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Dionysos et le Ressuscité
JEUDI DE PÂQUES
![]() La Révolution catholique (réflexions en marge du débat Sollers-Hadjadj du 27 mars 2008) Version remaniée et complétée le 6 avril 2008
Sommaire :
DIONYSOS ET LE RESSUSCITÉ Dionysos L’oscillation. Tenir les deux ensemble Le Christ et Dionysos Dionysos et le Ressuscité Rimbaud Sainte Thérèse Encore ? Ajout : « Tous les chemins mènent à Rome » En français dans le texte ZOOM : cliquer sur l’image « Tout ce qui est profond aime le masque [...] Tout esprit profond a besoin d’un masque. »
« Dionysos [...] Le symbole de cet absent-présent, c’est le masque. »
« Etre personne et tous en même temps [...]. Avoir tous les visages et n’en avoir aucun, "osciller"... »
Dans son article — « Pour une mystique de la chair » — VK a bien rendu compte de ce qui s’est dit lors du « débat » qui a « opposé » Philippe Sollers et Fabrice Hadjadj le 27 mars 2008. Faut-il relever ce qui peut séparer l’expérience personnelle, la vie, la pratique de Philippe Sollers ou de Fabrice Hadjadj ? Dans leur singularité irréductible, non hiérarchisable, leur « expérience intérieure » ne peut être « jugée » à l’aune d’une autorité extérieure. Ici, comme le disait Georges Bataille, « l’expérience est à elle-même sa propre autorité ». Puisqu’il sera ici beaucoup question du Verbe, disons que, dans le « Verbe fait chair », Sollers et Hajadj conjugue le Verbe différemment. L’expérience intérieureJe cite Bataille à dessein, car Fabrice Hadjadj, dans « Pour une mystique de la chair » comme dans son entretien avec Jacques Henric, s’y réfère explicitement, le « tirant » de la gnose à la doctrine catholique [2]. Et si, sauf erreur, Bataille n’est ni nommé ni cité dans Guerres secrètes — pas plus qu’il ne l’était dans les Illuminations à travers les textes sacrés (à une exception près [3]) — sa « présence-absence » (comme celle d’un demi-dieu dont je reparlerai) y est pour moi bien réelle. Je partirai donc, arbitrairement, d’une intervention de Sollers au Colloque Artaud-Bataille de Cerisy en 1972. Le colloque s’intitulait « Vers une révolution culturelle » [4]. Sollers se souvient dans Un vrai roman, ses Mémoires, de « l’insolente gaieté de ces journées et de ces nuits folles » : « alcool, came, filles transformées en bacchantes, réprobation des murs et des ombres de Gide et de Heidegger. » Il conclut en disant « préférer la fronde aux sermons ». L’intervention de Sollers, lors de ce colloque, s’appelait L’acte Bataille. J’en citerai un assez long extrait qui nous mènera au c ?ur du sujet :
Basilique de Vézelay (détail)
« Pour Bataille, Hegel dans le déploiement du temps manque donc la matérialité « sacrificielle » de l’opération [l’opération souveraine, le rire du « négatif », de la « négativité sans emploi ». [5] ], son « moment ». Il n’est pas sans intérêt de préciser pour quelle raison, selon lui : par manque d’une expérience de type « catholique » (plus proche, aux yeux de Bataille, de la vérité païenne que de la Réforme). Autrement dit, il s’agit de variations historiques du refoulement (mais ici la base réprimée de la pensée matérialiste est capitale). Cependant, il ne sert à rien de procéder à un refoulement des formes du refoulement : ce geste éloignerait d’une désimplication centrale, il faut poser la question au c ?ur de toutes ses stratifications. C’est pourquoi on ne peut pas « contourner » le christianisme : « Le christianisme n’est, au fond, qu’une cristallisation du langage. La solennelle affirmation du quatrième évangile : Et Verbum caro factum est, est en un sens, cette vérité profonde : la vérité du langage est chrétienne. Soit l’homme et le langage doublant le monde réel d’un autre imaginé - disponible au moyen de l’évocation -, le christianisme est nécessaire. Ou, sinon, quelque affirmation analogue. » [6] Ce qui, du même coup, signifie que la vérité enfouie de l’érotisme est chrétienne, dans la mesure où elle condense à un point inégalé le sondage sur la reproduction du sujet. « L’excès est le principe même de la reproduction sexuelle. » « Le point où nous lâchons le christianisme est l’exubérance. » C’est en ce point - Dionysos contre le Crucifié - qu’une effraction doit avoir lieu, pour que la matière en mouvement de sujet ait lieu en son lieu, c’est-à-dire dans sa disparition même. » (repris dans Logique de la Fiction et autres textes, Editions cécile defaut, 2006, p.119. C’est moi qui souligne.). « Gnose », « Dionysos », « expérience de type catholique » : il faut revenir sur chacun de ces termes et tenter, sans les confondre, de les comprendre ensemble dans la vérité de l’expérience qui les unit. Gnostiques J’ai déjà eu l’occasion de montrer ce qui lie l’« expérience » et les écrits de Sollers aux textes gnostiques. « Ma position est gnostique » affirmait-il déjà en 1978 dans « Pourquoi je suis si peu religieux » (voir Sollers et les Gnostiques). Ce n’est donc pas un hasard si, lors du débat du 27 mars, Sollers a réaffirmé son intérêt pour l’Evangile gnostique dit « Evangile de Philippe » (au-delà de l’homonymie soulignée — sur laquelle s’est plu à ironiser son interlocuteur) ou pour « L’Evangile de Thomas » . Sur quoi Sollers a-t-il insisté ? Sur la « Résurrection » (« plus importante » à ses yeux que « l’Incarnation »). « Pourquoi ne parle-t-on jamais de la Résurrection et de la résurrection des corps » ? » dit Sollers. Ici, différence fondamentale avec Hadjadj. Pour ce dernier, chez les Gnostiques, « la résurrection ne concerne pas les corps ». Ce qui fit dire à Sollers : « Vous avez dit des choses profondément erronées sur les Gnostiques. » Qu’en est-il ? Ouvrons les écrits trouvés à Nag Hammadi. La résurrection d’abord. Citons l’Evangile selon Philippe puisque c’est celui que Sollers cite le plus souvent (voir à nouveau Sollers et les