![]() Dossier Céline - Journal du mois d’octobre 2007 -
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Céline au Danemark | Céline dans Un vrai roman| L’actualité Céline Céline, bouc émissaire| Les vies de Céline ![]() Le film Sarkozy Je n’arrive pas à croire au vrai divorce de Cécilia et Nicolas Sarkozy. C’est un film, encore un, mené de main de maître, avec les rebondissements, le suspense, les surprises qu’il faut. Je suis prêt à parier qu’en 2011, le 14 juillet, une garden-party d’enfer aura lieu à l’Elysée, avec tous les personnages réunis dans une réconciliation générale. Entre-temps, il y aura peut-être eu des remariages, des enfants nouveaux, des péripéties, mais je vois la fête d’ici : tout le monde est rayonnant, une réélection s’impose l’année suivante. Ségolène et Hollande sont là, eux aussi, faisant bonne figure. Qu’importe les familles décomposées, recomposées, redécomposées, rerecomposées, c’est la vie, c’est l’ouverture, une leçon d’humanité pour tous. Un Président apaisé d’union nationale, une Cécilia reposée, heureuse, ayant avancé dans sa découverte intérieure, puisqu’elle vient de nous confier qu’elle est croyante et qu’elle entre de temps en temps dans une église pour prier. Des grèves ? Du mécontentement social ? Des affaires ? Allons donc, écume, fumée, perturbations locales. L’euphorie, je vous dis. Oubliée l’humiliation au rugby ! Disparues les caisses noires du Medef qui servaient, merveilleuse expression, à « fluidifier les relations sociales » ! Avalé en douce l’ADN. Génie de BHL BHL sera là aussi, encouragé par le Président à recomposer une gauche sensible, vigilante et mélancolique. Après une nouvelle lecture de la lettre bouleversante de Guy Môquet, saluée par Marie-George Buffet, tout le monde passera au buffet. On notera l’absence de Guaino et de Chevènement que le génial BHL aura conduits à l’injure. Voilà un art : agiter un chiffon rouge devant des systèmes nerveux primitifs, et hop, ils foncent. Guaino traitant BHL de « petit con prétentieux, la bave aux lèvres », parfait. Chevènement se laissant aller à traiter notre intellectuel national de « milliardaire déguisé en philosophe », encore mieux. Là-dessus, on aura procédé à une interro écrite : Chevènement et BHL, enfermés pendant une heure, et planchant chacun sur les catégories d’Aristote. Résultat : BHL 18, Chevènement 8. C’était couru, et vive l’Ecole normale ! Guaino, à propos de BHL, s’est écrié : « Il n’aime pas la France, moi si. » Dans ce « moi si », un mauvais esprit a tout de suite entendu « moisie ». Cela dit, je me frotte les yeux en lisant mon magazine révolutionnaire préféré, Les Inrockuptibles : il paraît que la France moisie, c’est moi. Bordel, mon cas ne s’arrange pas. Bébés Elle s’appelle Céline Lesage, c’est une femme sérieuse, dévouée, avenante, membre de la Fédération des conseils de parents d’élèves dans la Manche et militante insoupçonnable du Téléthon. L’embêtant, c’est qu’elle a eu six bébés en six ans, qu’elle les a étouffés avec la main après leur naissance pour les conserver dans sa cave dans des sacs en plastique. Elle était enceinte, personne ne voyait rien, elle accouchait seule, elle réglait la question dans l’ombre. Six enfants et six assassinats en six ans, c’est quand même un travail à plein tube, et, comme l’aurait dit Marguerite Duras autrefois, une série d’actes « sublimes, forcément sublimes ». On avait le délire dans les congélateurs, on l’a maintenant dans les caves. Une inspection générale des congélateurs et des caves me paraît quand même souhaitable, ça sent le moisi, tant pis. Cyberguerre Pendant tout l’été, un certain nombre de pays, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et la Nouvelle-Zélande, ont subi des cyberattaques émanant de hackers (pirates informatiques) chinois, se déclarant « patriotiques ». Le gouvernement chinois est-il derrière ces opérations, véritable prélude aux Jeux olympiques ? S’agit-il d’un exercice de l’Armée populaire de Libération ? On ne sait pas, ou plutôt on ne veut pas trop le savoir. Il paraît quand même que les services de renseignements chinois (avec