lui préfère souvent des auteurs plus faciles en apparence. Il suffit pourtant de lire quelques textes de Blanchot pour voir l’adhésion immédiate qu’ils peuvent susciter, chez les étudiants comme chez les comédiens, pour citer deux « publics » avec lesquels j’ai l’habitude de travailler. Une place dominante également, celle que la plupart des écrivains, des artistes, des penseurs les plus reconnus lui ont, précisément, reconnue. Lorsque Gilles Deleuze ou Jacques Lacan, Georges Bataille ou Jacques Dupin le citent, on découvre une même admiration et une même volonté d’usage, non d’appropriation, mais, disons, de correspondance : il s’agit de prendre dans les textes de Blanchot ce qu’il y a de plus intime, de plus secret, de rapporter cette intimité à la sienne, en tant que cette intimité doublée ou redoublée participe à la création et à la signature d’autres images ou de nouveaux concepts. Maurice Blanchot est parfois très mal considéré... On lui reproche notamment d’être un apôtre du nihilisme. Que répondez-vous à ces critiques ? Je n’ai rien à leur répondre en particulier. Ces manifestations ne sont que l’épiphénomène d’un mouvement de contestation de l’oeuvre de Blanchot et, à travers elle, des oeuvres qui en sont proches. Ce mouvement n’est pas nouveau, il est né avec l’oeuvre de Blanchot et, sur le mode d’une opposition plus ou moins délicate, l’a toujours accompagnée. Le fait que les manifestations les plus récentes ont une « surface médiatique » plus large est explicable par le relâchement du tissu critique et par l’emprise de certaines revues ou maisons d’édition sur le champ littéraire. Il ne faut pas s’en alarmer.
Propos recueillis par Patrick Kéchichian, Le Monde du 16.01.04.
Une lettre de la revue « Ligne de risque »
Dans un entretien (« Le Monde des livres » du 16 janvier), Christophe Bident, auteur notamment d’une biographie de Maurice Blanchot, attribuait le débat actuel autour de l’oeuvre de cet écrivain au « relâchement du tissu critique », à « l’emprise de certaines revues ou maisons d’édition sur le champ littéraire ». Il estimait aussi que le nihilisme dont certains « accusent » Blanchot « ne témoigne que du leur ». Pour les animateurs de la revue Ligne de risque, Frédéric Badré [11], Yannick Haenel, François Meyronnis [12], qui ont, dans leur revue et dans leurs livres, nourri ce débat, ces propos « appellent une mise au point ». « Une fausse nouvelle commence à s’ébruiter selon laquelle Ligne de risque dénierait toute valeur à la pensée et à l’oeuvre de Maurice Blanchot. Autant le dire tout de suite, nous plaçons très haut des essais comme L’Espace littéraire et Le Livre à venir. Si la littérature est bien le recroisement de la pensée et de la poésie, il ne fait aucun doute qu’elle se manifeste dans toute sa force par l’entremise de quelques noms propres, parmi lesquels celui de Blanchot occupe une place de premier plan. Pas de littérature, en effet, sans une expérience radicale qui récuse la subjectivité, qui porte attention à la déchirure plus qu’à la trame des choses. Que cette expérience mette en jeu le Néant, et que seule une confrontation avec l’abîme du vide révèle le monde, autant d’intuitions qui nous rapprochent de Blanchot. De même, nous sommes d’accord avec lui pour ne pas chercher l’autre du langage, sa vibration de vertige, ailleurs que dans le langage, et pour en attendre une révolution de la pensée.
Là où nous ne le suivons plus, c’est lorsqu’il identifie le pouvoir révélateur du Néant avec « l’immense passivité de la mort », comme il dit. Ce qui nous rebute, c’est précisément sa nécrophilie. La mort dont il parle ne se confond pas avec la mort humaine. Infinie, toujours reculée, toujours suspendue, elle n’arrive jamais et néanmoins précède tout ce qui existe comme une crue empestée. D’où un rapport fasciné avec le Rien, dont la hantise est le symptôme, même atténué par une douceur insinuante et mortifère.
Ligne de risque, Le Monde du 30.01.04. Blanchot et Lévinas
Le Nouvel Obs. du 10-07-08
Une semaine autour de Maurice Blanchot dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance, à propos du Colloque international qui lui est consacré à l’Université Paris X - Nanterre, du 13 au 15 mai 2008 « Maurice Blanchot et la philosophie ». Ci-dessous la 3ème des cinq émissions : Maurice Blanchot, magicien-philosophe : Lévinas. Invité : Eric Hoppenot. Professeur de Lettres à l’IUFM de Paris IV / Sorbonne.