Gnostiques) : « Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord puis qu’il est ressuscité sont dans l’erreur, car il est ressuscité d’abord, puis il est mort. Si quelqu’un n’obtient pas d’abord la résurrection, ne doit-il pas mourir ? » (21, Ecrits gnostiques, Pléiade, p.349) Affirmation réitérée plus loin, cette fois associée au sacrement du baptême : « Ceux qui disent qu’ils mourront d’abord, puis qu’ils ressusciteront, se trompent. S’ils ne reçoivent pas d’abord la résurrection de leur vivant et s’ils meurent, ils ne recevront rien. Voici comment on parle du baptême ; on dit que le baptême est grand parce que, si les gens le reçoivent, ils vivront. » (90, p.365) Mais la chair ressuscitera-t-elle ? « — Tu dis que la chair ne ressuscitera pas ? Mais dis-moi ce qui ressuscitera, que nous te rendions gloire. Tu dis que c’est l’esprit qui est dans la chair ? Et aussi que c’est cette lumière qui est dans la chair ? Mais ce dont tu parles se trouve toujours dans la chair, car quoi que tu puisses dire, tu ne dis rien qui ne soit hors de la chair ! Il est nécessaire de ressusciter dans cette chair puisque tout est en elle. » (23, p.349) Le Traité de la résurrection [vers 150-180] est plus ambigu : la résurrection implique-t-elle une délivrance de l’enveloppe charnelle ? Est évoquée La résurrection spirituelle : « Cependant, si nous existons visiblement en ce monde, c’est ce (monde) que nous portons (comme un vêtement), alors que nous sommes ses rayons. Et comme nous sommes retenus par lui jusqu’à notre couchant — c’est-à-dire notre mort en cette vie —, nous sommes attirés au ciel par lui ; comme les rayons par le soleil, sans être empêtrés par rien. Telle est la résurrection spirituelle qui absorbe la psychique tout aussi bien que la charnelle. » (p.102) mais la question subsiste : « Y-a-t-il une chair dans l’Eon ? » (p.104). Quant au Témoignage véritable [vers 200 ?], si l’orateur est sévère envers les martyrs qui croient que la résurrection n’adviendra qu’« au dernier jour » et, donc, ne la connaîtront pas, et s’il décrit la résurrection spirituelle qui a lieu « dès à présent », il est catégorique : « N’attendez donc pas la résurrection charnelle qui n’est que destruction ! C’est qu’ils ne sont pas dépouillés de cette chair, ceux qui errent en attendant une remise sur pied qui est vaine. Ils ne connaissent pas la puissance de Dieu, ni même ils ne comprennent l’interprétation des Ecritures, à cause de la duplicité de leur c ?ur. » (p.1409) « Paradis » ou la Résurrection
Résurrection
in Sollers au Paradis de Jean Paul Fargier
« De quel corps émane, jaillit ce texte inouï ? Voir Sollers au Paradis et aussi Tout me parle de la résurrection : N’oublions pas l’importance du « secret » chez les gnostiques et aussi que la révélation du secret n’est pas donnée à tous. C’est un "enseignement" ésotérique qu’aucun manuel ou traité ne peut exposer. Le Livre de Thomas est clair : « [...] qui ne s’est pas connu n’a rien connu, mais celui qui s’est connu lui-même a déjà acquis la connaissance de la profondeur du Tout [7]. » On pense à Rimbaud qui écrit dans la Lettre du Voyant : « Le première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. [...] Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! — Car il arrive à l’inconnu ! » Rimbaud gnostique ? Oui, bien sûr. « Le secret », c’est aussi le titre d’un roman de Sollers, son préféré (Lire Le secret de Philippe Sollers). Dionysos ET le ressuscité
Bacchus et Ariane (1523)
National Gallery, Londres
Un détail de ce tableau du Titien [8] illustre la couverture de La guerre du goût en folio. Sur le tableau on voit Bacchus [Dionysos] séduit par Ariane sauter de son char. Il est suivi par des bacchantes et des satyres qui semblent danser en marchant au rythme orgiaque des cymbales. La bacchante qui suit le dieu semble, avec son drapé bleu outre-mer, l’exacte symétrie d’Ariane. « [...] sumptam de fronte coronam Ovide, Les métamorphoses , Livre VIII, vers 178-179.
Résurrection et Eternel retourSollers, le 27 mars, comme dans ses textes les plus récents, a explicitement rapproché — au point de les mêler (comme « la mer mêlée au soleil » mais sans confusion aucune) — la question de la résurrection des corps de l’affirmation nietzschéenne de « l’éternel retour » : « Est-ce que vous voulez revivre votre vie telle que vous l’avez vécue ? Oui ou non ? » Telle est la question fondamentale posée par Sollers aussi bien dans Une vie divine que dans Guerres secrètes. « C’est là l’expérience décisive du divin. » « La résurrection n’est peut-être qu’une modalité de l’éternel retour. Ce qui est christique, ce n’est pas en tout cas d’établir une ère et d’attendre indéfiniment que Dieu revienne en son fils. Les chrétiens ont échoué de ce point de vue. Il aurait fallu faire comme les Grecs. L’éternel retour, c’est l’instant. Dire que « nous verrons cela plus tard dans une parousie », c’est ouvrir un boulevard au monotonothéisme. On a tout le temps alors, et ça se vide... Nietzsche s’est dévoué pour nous faire entendre cela. » (p.156) Il ne s’agit pas d’attendre : c’est ici, maintenant, à cet instant, que ça se passe. Hostilité au christianisme. On notera que Sollers n’a pas écrit : « L’éternel retour est une modalité de la résurrection » mais bien : « La résurrection n’est peut-être qu’une modalité de l’éternel retour. » Une telle affirmation ne va pas sans une certaine perturbation du Temps et du calendrier.
DionysosC’est là que surgit « l’hypothèse d’un dieu philosophe » et la figure de Dionysos, de « Dionysos philosophe ». Il est troublant — et significatif (philosophiquement et politiquement significatif) — que ce soit au milieu des années trente, alors que la catastrophe est imminente, que resurgit la figure du dieu grec chez deux penseurs parmi les plus importants du XXe siècle : Martin Heidegger et Georges Bataille.