parmi eux de nombreux ex-maoïstes) constituent une vaste nébuleuse regroupant environ deux millions d’agents permanents ou occasionnels. Dans cette nouvelle guerre secrète, la Toile est donc devenue un espace de bataille sophistiqué. La Chine comptait 5.000 internautes en 1995, 137 millions aujourd’hui. Ces sacrés Chinois entrent dans vos systèmes sous forme d’envois de fichiers corrompus attachés à des courriels, ils s’installent chez vous et vous lisent. Ils sont, bien entendu, très difficiles à détecter, car, comme le dit un expert, « il n’y a pas de signature ADN dans l’informatique ». Publication Ecrire est un vrai bonheur d’indépendance, publier un sport de combat. Mon vieil ami Lacan parlait de « poubellication », terme très exagéré, mais il y a de ça. Un se fait ramasser entre des éloges et du poivre, c’est à qui parlera le premier, et si le premier est favorable, alors tous les espoirs sont permis. Cependant, il faut repasser par la réactualisation de votre dossier : vos défauts, vos erreurs, vos errances, vos qualités (pas trop), vos « provocations », etc. Vous venez d’écrire un livre clair, net, concentré, positif, plutôt drôle, mais l’un vous dit « déboussolé », un autre « en plein désarroi », un autre « narcissique et mélancolique », un autre encore vous reproche de vous « autocélébrer » tout en pleurnichant. Vous courez d’un studio à l’autre, vous décidez que c’est amusant et vous trouvez ça amusant. Vous avez, en somme, une bonne nature. De temps en temps, vous relisez rapidement une de vos pages, et, rien à faire, vous êtes content de vous. Affligeant. CÉLINE
Les Danois ont-ils sauvé Céline de la mort en 1945 et dans les années suivantes, en refusant son extradition au terme d’une bataille juridique Incessante ? Mais oui, et c’est la révélation détaillée que nous apporte le livre de David Alliot, L’affaire Louis-Ferdinand Céline, archives de l’ambassade de France à Copenhague 1945-1951 [1].
Note : soulignement pileface ![]() Sollers sur les traces de Céline à CopenhagueUne émission de la série " Un homme, une ville " (France Culture, 18-08-84). Textes de Céline lus par Michel Vitold : Entretiens avec le professeur Y, Féérie pour une autre fois. 1. Les lieux (32’23)
Lettre à René Héron de Villefosse (1941)
Avec le témoignage de René Héron de Villefosse, ami de Céline [4].
2. La bibliothèque. La question du style (22’45) Avec la voix de Louis Ferdinand Céline.
Céline dans "Un vrai roman, Mémoires"Céline ![]() « J’ai passé ma vie dans les danseuses », dit Céline, lui-même porté au vertige, et pas pervers pour un sou. Il a quand même un vice, celui des « formes féminines parfaites ». « A côté de ce vice, dit-il drôlement, la cocaïne n’est qu’un passe-temps de chef de gare. »
Céline dans l’opinion, à part quelques amateurs tenaces ?
Céline va jusqu’à dire : « C’est l’impressionnisme en somme. » Il s’agit là d’une de ses rares références à la peinture, qu’il se reconnaît inapte à juger, son appel d’identification à Seurat (les « trois points ») restant peu convaincant. Même ignorance, du reste, par rapport à la musique. Mais on comprend ce qu’il veut : que ça sorte, que ça tourbillonne, qu’on soit à pic sur le vif.
« Tout ce qui ne chante pas, pour moi c’est de la merde.
Peine perdue, mais il faut le faire quand même. Nous retrouvons d’ailleurs ici les exigences de Nietzsche pour la pensée : philologie, médecine, plus un « Dieu qui sache danser ». Quelque chose est détraqué dès l’origine, il s’agit d’en guérir.
Ph. Sollers
« Le français est langue royale, foutus baragouins tout autour » répète Céline, ce grossier raffiné, increvable et fabuleux personnage. »
L’actualité CélineL’actualité Céline ne faiblit jamais : trois parutions simultanées récentes : L’une est capitale, ce sont les lettres de ce grand épistolier à Marie Canavaggia. Une autre est indispensable, c’est le double DVD contenant toutes les images qui bougent de ce grand comédien. La troisième n’est pas mal non plus, qui donne à lire le dossier du Quai d’Orsay concernant ses activités de collaborateur de l’occupant nazi. Crédit : Le Nouvel Observateur du 23/10/2007.