[1] La communauté inavouable, extraits [2] Collection L’Infini. [3]
Source : Atelier Breton
[4] J. Mehlman fait ici allusion au livre de Derrida De l’esprit (Galilée, 1987), notamment aux notes LVI et LVII. Dans cette dernière note, Derrida écrit :
[5] La quinzaine littéraire. [6] La lettre de J. Mehlman n’a pas été publiée par La quinzaine littéraire. Elle se trouve dans le numéro 1 de L’Infini. En réponse à M. Bénézet qui affirmait que " nul ne peut avancer qu’il [Blanchot] fut antisémite ", Mehlman écrivait, citant deux textes de Blanchot : 1. — " L’indigne gouvernement Sarraut qui semble avoir reçu la mission d’humilier la France, comme elle ne l’a pas été depuis vingt-cinq ans, a porté ce désordre à son comble. Il a dit tout ce qu’il ne fallait pas dire, il n’a rien fait de ce qu’il fallait faire. Il a commencé par entendre les appels des révolutionnaires et des Juifs déchaînés dont la fureur théologique exigeait contre Hitler toutes les sanctions tout de suite. On n’a rien vu d’aussi redoutable et d’aussi insensé que ce délire d’énergie verbale. On n’a rien vu d’aussi perfide que cette propagande d’honneur national faite par des étrangers suspects dans les bureaux du quai d’Orsay pour précipiter les jeunes Français, au nom de Moscou ou au nom d’Israël, dans un conflit immédiat. " Ce texte, cité dans mon article, est tiré de " Après le coup de force germanique ", Combat, I, 4, avril 1936. 2. — A propos du " caractère détestable de ce qu’on appelle avec sérieux l’expérience Blum ", Blanchot (dans Combat, I, 7, juillet 1936, " Le terrorisme, méthode de salut publique) écrit : " Belle union, sainte alliance que ce conglomérat d’intérêts soviétiques, juifs, capitalistes. Tout ce qui est antinational, tout ce qui est antisocial sera servi. " Et ensuite : " Il est bon, il est beau que ces gens qui croient avoir tout pouvoir, qui usent à leur gré de la justice, des lois, qui semblent vraiment maîtres du beau sang français éprouvent soudain leurs faiblesses et soient appelés par la peur à la raison. " " CQFD. [7] Le numéro 57 de L’Infini (printemps 1997) contient un entretien avec Philippe Mesnard : « Maurice Blanchot : identité de l’engagement ». Extraits : « Dans l’existence de Blanchot, le rapport entre le passé inavoué et l’oeuvre est déterminant et, à la fois, extrêmement indirect et médiatisé. Il y a, d’une part, des dispositifs d’écriture qui donnent lieu au transfert du Blanchot politique au Blanchot littéraire. Ce lieu, c’est un champ textuel où la part consacré à la narration et à la fiction romanesque se rétrécit au fur et à mesure que la part critique augmente. Evidemment, le discours critique permet de faire l’économie du passé et de ce qui vous y gêne, surtout quand ce discours est mû par deux obsessions, la mort et l’oubli. Il y a, d’autre part, des dispositifs fictionnels qui permettent à Blanchot de se fondre dans un mythe personnel par le détour du mythe impersonnel de l’écrivain qu’il invente. Plus besoin d’écrire des fictions : il existe à leur place. Effectivement, à la fin des années cinquante, les récits s’arrêtent. Quant aux romans, cela fait déjà dix ans qu’il n’en écrit plus. Là où cette mutation pose problème, c’est que le rapport entre littérature et politique y est toujours présent. Il y est même central. Le Blanchot politique se manifeste à nouveau en 1958, avec la venue de De Gaulle au pouvoir, et il se révèle à travers une rhétorique dont la motivation extrémiste rappelle celle, terroriste, des années trente, mais cette fois à gauche. En fait, la politique comme le politique sont voués, par Blanchot, à une disparition du même ordre que celle qu’il a toujours promise à la littérature. Il les unit et les confond dans une eschatologie qui est portée, du côté politique, par une haine de la démocratie et du parlementarisme, ne tolérant ni projet ni programme, et, du côté littéraire, par une attirance postromantique pour l’Absolu, l’impossible, le dépassement idéaliste de l’idéalisme. Cela renseigne sur l’articulation de la littérature et du politique, mais négativement. Littérature et politique se retrouvent dans un même centre — alors qu’à mon avis, elles doivent être toujours maintenues, en tant que telles, distinctes et articulées —, centre qui est un abîme apocalyptique où se perd le sens de l’une comme de l’autre.
[8] Le numéro 76 de la revue art press (déc. 1983) a également publié un dossier sur Cocteau, Giraudoux et la collaboration. Avec un article de Jacques Henric — Jean Cocteau et le sab —, un article de Sollers — Un adepte léger du bal grec (sur Cocteau) — et un article de J. Mehlman — Jean Giraudoux et la solution finale. [9] Les 193 Chroniques de Blanchot au Journal des débats et le commentaire de François Bon. [10] Bataille vit alors (jusqu’en 1943) avec Denise Rollin. C’est dans l’appartement de celle-ci — au 3, rue de Lille à Paris — qu’ont souvent lieu ces rencontres où Bataille lit des extraits de L’expérience extérieure. [11] Frédéric Badré consacre un chapitre de L’avenir de la littérature (2003) à Maurice Blanchot (p.76-85). [12] F. Meyronnis analyse l’" OPERATION VAMPIRIQUE " de Blanchot dans L’axe du néant (Collection L’infini, 2003, p.438-442). |
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