Walter Friedrich Otto. Deux livres, ici, auront eu une importance historique fondamentale. Il s’agit des livres de Walter Friedrich Otto : Les Dieux de la Grèce (1ère édition 1929, 2e édition 1934) et Dionysos (1933). Le numéro de la revue Acéphale (directeur : G. Bataille) de juillet 1937, consacré à Dionysos s’ouvre sur une série de citations du Dionysos de W. Otto. Par exemple : « Un dieu ivre, un dieu dément... Les hypothèses vite construites qui ramènent toute signification au niveau de la moyenne n’ont fait que détourner le regard de cette représentation. Mais l’histoire témoigne de sa force et de sa vérité. Elle a donné aux Grecs un sentiment de l’ivresse si grand et si ouvert que, des milliers d’années après la ruine de leur civilisation, un Hoelderlin [sic], un Nietzsche pouvaient exprimer leur dernière et leur plus profonde pensée au nom de Dionysos. Et Hegel représentait la connaissance de la vérité à l’aide d’une image dionysiaque, affirmant qu’elle était "le vertige de la bacchanale, dans laquelle il n’est pas un participant qui ne soit pas ivre." » (Edition jean-michel place, 1980) Le chapitre de Guerres secrètes intitulé La guerre d’un dieu : Dionysos commence par une référence aux livres de W. Otto. « Koenigsberg 1934. Le nouveau professeur de grec à l’université s’appelle Walter F. Otto. Un an plus tôt, le 30 janvier, le maréchal Hindneburg appelle au poste de chancelier Adolf Hitler et le nouveau régime s’empresse de compter ses amis. Il est évident que les hellénistes, ceux qui se considèrent comme les héritiers du monde gréco-romain, ont souvent une certaine inclination au conformisme social et l’idéologie des bons Aryens ne cache pas qu’elle aime à écouter la musique des bottes nazies dans la rumeur guerrière des légions romaines et de la phalange spartiate. C’est sans surprise que les milieux académiques apprennent qu’un des rares dissidents parmi les philologues dits classiques est cet historien de la religion grecque qui professe sa foi en Zeus olympien. Walter Otto croyait en Zeus alors qu’on lui demandait de croire ou au moins de faire confiance au nouveau chancelier. Un égaré. Le pouvoir l’avait donc déplacé aux frontières de la Prusse orientale, dans la ville aujourd’hui désigné sur la carte du nom de Kaliningrad, peut-être afin d’exorciser l’ombre si blanche des chevaliers teutoniques. » (p.159. Je souligne.) Encore plus intéressant de lire, dans Les hymnes de Hölderlin, sous la plume de Martin Heidegger, les phrases suivantes prononcées en 1935, moins d’un an après le fâcheux épisode du Rectorat : « Le mythe et le culte de Dionysos viennent d’être exposés par Walter Friedrich Otto dans son précieux et beau livre Dionysos, 1933. Otto a aussi repris dans son livre — bien qu’en n’en touchant pas le contexte structural de la métaphysique qui le sous-tend — l’interprétation de Dionysos comme masque, que je lui avais proposée il y a quelques années à l’occasion d’une conférence sur Dionysos qu’il était venu faire ici. Il ne faut pas oublier du même auteur, le livre plus ample Les Dieux de la Grèce. » (Gallimard, p.176. Je souligne.) Écoutons aussi ce que Marcel Detienne disait de Dionysos dans l’émission Le Bon Plaisir qui fut consacrée à Sollers en juillet 1987 — après la publication du Coeur absolu — (8’) :
Heidegger évoque donc Dionysos dans son cours de 1935, cours qu’il consacre au poème de Hölderlin, Le Rhin. Il écrit : « Dionysos n’est pas seulement un demi-dieu parmi les autres. Il est le demi-dieu prototypique. Il est le « oui » de la vie la plus sauvage, inépuisable dans son élan générateur, et il est le « non » de la mort la plus terrifiante, celle de l’anéantissement. Il est la félicité de l’extase magique et l’horreur d’être jeté hors de soi dans un chaos. Il est l’un tout en étant l’autre. Autrement dit : étant, il n’est pas ; et n’étant pas, il est. [...] Le symbole de cet absent-présent, c’est le masque. » Après avoir rappelé que, au début du poème, ce dieu choisit le lierre comme symbole, Heidegger cite Hölderlin et la fin de la strophe VII de Pain et vin :
« Mais ils [les poètes] sont, dis-tu, comme les prêtres sacrés du dieu-vin et il conclut : « Ainsi, le premier et le dernier vers enserrent-ils le poème entier et portent son dire au coeur du domaine fondamental de cet Être que nomment le nom de Dionysos et le terme « dionysiaque ». Nous savons que la dernière interprétation occidentale de l’Être, dernière mais initiatrice d’avenir, l’interprétation de Nietzsche, nomme elle aussi Dionysos. » (Heidegger, Les Hymnes de Hölderlin, Gallimard, p.176 et 177. Je souligne.) [11]. Nous savons aussi que « pour Hölderlin, Dionysos et le Christ sont frères. » [12] Ce qui ne va pas sans un "déchirement" : « ... car trop, Au même moment, Bataille, relisant Nietzsche précisément, célèbre également le « demi-dieu » dans le numéro de la revue Acéphale de juillet 1937 consacré à Dionysos [13] : « Les premières phrases du message de Nietzsche [L’origine de la tragédie, §1] procède des « mondes du rêve et de l’ivresse ». Ce message tout entier s’exprime par le seul nom de DIONYSOS. » (Bataille, O.C., tome II, p.484 (voir également Bataille avant la guerre)) Il y reviendra encore dans L’expérience intérieure : « Que dans la voie de l’expérience intérieure, [Nietzsche] n’avança qu’inspiré, indécis, ne m’arrête pas : s’il est vrai que, philosophe, il eut pour fin non la connaissance mais, sans séparer les opérations, la vie, son extrême, en un mot l’expérience elle-même, Dionysos philosophos. » (Bataille, O.C., tome V, p.39. Je souligne.). « Dionysos philosophe », « Acéphale » : le risque, voulu, assumé, est de perdre la tête.
L’oscillationNietzsche, à la fin de sa vie "consciente" , signait « Dionysos contre le Crucifié » et même, de manière énigmatique, dans ses billets dits « de la folie », « Le crucifié ». C’était avant et juste après son effondrement de Turin devant les sabots d’un cheval que son maître battait [14]. Ouvrons Achever Clausewitz. René Girard voit dans « l’insupportable tension qu’il [Nietzsche] voulait maintenir entre Dionysos et « le Crucifié » », « ce passage, constant et de plus en plus rapide, du « Crucifié » à Dionysos, de l’archaïque au chrétien » l’une des causes de la folie de Nietzsche. « Nietzsche n’a pas voulu voir que le Christ avait pris, une fois pour toutes, la place de Dionysos, à la fois assumé et transformé l’héritage grec. » René Girard est chrétien. Pour lui, le christianisme, même s’il est « la seule religion qui a prévu son propre échec », est « indépassable ». Lui seul permet d’échapper à « l’oscillation » mortelle qui a entraîné Nietzsche et, avant lui, Hölderlin dans la folie. « Oscillation » : René Girard n’aime pas l’oscillation : c’est une « torture », elle est « terrible ». Il utilise plusieurs fois le terme (qu’il identifie finalement à « l’hésitation ») dans son analyse de la « Tristesse de Hölderlin » (p.197-237 de son livre) : « L’âme hölderlinienne oscille entre la nostalgie et l’effroi, l’interrogation d’un ciel désormais vide et le saut dans le volcan »,— « oscillations qu’il a vécues avec une intensité terrible »,— « le regard que le Christ nous apprend à poser sur l’autre, en nous identifiant à lui, nous évite d’osciller... »,— « toutes ses phrases sur l’oscillation de ses rapports avec ses proches sont impressionnantes »,— « il dit lui-même à Suzanne Gontard que cette oscillation est liée à une "ambition inassouvie" »,— « Hölderlin a trouvé dans sa retraite finale le seul moyen de cesser d’osciller entre la glorification et la dénégation de soi, la seule façon de surmonter cette torture »,— « il suffit d’aller aux poèmes, et d’entendre la façon dont ils témoignent d’un effort pour sortir de l’oscillation. Hölderlin hésite entre la Grèce et le christianisme. » [15], etc. « Il ne faut pas choisir le grec contre le chrétien, mais tenir les deux ensemble, accepter que le chrétien ait pu transformer le grec. » (p.222 et 223. Je souligne.) « Tenir les deux ensemble » : hypothèse que Philippe Sollers reprend à son compte, mais différemment, c’est-à-dire en maintenant et assumant « l’oscillation ». Reprenons Guerres secrètes. Sollers écrit : « Roland Barthes a fait en 1978 une improvisation à mon sujet, qui s’appelle « L’oscillation ». Il y fait un parallèle entre l’hésitation gidienne et l’oscillation incessante dont je semble être possédé. Il rapporte en passant que l’hésitation, voie initiatique de compréhension progressive, est très bien tolérée socialement, comme si c’était un modèle parrainé d’une certaine façon par la vision intellectuelle. C’est une voie progressive, je dirais même progressiste, qui implique des retours, des autocritiques, des mises au point. Il part donc d’une phrase de Kafka : « Je n’ai rien de définitif », et il dit que mon axe d’action est d’empêcher l’image de prendre. Il prophétise que nous allons vivre de plus en plus dans une civilisation de l’image, et que celui qui s’attaque à la non-fixation de l’image commet là un acte grave. J’allais dire dionysien. Le terme choisi là est l’oscillation, très mal tolérée [16]. Après Nietzsche et Bataille — et eux seuls ? —, Sollers prend donc le masque de Dionysos. [Vous pouvez écouter l’intervention que fit Barthes le 5 mai 1978, puis la lecture et le commentaire qu’en fit une première fois Sollers en 1992 dans notre dossier Roland Barthes, tel quel.]