Céline, bouc émissaire
Replaçons donc, comme le fait Philippe Alméras, Céline dans l’Histoire. La France est ce curieux pays qui s’agite beaucoup dès qu’on lui rafraîchit la mémoire. Vous ouvrez des placards, et c’est aussitôt des visages fermés, des grincements de voix, des silences lourds, des poissons noyés à n’en plus finir. Pourtant, la question est simple. Il suffit de rappeler que la République est née d’une guerre religieuse sans merci, dont l’affaire Dreyfus n’est que le moment culminant. D’un côté : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », de l’autre : « La France juive ». D’un côté, le petit père Combes, de l’autre le « complot judéo-maçon ». La Révolution est un bloc, l’Argent aussi. On oublie toujours que le best-seller de Drumont (114 éditions en un an chez Flammarion) a été lu et propagé dans toutes les chaumières. On ne comprend rien à l’enfance de Céline si on fait l’économie de l’énorme masse de discours violents qui, d’un côté comme de l’autre, occupe tous les esprits. Il n’y a pas que les plaisanteries de Léo Taxil sur « la vie secrète de Pie IX ». L’expulsion des Jésuites, la dissolution des Congrégations, la persécution objective des catholiques (la France prenant le relais du Kulturkampf de Bismarck) déclenchent une marée noire sans précédent. Les uns voient partout des Juifs aux commandes, les autres s’alarment sans cesse du complot obscurantiste militaro-clérical. Les dénonciations pleuvent, les insultes grouillent, les journaux se déchaînent. Les vrais Français « de souche » se sentent expropriés, les « juifs allemands » les dépossèdent de leur civilisation et de leurs croyances, tandis que le Vatican, dans l’ombre, trame une restauration détestée. L’obsession règne, et on la retrouve sans mal à travers les noms de Gobineau, Léautaud, Gide, Jules Renard, Daudet, Maurras, en attendant Chardonne, Giraudoux, Drieu, Jouhandeau, Morand. La guerre de 14-18 exaspère le mal, la défaite de 40 en sera la révélation globale. Mais enfin, le grand possédé de cette tragédie est Céline, nul doute. Bagatelles pour un massacre (1937) dépasse toutes les bornes dans le genre explosif.
Céline est sans doute un voyant halluciné, mais c’est d’abord un puriste. Alméras a raison de montrer son admiration pour la campagne de purification menée aux Etats-Unis par Ford. Voici ce que dit la propagande : « La musique populaire est un monopole juif. Le jazz est une création juive. La molle, la poisseuse, l’insidieuse suggestion, la sensualité débridée des glissandos sont d’origine juive. » Ford imaginait, par rapport à ce poison, une « solidarité blanche ». Mais, dès Voyage au bout de la nuit , si admiré à l’époque par l’intelligentsia (le spectre est large : de Bernanos à Sartre et Simone de Beauvoir, sans parler d’Aragon et Elsa Triolet), que voit Céline, à Paris, dans la « caverne de l’Olympia » ? « En bas, dans la longue cave-dancing louchante aux cent glaces, [la paix] trépignait dans la poussière et le grand désespoir en musique négro-judéo-saxonne. » Céline a publié L’Eglise, dont une phrase se retrouve en exergue de La Nausée. Il va être très mortifié des attaques dont il est l’objet lors de la parution de Mort à crédit . Peu importe que Le Figaro ne comprenne rien au Voyage, et parle de « scatologie ». Ce qui intéresse Céline, c’est que Stavisky, l’homme de tous les scandales, soit choqué par son livre et parle de créer un prix de littérature « propre ». De quoi rire noir, en effet. Dès lors, la machine est lancée. Le retour d’URSS de Céline (traduit là-bas par Elsa Triolet) donne lieu à Mea Culpa : toute cette histoire de communisme est une faribole juive. Les Américains ? « Une nation de garagistes ivres, hurleurs, et bientôt complètement juifs. » Le Russe ne vaut pas mieux : « Geôlier-né, Chinois raté, tortionnaire. » Finalement, tout le monde y passe : Staline, Roosevelt, Clemenceau, Freud, Montaigne, Racine, Stendhal, Cézanne, Maupassant, Picasso. La maladie vient des « latins », le salut ne peut venir que du Nord, la France devrait être coupée en deux à partir de la Loire. Le racisme torrentiel de Céline n’épargne personne : « Quel est l’animal, de nos jours, plus sot, plus épais qu’un Aryen ? » Ce dernier est « con, buté, ivrogne, jobard, cocu, esclave-né, ahuri dès l’école, obscène de muflerie fanfaronne, lécheur de culs, torrent de viande à buter ». Quant