Le Christ et DionysosSollers note la « troublante ressemblance entre le Christ et Dionysos ». Qu’est-ce que cela veut dire ? « Un pape nous le signale ». Ce pape c’est Benoît XVI qui note dans son Jésus de Nazareth : « Comme [...] Le Seigneur a donné le pain et le vin comme les supports de la Nouvelle Alliance, il n’est certes pas interdit de penser [...] et de voir transparaître dans l’histoire de Cana le mystère du Logos et de sa liturgie cosmique, dans laquelle le mythe de Dionysos est complètement transformé tout en étant conduit à sa vérité cachée. » (GS, p.194. Je souligne) « Il est question du vin ». Cela nous renvoie aux Cènes qu’a multipliées Tintoret, mais aussi à Hölderlin et, notamment, au « mystère du cep » dont il parle après son séjour à Bordeaux où le poète pense qu’il a été « frappé par Apollon ». « Il s’agit plutôt de Dionysos », écrit Sollers [17]. Il y a un double mouvement — nous retrouvons « l’oscillation » — : d’« assomption » du « grec » vers le « chrétien » ; de « ressourcement » du « chrétien » dans le « grec » : 1/ « Comme à propos de cette réalité physique du Christ voulant sortir de la Loi, ou plus exactement l’accomplir, nous devons considérer l’aventure de Hölderlin en train de marcher vers cette révélation apollono-dionysiaque " " dans ce lieu du sud-ouest de la France" » où « l’esprit souffle dans des corps [...] : les Grecs de là-bas « dans l’humide prairie de Charente ». » et : Seul ce double mouvement permet de sortir de la falsification et du chrétien et du grec. « Que le Logos ne nous fasse pas oublier le vin, et j’irai même jusqu’à dire, au risque de paraître très partisan, de ce vin-là, de Bordeaux, à nul autre pareil. » C’est aussi un mouvement de « retour » ou de « retournement natal ». Ici on peut relire Château du Tertre, Margaux : il y est question de Hölderlin et de ce vin-là.
Dionysos et le RessuscitéMais Sollers va plus loin [18] : après « l’hypothèse du dieu philosophe », il formule une autre hypothèse — à proprement parler vertigineuse, inouïe — : « Un dieu bien réel, qui agirait en philosophe, est une abomination pour les philosophes qui, s’ils sentaient que cela a lieu, se rassembleraient dans une cléricature impitoyable pour que ce dieu ne soit pas reconnu. « Dionysos et le Ressuscité » est ainsi une image pour les hommes de l’avenir. Pourquoi toujours dire le Crucifié ? A Venise, vous avez le Rédempteur sur une coupole et, dans l’axe opposé, sur un quai, un magnifique Bacchus. C’est bien Dionysos et le Ressuscité , aussi bien que Dionysos contre le Crucifié. Il nous faut la contradiction pour que la vie soit vivante. » (Guerres secrètes, p.247) >
Autant pour les participants au débat qui reprochaient à Sollers d’oublier la Croix et à qui Sollers répondit en gros : « Il y a la Crucifixion, bien sûr (voir Crucifixions), mais, plus importante, il y a la Résurrection. » Il y a la Croix mais il n’y a pas à s’y attarder, à y rester cloué. Réécoutez « Tout me parle de la résurrection ». « La révolution catholique »![]() Il faut revenir sur « la révolution catholique ». Elle est bien illustrée dans son double mouvement par le tableau du Titien, Bacchus et Ariane, ET par le portrait du Cardinal Ranuccio Farnese [19]. Cette révolution est italienne : vénitienne et romaine (bref : « Il n’y a pas de catholicisme en France »). Loin de pouvoir la définir simplement comme une négation, comme une « Contre-Réforme » (là est la « falsification historique »), il faut l’entendre comme une affirmation. Et l’entendre musicalement. « La musique est indispensable » dit Sollers. « Incarnatus est », « Homo factus est », il faut l’entendre « dans la Messe en ut de Mozart ou dans Bach. » Dans Guerres secrètes Sollers analyse longuement la pièce d’Euripide Les Bacchantes. Nietzsche y fait allusion dans La naissance de la tragédie « mais on n’a l’impression qu’il n’a pas vraiment lu la pièce (p.176). Sollers écrit plus loin : « Hölderlin et Nietzsche ne sont pas dans Les Bacchantes. Leur protestantisme les en empêche. Les Bacchantes, en revanche, ont fourmillé dans le catholicisme latéral. Il n’y a qu’à regarder les peintres. Du même pinceau, celui de Titien, La Vénus à la fourrure et L’Assomption de la Vierge. Pour supporter cette insupportable contradiction, il faut l’espace catholique. Disons qu’aux grandes époques, cela s’est vu : aux époques de scandale, des Borgia, des Farnèse. [...] Les prétendus catholiques sont incapables d’entendre que l’évènement catholique a toujours lieu, mais de façon presque invisible. Ils sont comme les mauvais Grecs, ils ne voient pas le dieu. Ils ne le voient pas se déployer dans les sculptures du Bernin, où il est revenu faire exploser la statuaire latine. » (p.235)
Borgia. « César Borgia, pape... » comme dit Nietzsche dans Der Antichrist. Après avoir vitupéré le christianisme et les Allemands qui nous auraient « frustrés de la moisson de la culture antique et, plus tard de la culture islamique. », Nietzsche écrit : « Les Allemands ont frustré l’Europe de la dernière grande moisson de culture que l’Europe aurait dû engranger : la Renaissance. Comprendra-t-on un jour, voudra-t-on enfin comprendre, ce qu’était la Renaissance ? L’inversion des valeurs chrétiennes : une tentative, entreprise avec tous les moyens, avec tous les instincts, avec tout le génie possible, pour faire triompher les valeurs contraires, les valeurs aristocratiques. Il n’y a eu jusqu’à présent qu’une grande guerre, celle-là ; il n’y a pas eu question plus cruciale que celle que posait la Renaissance - ma question est celle-là même qu’elle posait. — Il n’y a jamais eu non plus d’attaque plus systématique, plus directe, plus sévère, mieux dirigée vers le coeur de l’adversaire sur toute l’étendue du front ! Attaquer à l’endroit le plus sensible, au siège même de la chrétienté, y placer sur le trône les valeurs aristocratiques, je veux dire les faire pénétrer au coeur des instincts, des besoins et des désirs élémentaires de ceux qui occupaient le trône... Je vois, devant moi, une possibilité d’un éclat magique, coloré, surnaturel : il me semble qu’elle resplendit dans les frémissements d’une beauté raffinée, qu’elle met en oeuvre un art si divin, si diaboliquement divin que l’on chercherait en vain pendant des millénaires semblables occasions : je vois un spectacle d’un sens si profond et si paradoxal à la fois, que tous les dieux de l’Olympe y auraient trouvé l’occasion d’un rire immortel — César Borgia, pape... Me comprend-on ? Eh bien, c’est cela qui aurait été la victoire que je suis aujourd’hui seul à réclamer : c’était le christianisme aboli ! — Or, qu’advint-il ? Un moine allemand, Luther, vint à Rome. Ce moine, avec au corps tous les instincts vindicatifs d’un prêtre manqué, se révolta, à Rome, contre la Renaissance... Au lieu de comprendre, avec une profonde gratitude, le prodigieux évènement qui s’était produit, le triomphe remporté sur le christianisme, en son centre même — seule sa haine sut se nourrir à ce spectacle. Un homme religieux ne pense qu’à lui-même. Luther vit la corruption de la papauté, alors que c’est le contraire qui crevait les yeux : l’ancienne corruption, le peccatum originale, le christianisme ne siégeait plus sur le trône du pape ! C’était la vie qui y trônait ! Le triomphe de la vie ! Le grand oui à toutes les choses élevées, belles, hardies ! Et Luther restaura l’Eglise : il l’attaqua. Il fit de la Renaissance un évènement dépourvu de sens, un évènement pour rien. Ah, ces Allemands ! [...] Ils ont aussi sur la conscience l’espèce la plus malpropre de christianisme qui soit, la plus incurable, la moins facile à réfuter, le protestantisme... »(L’Antichrist, Folio, p.86-87, traduction Jean-Claude Hémery. C’est Nietzsche qui souligne.) [20]
Sollers parle de « révolution catholique », Nietzsche parle de « Renaissance » : ils visent le même évènement. « Elle resplendit dans les frémissements d’une beauté raffinée, elle met en oeuvre un art si divin, si diaboliquement divin que l’on chercherait en vain pendant des millénaires semblables occasions. » Vous avez bien lu : « diaboliquement divin ».
« Qu’est-ce qu’un protestant ? Il semble d’abord qu’il est aisé de répondre ; mais si l’on réfléchit, on hésite. Est-ce un anglican, un luthérien, un calviniste, un zwinglien, un anabaptiste, un quaker, un méthodiste, un morave, etc (je suis las). C’est tout cela, et ce n’est rien. Le protestant est un homme qui n’est pas catholique, en sorte que le protestantisme n’est qu’une négation. Ce qu’il a de réel est catholique. A parler exactement, il n’enseigne pas de dogmes faux, il en nie de vrais et il tend sans cesse à les nier tous, en sorte que cette secte est tout en moins. » (GS, p.282) Le protestantisme n’est qu’une négation. « Nous, heureux possesseurs de la vérité » ose dire Joseph de Maistre. « On demandait un jour à James Joyce pourquoi il ne passait pas du catholicisme au protestantisme. Réponse : « Je n’ai aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente. » Bien dit. » (Un vrai roman, p.187)
Rimbaud Lors du débat avec Hadjadj comme dans Guerres secrètes, Sollers rappelait que Rimbaud, à la fin de Une saison en enfer, affirme qu’il lui « sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ». « Posséder, c’est n’être pas possédé. » « Etrange propos », écrit Sollers, propos qu’il faut citer ici en entier : « Oui l’heure nouvelle est au moins très-sévère. De même qu’on ne parle plus de résurrection, « on ne parle plus de l’enfer » souligne Sollers. Rimbaud a vu « l’enfer des femmes là-bas ». Sollers en a déjà parlé. C’était le 22 juin 2001. Il faut voir et écouter
Sainte Thérèse
Le Bernin, Kristeva (photo Sophie Zhang)
« La femme n’existe pas, comme disait Lacan, cela doit se penser au pluriel. Il y en a qui ne sont pas comme les autres. » (GS, p.162) « Il faut des femmes », dit encore Sollers. « Qu’est-ce qu’une femme dans le catholicisme ? » (je souligne). Le plus bel exemple nous est donné par « La Vérité révélée par le Temps ou encore L’Extase de Sainte Thérèse, sculptée par le Le Bernin ». Bernin refoulé, « puni », par la France et le « gallicanisme » à cause de la manifestation de « la présence absolue du corps resurgissant ». « " Ce qui me fait tressaillir d’amour n’est pas le ciel que tu m’as promis, l’horrible enfer ne me fait pas tressaillir..., s’il n’y avait pas de ciel je t’aimerais et s’il n’y avait pas d’enfer je te craindrais " (SAINTE THERESE D’AVILA). Dans la foi chrétienne, le reste est pure commodité. » (O.C., tome V, p.32). Sur sainte Thérèse d’Avila, Sollers annonce un « chef d’ ?uvre de Julia Kristeva » : « Thérèse mon amour ». Le livre est paru. C’est un évènement. Kristeva commence son livre en évoquant la sculpture du Bernin : L’Extase de sainte Thérèse qu’elle préfère appeler, plus justement, La Transverbération. Voici le début : « Le visage renversé d’une femme endormie, à moins qu’elle ne soit déjà morte de plaisir, bouche ouverte, porte avide d’un corps vide que remplit sous nos yeux un bouillonnement plissé de marbre... Vous vous souvenez certainement de cette sculpture du Bernin, la Transverbération ? L’inspiratrice de l’artiste, c’est Teresa de Ahumada de Cepeda (1515-1582), en religion Thérèse de Jésus, plus célèbre sous le nom de sainte Thérèse d’Avila. En pleine Renaissance, son amour de Dieu vibre à l’intensité du beatus venter que connaissait déjà Maître Eckhart. Ses convulsions extatiques en feront une icône somptueuse de la Contre-Réforme. Une possédée à la manière de Dostoïevski, mais baignant dans les eaux du désir, et non dans les larmes comme Marie-Madelaine, car elle rejoint corps et âme le corps absent de l’Autre. « Où est-Il, où L’a-t-on mis ? » s’inquiétaient les saintes femmes au Golgotha. » (Je souligne) Présentation, extraits, critiques et entretiens sur TF1 et France 2 ; etc. dans notre dossier.
« Encore » ?