aux juifs, virtuoses de la publicité au tam-tam, ils sont « illusionnistes, paranoïaques voraces, vampires intelligents, messianiques crépus et myopes, frénétiques de rédemption, réglisses, crucifiés tétaniques, jésuites du monde moderne, toucans, négrites oniriques », etc. Passion religieuse ? Mais oui, et on en trouve la preuve synthétique dans une lettre du 17 mars 1942 à Lucien Combelle : « L’Eglise, notre grande métisseuse, la maquerelle criminelle en chef, l’antiraciste par excellence... » Cent autres exemples seraient à citer. L’important, au-delà de la thèse défensive des « deux Céline » (un bon, un méchant ; un génie écrivain, un monstre), est en définitive de considérer ce « bouc » comme révélateur radical. Alméras conclut justement qu’il participe à chaque péripétie du siècle dont il partage les émois, les combats, les préjugés. Céline moins menteur que tous les autres ? C’est probable. « Bon et méchant, écrit Alméras, il donne au siècle sa voix. C’est bien pourquoi, de Voyage à Rigodon, il est le seul à le citer de bout en bout : patrie, guerre, massacres, santé, race, génétique, eugénisme, musique, danse, mort, tout y passe et tout est payé comptant. C’est bien le contemporain incontournable. » On peut le regretter, mais c’est ainsi. Ph. Sollers, Le Monde du 3 novembre 2000 (Eloge de l’infini, 2001). Les vies de Céline![]() Au-delà des polémiques interminables qui accompagnent l’auteur de « Voyage... », Philippe Alméras a choisi la forme du dictionnaire pour aborder l’homme et l’oeuvre dans leur totalité. La plupart des écrivains n’ont qu’une vie, et elle est en général monovalente. On s’accorde sur leur parcours, la courbe est claire, la mort boucle le dossier, les interprétations vont dans le même sens, l’unanimité se fait en blanc ou noir, le scandale, s’il a eu lieu, s’évapore. Avec Céline, rien de tel. Philippe Alméras, dans l’avant-propos de son Dictionnaire , lui attribue au moins vingt-sept vies différentes avec un « enchaînement d’oeuvres dans une langue indéfiniment renouvelée ». C’est beaucoup, c’est trop, et tout le monde, au fond, se résigne à penser que Céline est décidément en trop. Que faire ? L’oublier ? Difficile. Ne plus en parler ? Raté. Lui appliquer un jugement moral définitif ? C’est fait, à intervalles réguliers, sans plus de succès. A la limite, l’opinion veut bien accepter un côté « bien » ( Voyage au bout de la nuit ) et un côté « mal » (tout ce qui succède à Bagatelles pour un massacre ). Le « mal » l’emportant d’ailleurs de plus en plus sur le « bien », voilà Céline en enfer. Pourtant, rien n’est gagné : ce damné est là, il parle, il se relève indéfiniment avec le feu qui le brûle, on est obligé de le traiter de « grand écrivain », c’est un monstre d’autant plus actif qu’on le rejette ou qu’on le censure, il échappe à ses admirateurs comme à ses adversaires, aucune académie ne peut l’enfermer, aucun discours universitaire le cerner, il fuit, il ruse, il déborde, c’est le Diable en « Pléiade » (comme Sade), le crime en liberté, l’inadmissible imprimé, un cauchemar pour l’éternité. D’où, en effet, la nécessité d’un dictionnaire, forme éclairante qui se situe, d’emblée, par-delà le Bien et le Mal. Il faut tout simplement raconter l’Histoire, mettre les dates (très important), déplier le XXe siècle, ses deux guerres mondiales, ses délires, ses atrocités, ses débilités, sa noirceur. Enorme théâtre, dont Céline est à la fois spectateur et acteur, dans la misère comme dans le grotesque. Son antisémitisme, son racisme ? Eclatants et inadmissibles, mais l’indignation, ici, ne suffit pas pour comprendre en quoi ils relèvent d’une passion que nous continuons à observer tous les jours. Son messianisme apocalyptique ? Insupportable, mais les lendemains qui chantent ne recrutent plus personne sur une planète déboussolée. Son nihilisme outrancier ? Chacun et chacune le récuse, mais en éprouve secrètement la force de vérité. En réalité, sur fond de tendresse désespérée, il est facile d’identifier le crime fondamental et médical de Céline : Il pourrait, aussi, être rappelé l’article sur Céline figurant dans Théorie des exceptions, daté de 1963. Non pas pour tracer ici l’historique de la lecture que Ph. Sollers en fait, mais pour relever que 40 ans avant l’article de 2004 que vous reproduisez, ce qui intéresse déjà Ph. Sollers c’est le rire de Céline...