« Jésus a dit : "Malheur à la chair qui dépend de l’âme, malheur à l’âme qui dépend de la chair." » (Logion 112) mais aussi : « Jésus a dit : "Si la chair est advenue à cause de l’esprit, merveille ! Si c’est l’esprit à cause du corps, merveille des merveilles !" » (Logion 29). Est-ce contradictoire ? Non. Advenir n’est pas dépendre (c’est même le contraire). On notera aussi la gradation dans la deuxième citation. « Rimbaud n’a pas dit « chair » », objectera Sollers à Hadjadj. « Quelques noms : Michel-Ange, Bernin, Titien avec une poussée physique, où, comme par hasard, nous retrouvons beaucoup de corps de femmes, et la négation de tout esprit de séparation entre la chair et l’esprit. La vérité dans la chair et l’esprit, « dans une âme et un corps », c’est cela qu’il faut comprendre, avec la musique, comme guerre secrète, contre ce qui ne veut pas que cela puisse s’incarner. » La chair et l’esprit. L’âme et le corps. « La vérité vous rendra libre. » dit Jésus dans L’Evangile selon saint Jean. « Est-ce que cette possession de la vérité dans une âme et un corps laisse entrevoir que la vérité nous rend libre ? » se demande Sollers dans Guerres secrètes. « Rimbaud écrit, dans les Illuminations, des "proses évangéliques", rentrant dans la sensation de Jésus lui-même. Ces pages merveilleuses sont encore et toujours à lire [26], tant la désinformation et la falsification, dans toute cette affaire, sont constamment à l’oeuvre. » Jésus ? Et/ou le Génie dont Rimbaud nous dit : « Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères des femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé. » Rien à attendre. C’est fait. Il est là.
Tous les chemins mènent à RomeLe 26 juillet 2008 (sur France-Culture), Philippe Sollers revenait sur Rome, les "histoires de papes" (le "duel" Vélasquez-Bacon), l’attentat contre Jean Paul II, la villa Borghese, Le Bernin ("La vérité révélée par le Temps"), Saint-Pierre de Rome, "L’Adoration perpétuelle", etc., et donnait une définition stricte de sa "révolution catholique"...
[mp3]
La grande politique
L’enlèvement de Proserpine (Le Bernin)
Retour. Fabrice Hadjadj prône une « morale de la miséricorde » et invite au « repentir ». Sollers pose la question : « Comment tenir un discours sur le divin sans recourir à la morale, sans la... « moraline » (Nietzsche) ? « Définition de la morale : l’idiosyncrasie des décadents [En français dans le texte.], avec l’arrière-pensée (couronnée de succès !) de se venger de la vie. Je tiens beaucoup à cette définition. Celui qui fait la lumière sur la morale est une force majeure [En français dans le texte.], un fatum — il brise l’histoire de l’humanité en deux tronçons. On vit avant lui, ou après lui... » écrit Nietzsche dans Ecce homo (Folio, p.194.). Nietzsche écrit son livre en 1888 [28]. « Lorsque la vérité entrera en lutte avec le mensonge millénaire, nous aurons des ébranlements comme il n’y en eut jamais, une convulsion de tremblements de terre, un déplacement de montagnes et de vallées, tels qu’on en a jamais rêvé de pareils. L’idée de politique sera alors complètement intégrée à la lutte des esprits. Toutes les combinaisons de puissance la vieille société auront sauté en l’air - car elles sont toutes assises sur le mensonge. Il y aura des guerres comme il n’y en a jamais eu sur terre. C’est seulement à partir de moi qu’il y a dans le monde une grande politique. » (Une vie divine, p.479 - Guerres secrètes, p.288) Ces paroles de Nietzsche datent donc de l’automne 1888. Elles sont extraites de Pourquoi je suis un destin, le dernier chapitre de Ecce homo (p.188). Les derniers mots citent Voltaire — Voltaire à qui Nietzsche avait dédié Humain , trop humain — : « On a contrecarré la loi de la sélection, on a fait un idéal de s’opposer à l’homme fier et bien venu, à l’homme qui dit « oui », qui est sûr du lendemain et qui garantit l’avenir — on a fait de lui le méchant... Et on a cru à tout cela ! Et on l’a appelé morale ! Ecrasez l’infâme ! » Conclusion : « — M’a-t-on compris ? — Dionysos contre le Crucifié... » (p.195)
Un nouveau calendrier ?Le 9 décembre 1888 Nietzsche écrit encore à Peter Gast : « Nous venons d’entrer dans la grande politique, et même la très grande... Je prépare un évènement qui, selon toute vraisemblance, va briser l’histoire en deux tronçons, au point qu’il nous faudra un nouveau calendrier, dont 1888 sera l’An I. Tout ce qui, aujourd’hui, tient le haut du pavé, "Triple Alliance’, "question sociale", s’effacera au profit d’une position individuelle d’opposition : nous aurons des guerres comme il n’y en a pas eu, mais pas entre nations, pas entre classes : toutes ces distinctions voleront en éclats — je suis la dynamite la plus dangereuse qui soit. » (Folio, p.226. Je souligne) Le 30 septembre 1888, Nietzsche, à Turin, avait promulgé sa Loi contre le christianisme et fondé un nouveau calendrier.
Sollers conclut Une vie divine le 30 septembre 2005 qu’il date ainsi : « Paris, le 30 septembre 118 ». Etrangement la préface à Jésus de Nazareth est signée :
Turin, Paris, Rome, un 30 septembre... « En la fête de saint Jérôme », premier traducteur de la Bible en latin, dont Julia Kristeva nous rappelle l’importance qu’eut sa lecture pour... sainte Thérèse d’Avila [29]... Guerre secrète ?
En Français dans le texteLe 20 décembre 1888, Nietzsche écrit à Strindberg : « Ma crainte est que lorsqu’on aborde en moraliste l’une de mes oeuvres, on ne la corrompe : c’est pourquoi il est grand temps pour que je revienne au monde en Français... » (p.227). Un jeune poète français l’avait dit quinze ans plus tôt : « La morale est la faiblesse de la cervelle. » Le 3 janvier 1889, Nietzsche s’effondre. Démence. Folie. « Ah, si cette oeuvre était terminée — comme je le crois —... N. a été rendu fou par le triomphe de la raison humaine en lui, par l’achèvement de l’oeuvre... ». Le triomphe de la raison — l’oeuvre achevée — pourrait rendre fou ? Ou seulement le triomphe de la raison humaine ? Nietzsche a un souhait : que Le crépuscule des idoles soit traduit « dans les sept langues principales » « par des écrivains de premier plan » et qu’il paraisse « simultanément dans toutes les langues [31]. » Mais surtout il pense qu’il lui serait « indiciblement précieux qu’il puisse être lu en français. Enfin les Français sauraient y percevoir la profonde sympathie qu’ils méritent [...] » [32] « Nous sommes en l’an 120 du nouveau calendrier », nous rappelle un autre musicien. Jeudi de PâquesL’a-t-on remarqué ? La « discussion » entre Philippe Sollers et Fabrice Hajadj a eu lieu quelques jours après Pâques, le 27 mars 2008 (dans l’ancien calendrier). C’était le jeudi de Pâques [35]. « au fond seuls subsisteront ceux qui croient leur existence capable de se répéter éternellement et parmi ceux-là on verra se réaliser un état tel qu’aucun utopiste n’en a rêvé ou plutôt on ne le verra pas tout se déroulera de façon masquée... » (Paradis, Folio, p.178. Je souligne.) Il n’y a pas de grande politique sans grande pensée. Voyageurs du XXIe siècle, bon voyage !
Boticcelli, Le Paradis, Chant 26
[1] Ces notes concernent essentiellement le parcours de Philippe Sollers et n’entendent pas rendre compte de celui de Fabrice Hadjadj. [2] Hadjadj écrit que Bataille, affirmant : « Lord Auch est Dieu se soulageant. La vivacité de l’histoire interdit de s’appesantir... que Dieu y sombre rajeunit le ciel. », « passe d’un coup de la gnose à la doctrine catholique ». Qu’est-ce donc que l’« athéologie » de Bataille, cette « nouvelle théologie mystique » [Bataille, Post-scriptum au Supplice.], proche de la « théologie négative » ? La lecture de Maître Eckhart pourrait ici nous éclairer. Sollers, lui aussi, a lu Maître Eckhart. Nous y reviendrons ailleurs. Cf. Présence de Maître Eckhart . [3] P. 61 de l’édition Folio à propos de Nietzsche « l’un des plus grands écrivains français », Sollers écrit : « Serons-nous, comme toujours, les derniers à l’admettre, malgré le culte lucide que lui a rendu Georges Bataille ? » Remarque discrète qui justifie toute la suite de notre propos. [4] [5] Voir Bataille, le Coupable [6] Bataille, "Le coupable", Gallimard, OC, tome V, p. 382. [7] Le Tout n’est pas l’univers matériel, c’est le Plérôme divin. [8] voir Titien vu par Stendhal [9] Voir notre article « La vérité est violette » [10] De Marcel Detienne, lire, entre autres : dionysos mis à mort (Gallimard, 1977, Tel, 1998) et Dionysos à ciel ouvert (Hachette, 1986). « Depuis les années quatre-vingt, par la grâce d’historiens encore soviétiques, le Dionysos d’Orphée a enfin reçu droit de cité dans l’histoire de la Grèce archaïque. Les tablettes d’os trouvées sur les bords de la mer Noire témoignent que, pour les disciples d’Orphée (les « Orphiques ») vers 500 avant notre ère, Dionysos règne entre Mort et Vie, qu’il habite l’arrière-pays où la vérité se souvient de la Tromperie et du Mensonge. [11] Heidegger reviendra évidemment sur la figure de Dionysos notamment dans son interprétation de Nietzsche et par Nietzsche. Dionysos est lié à la pensée « la plus abyssale » de Nietzsche. Dans une Note sur le Retour Eternel de l’identique qui suit la conférence de Brême que Heidegger consacra au Zarathoustra de Nietzsche, Heidegger écrit de manière ambivalente : « Que Nietzsche ait interprété et perçu sa pensée la plus abyssale à partir du dionysiaque tend seulement à prouver qu’il a dû encore la penser métaphysiquement. Mais ce fait ne s’oppose pas à ce que la pensée la plus abyssale cache en elle quelque chose d’impensé, qui est en même temps fermé à la pensée métaphysique. » (dans Essais et conférences. Je souligne.) Cet « impensé » fermé à la métaphysique commence peut-être seulement à se laisser percevoir. [12] Sollers, Illuminations, Folio, p. 91. [13] On trouve dans ce n°3-4 de juillet 1937 sous la signature de Bataille : [14] Les preuves manquent mais ainsi le veut, en tout cas, la légende. [15] Il faudra revenir sur ce beau texte, Tristesse de Hölderlin, pour plusieurs raisons :
Bernard Sichère dans L’Être et le Divin (L’infini, 2008) a une analyse très proche de celle de Girard. La lecture qu’en donne Sollers dans Guerres secrètes nous semble plus proche de celle que Heidegger faisait en 1935 : [16] Roland Barthes, L’oscillation (1978). Repris dans Sollers écrivain, Seuil, 1979. « Kafka disait à Janouch : "Je n’ai rien de définitif." Ce mot d’un écrivain nous renvoie à deux conduites, deux thèmes, deux discours : l’Hésitation, dont je viens de parler, et l’Oscillation, dont je vais parler. Bien que je ne veuille pas traiter à fond de ce " cas ", parce qu’il s’agit d’un ami proche, de quelqu’un que j’aime, estime et admire, et aussi parce qu’il s’agit d’un problème " chaud ", de ce qu’on pourrait appeler " une image en action ", je crois devoir dire un mot de Sollers : demander qu’on l’interprète selon la perspective d’une pensée sérieuse, et non à coup d’humeurs et d’agacements. Cette pensée sérieuse est précisément celle de l’OsciIIation. Sollers, en effet, semble donner le spectacle de palinodies brusques, qu’iI n’explique jamais, produisant ainsi une sorte de "brouillage " qui déconcerte et irrite l’opinion intellectuelle. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je voudrais faire ici deux remarques. La première est que, par ses " oscillations ", il est évident que Sollers remet en question le rôle traditionnel de l’intellectuel (je dis bien " rôle ", et non " fonction "). Depuis qu’il existe comme figure sociale (c’est-à-dire depuis la fin du XIXe siècle, et plus précisément depuis l’affaire Dreyfus), l’intellectuel est une sorte de Procureur Noble des Causes Justes. Bien sur, ce n’est pas la nécessité de son action qu’il s’agit de contester ; c’est la consistance d’une figure de la Bonne Conscience, c’est un drapé qu’il s’agit de déranger. Or Sollers, de toute évidence, pratique une " écriture de vie ", et introduit dans cette écriture, pour reprendre un concept de Bakhtine, une dimension carnavalesque ; il nous suggère que nous entrons dans une phase de déconstruction, non de l’action de l’intellectuel, mais de sa " mission". Cette déconstruction peut prendre la forme d’un retrait, mais aussi d’un brouillage, d’une série d’affirmations décentrées. Sollers ne ferait en somme qu’accomplir un mot du Quotidien du peuple de Pékin (1973), donné en exergue à un numéro de Tel Quel : " Nous avons besoin de têtes brûlées, pas de moutons. " La secousse imprimée volontairement à l’unité du discours intellectuel est donnée à travers une série de "happenings ", destinés à troubler le sur-moi de l’intellectuel comme figure de la Fidélité, du Bien moral - au prix, évidemment, d’une extrême solitude ; car le " happening", n’est pas reçu dans cette pratique que je voudrais voir un jour analysée dans une étude qui pourrait s’appeler " éthologie des intellectuels ". La seconde remarque, c’est qu’à travers une musique comme effrénée de l’Oscillation, il y a chez Sollers, j’en suis persuadé, un thème fixe : l’écriture, la dévotion à l’écriture. Ce qui est nouveau, ici, c’est que cette soumission inflexible à la pratique d’écriture (quelques pages de Paradis tous les matins) ne passe plus par une théorie de l’Art pour l’Art, ni non plus par celle d’un engagement mesuré et ordonné (des romans, des poèmes d’un côté, des signatures de l’autre) ; elle semble passer par une sorte d’affolement radical du sujet, sa compromission multipliée, incessante et comme infatigable. On assiste