Voir article « Le rire de Céline » il fait rire. « Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort. Tout le reste m’est vain. » Et aussi : « Je sais faire rire. Le rire jaune, le rire vert, le rire à en crever ! » Et c’est vrai. On rit cent fois en le lisant, c’est un fait. Exemple, à propos des avocats : « Rigolos au salon, sinistres à l’aube, inutiles à l’audience. » Quelqu’un qui ne rit pas, en revanche, c’est ce responsable SS, Bernhard Payr, qui déconseille la traduction en allemand de Bagatelles : « Les plus grossières obscénités se rencontrent toutes les deux pages et pour sa plus grande part le livre est fait d’exclamations et de lambeaux de phrases qui agissent comme les cris d’un hystérique et anéantissent les intentions certainement excellentes de l’auteur. » Les professionnels du crime ne rient pas, les professionnels de la pensée correcte non plus. Céline, en 1948 : « On croit à lire l’Histoire que les époques de décadence furent les plus amusantes à vivre ! Quelle erreur ! Elles sont au contraire ennuyeuses : rabâcheuses, stupidement cruelles ! On comprend que les Romains de la décadence s’enculèrent à qui mieux mieux — Ils s’ennuyaient. » Mais dès 1933 : « Il n’y a personne à gauche, voilà la vérité. La pensée socialiste, le plaisir socialiste n’est pas né — on parle de lui, c’est tout — S’il y avait un plaisir de gauche il y aurait un corps... » Ou bien, en 1938 : « Ce monde me paraît excessivement lourd avec ses personnages appuyés, insistants, vautrés, soudés à leurs désirs, leurs passions, leurs vices, leurs vertus, leurs explications. Lourds, interminables, rampants, tels me paraissent être les êtres, abrutis, pénibles de lenteur insistante. Lourds. Je n’arrive en définitive à classer les hommes et les femmes que d’après leur "poids". Ils pèsent. Ils mastiquent vingt heures, vingt ans... le même coït, le même préjugé, la même haine, la même vanité... » La grande réussite du Dictionnaire d’Alméras est dans sa neutralité intelligente. Il n’essaie pas de justifier Céline, il montre ses mensonges, ses dissimulations, son opportunisme, ses retournements, sa monomanie. Quand Céline est odieux (pendant l’Occupation), il le dit, il le montre. Il cite ce propos de bon sens de Louise Weiss : « Céline a été intellectuellement extraordinairement grossier. » Céline, par exemple, trouvait Nietzsche « surfait », et, là, on hausse les épaules. Une pensée qui se ramène au racisme n’est plus une pensée, mais Céline n’est pas là pour « penser ». Ce qu’il recherche, comme un drogué ascétique, c’est la transe des mots, sa « petite musique », l’« émotivité directe ». « Il ne m’amuse pas de travailler en transe comme je le fais - bourré de véronal et d’aspirine en insomnie chronique, écrit-il dans une lettre. Mon genre d’écriture tu le sais c’est la transposition immédiate, la transe. Je me fais l’effet de ces vieux acrobates vieillards qui remontent au trapèze sans aucun entrain - par nécessité, par misère. Si je m’en fous de Féerie et du reste ! des patati de presse ! des polémiques ! des haines et des convulsions partisanes ! J’ai payé tout ça de ma vie ! J’en dégueule. Je vais à l’éditeur comme un chien battu, un âne roué de coups. » Enigmatique Céline, en train d’écrire, jour et nuit, sa danse de chefs-d’oeuvre : D’un château l’autre , Nord , Rigodon . Et ses Entretiens avec le professeur Y , à mourir de rire. Conclusion d’Alméras : « Voyage au bout de la nuit, en poche, est le livre le plus volé en librairie dans un temps où la "fauche" a beaucoup diminué avec l’appétit de lecture. » Voilà qui est, sans doute, significatif. Philippe Sollers, Le Monde du 19.11.04. Entretien avec Philippe Alméras AUTRES LIENS
[1] Horay [2] Gallimard, parution le 22 novembre 2007. [3] ![]() [4] 1903-1985. Archiviste paléographe (promotion 1926). Conservateur en Chef des Musées de la Ville de Paris. Historien de Paris. |
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