à un combat fou entre l’"inconclusion", des attitudes, outrées, sans doute, mais dont la succession est toujours ouverte (" Je n’ai rien de définitif ") et le poids de l’Image, qui tend invinciblement à se solidifier ; car le destin de l’Image, c’est l’immobilité. S’attaquer à cette immobilité, à cette mortification de l’Image, comme le fait Sollers, c’est une action dangereuse, extrême, dont l’extrémité ne serait pas sans rappeler les gestes, incompréhensibles pour le sens courant, de certains mystiques : El Hallàj. L’intelligentsia oppose une résistance très forte à l’Oscillation, alors qu’elle admet très bien l’Hésitation. L’Hésitation gidienne, par exemple, a été très bien tolérée, parce que l’image reste stable : Gide produisait, si l’on peut dire, l’image stable du mouvant. Sollers au contraire veut empêcher l’image de prendre. En somme, tout se joue, non au niveau des contenus, des opinions, mais au niveau des images : c’est l’image que la communauté veut toujours sauver (quelle qu’elle soit), car c’est l’Image qui est sa nourriture vitale, et cela de plus en plus : sur-développée, la société moderne ne se nourrit plus de croyances (comme autrefois), mais d’images. Le scandale sollersien vient de ce que Sollers s’attaque à l’Image, semble vouloir empêcher à l’avance la formation et la stabilisation de toute Image ; il rejette la dernière image possible : celle de : " celui-qui-essaye-des-directions-différentes-avant-de-trouver-sa-voie- définitive " (mythe noble du cheminement, de l’initiation : " après bien des errements, mes yeux se sont ouverts " : il devient, comme on le dit, " indéfendable " !. » [17] Jean Beaufret avait déjà levé l’ambiguïté en 1965 dans ses Remarques sur Hölderlin et Sophocle rappelant ce qu’écrivait Ludwig von Pigenot en 1923 : « Apollon n’est pas pour Hölderlin ce qu’il représentera pour une conscience plus moderne, à savoir le dieu qui préside dans la clarté à la création des formes plastiques. Il est pour lui tout au contraire l’élément dont la puissance provoque au tumulte de l’éveil, le "feu du ciel". Non pas un contraire absolu de Dionysos, mais bien son plus haut accomplissement comme l’extrême de la force virile. C’est à partir de là qu’il faut comprendre ce mot du poète : « Je puis bien dire qu’Apollon m’a frappé. » (10/18, p.9) [18] En tout cas : plus loin que Nietzsche et Bataille. [19] Sollers fera reproduire ce dernier sur la couverture de Une vie divine en Folio [20] Der Antichrist. Je reprends la traduction de J.C. Hémery sauf pour... le titre. On traduit le plus souvent par L’Antéchrist. Je préfère L’Antichrist. Nous ne pouvons qu’y renvoyer (cf. pièce jointe). « Le terme ajntivcristo" terme grec, trouve son origine dans deux épîtres attribuées à Jean. Luther, dans sa traduction du Nouveau Testament a rendu ce terme par Der Widerchrist. Il y a en effet trois mots correspondant à "ajntivcristo" en allemand : der Endchrist, der Widerchrist, der Antichrist. Der Endchrist est un terme théologique peu utilisé. Signifiant littéralement le "Christ de la fin", il désigne cet individu devant venir à la fin des temps pour prêcher une religion contraire à celle du Christ. Der Widerchrist, littéralement, le "Contre-Christ", fut la traduction officielle de "ajntivcristo" jusqu’en 1911, celle de Luther donc. C’est le terme employé par tous les théologiens et les érudits au temps de Nietzsche. Der Antichrist, dérivé des langues romanes, était surtout connu du peuple. Nietzsche a volontairement choisi der Antichrist aux dépens de der Widerchrist plus utilisé à l’époque. Il a voulu par là marquer son mépris des théologiens et sa volonté d’apparaître comme une espèce de monstre : der Antichrist est un mot qui effraie le peuple. Mais plus que tout cela, en préférant le préfixe "anti" au préfixe allemand "wider" Nietzsche insiste sur l’origine grecque de cet Antichrist. [...] Dans Ecce homo, Nietzsche fait par ailleurs clairement référence à la racine grecque de der Antichrist, lorsqu’il écrit : "Je suis, en grec, et pas seulement en grec, l’Antichrist..." » Qu’un philologue dionysiaque comme Nietzsche ait voulu, dans sa langue, se démarquer de l’allemand de Luther, ne devrait pas surprendre ceux qui ont lu jusqu’ici. [21] Lire Maudit Joseph de Maistre [22] Sur l’utilisation par Sollers de cette notion "hégelienne", lire mon introduction à l’article Réfractaire [23] Charles Baudelaire, Bénédiction [25] Le péché ? « c’est le clergé qui veut le péché ! » répliqua Sollers à Fabrice Hadjadj lors du débat. [26] Sollers le fait dans ses Illuminations, Marcelin Pleynet dans Rimbaud en son temps. [27] Bataille, de son côté, parlera de « morale des sommets » ou d’« hyper-morale » (et même — par delà le bien et le mal — d’un « hyper-christianisme ») [28] Nietzsche commence Ecce homo le jour de son anniversaire, le 15 octobre ; il l’achèvera le 4 novembre. Quelques passages seront réécrits en décembre après la première impression. On sait que c’est par ces mots — « Ecce homo » — que Ponce-Pilate présenta Jésus à la foule. De nombreux artistes ont sculpté ou peint le Christ avec sa couronne d’épines : Dürer, Rembrandt et des italiens comme Le Titien ou Tiepolo.
Titien, Ecce homo (1548)
Tiepolo, Ecce homo (vers 1760-1770)
On trouvera le beau cours de François Fédier sur Ecce homo en se reportant à notre article « ICI » [29] Thérèse mon amour, p.163 et suivantes. [30] La "folie" ?« "Folie", mère-écran » a dit un jour Sollers (Entretien avec Jacques Henric, Tel Quel 69, printemps 1977). « La mère veut son fou. Elle veut du fou. » La mère de Nietzsche a eu son fou. Comme celle de Hölderlin. [31] Lettre à Naumann du 25 novembre 1888. [32] Lettre à Taine du 8 décembre. [33] Lettre à Strindberg du 20 décembre. Je souligne " revienne au monde ". [34] Rimbaud : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour. » Vies II. [35] Note du 22 avril 2011 (Vendredi saint) : Pour savoir ce que Sollers écrivait quelques jours plus tôt, le jour de Pâques 2008, lire Les Voyageurs du Temps. Il y est aussi question de Dante et du jeudi de Pâques 1300. [36] Nietzsche : « En vérité, il m’a fallu voler à l’Empyrée [ins Höchste] pour retrouver la source de la joie [Lutz : le plaisir, la joie.]. » Ainsi parlait Zarathoustra, De la canaille. Cité par Nietzsche lui-même dans Ecce home, Pourquoi je suis si sage. C’est moi qui traduit. |
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