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Un vrai roman, Mémoires.
Les mémoires de Philippe Sollers
![]() ? Auteur(s) : Philippe Sollers ? Éditeur : Plon ? Genre : Mémoires et Témoignages ? Thèmes : Littérature ? Nombre de pages : 360 ? Dimension : 140x225 mm ? Editions Plon ? Sortie : 25 octobre 2007 4ème de couverture On m’a souvent reproché de ne pas écrire de « vrais romans », autrement dit des livres qui pourraient se lire comme on regarde un film. Mot de l’éditeur’Sollers", du latin "sollus" et "ars", ce qui veut dire "tout entier art". Philippe Sollers avait quinze ans quand il s’inventa ce pseudonyme en forme de serment. Il publie avec jubilation ses Mémoires, qu’il appelle Un vrai roman. « Ecrire et vivre, c’est la même chose ». On n’avance pas cette vision du monde par hasard. On ne sait rien, ou presque, de Philippe Sollers, sauf si l’on se décide à le lire vraiment : les documents ne sont pas rares, ils sont là, ce sont ses nombreux livres. Une existence d’écrivain est par définition une bombe à retardement : son enfance, ses rencontres (et Dieu sait s’il y en eut d’importantes), ses amours, ses amitiés, ses inimitiés, ses deuils, ses ruses, ses dissimulations, ses bonnes actions cachées, ses clandestinités, ses difficultés, ses réussites, bref sa tactique et sa stratégie sont partie intégrante de ses livres. La société du spectacle dans laquelle nous vivons, la plupart du temps, s’acharne à affubler l’écrivain d’une identité qu’il n’a pas. "Le moi social est une construction des autres" disait Proust et, contrairement à l’idée reçue, écrire et vivre sont du même tissu. 1958 : parution de son premier livre : Une curieuse solitude. 2007 : publication de Un vrai roman - mémoires. Voilà donc bien longtemps que Philippe Sollers occupe une place prépondérante dans le paysage littéraire et intellectuel français. Parti du récit avec intrigue traditionnelle, il est passé par l’avant-garde du groupe théorique « Tel Quel », dont il fut le principal animateur, pour se retrouver « best-seller » avec Femmes, Portrait du joueur, Le Coeur absolu, La Guerre du goût, Dictionnaire amoureux de Venise et, plus récemment, Une vie divine. Quant à son parcours, tout en sinuosités et redressements spectaculaires, il a toujours refusé toute repentance, s’en tenant à l’inexpugnable liberté de la littérature. Convaincu de la puissance subversive de l’inspiration, il appelle « l’Adversaire » le système qui nous gouverne en ne reconnaissant que la valeur marchande des choses et des individus et en méprisant le vrai trésor de l’humanité : la langue et la pensée.
BONNES FEUILLESpubliées par le Nouvel Observateur du 18 Juin et sur le site littéraire du Nouvel Obs Biblios
Francis Ponge Je vais voir Ponge chez lui, rue Lhomond, près du Panthéon, au moins une fois par semaine. Sa solitude est alors terrible, sa pauvreté matérielle visible. Là-dessus, une fierté et une ténacité radieuse, quelque chose de radical et d’aristocratique, dans le genre « tout le monde a tort sauf moi, on s’en rendra compte un jour ». J’arrivais, je m’asseyais en face de lui dans son petit bureau décoré par Dubuffet, j’avais des questions, il parlait, je le relançais. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui par la suite : invitation d’un mois à l’île de Ré, conférence à la Sorbonne, envoi de caisses de vin de Bordeaux, obtention d’un maigre salaire dans le budget de la revue « Tel Quel » (il figure en tête du premier numéro), livre d’entretiens d’abord diffusés à la radio, etc. J’apporte un électrophone et on écoute du Rameau, et encore du Rameau (c’est son musicien préféré). Ponge, à ce moment-là, est très isolé : mal vu par Aragon en tant qu’ancien communiste non stalinien, tenu en lisière par Paulhan (malgré leur grande proximité), laissé de côté par Sartre, après son essai retentissant sur lui dans « Situations I ». Il est donc encore loin de l’édition de ses ?uvres complètes et de la Pléiade, mais le temps fait tout, on le sait. Jusqu’en 1968, idylle. Ensuite, on s’énerve, moi surtout. Raisons apparemment politiques, mais en réalité littéraires (Malherbe, sans doute, mais n’exagérons rien) et métaphysiques (le matérialisme de Lucrèce, pourquoi pas, mais pas sur fond de puritanisme protestant). De façon pénible et cocasse, la rupture se produit apparemment sur Braque (texte critique de Marcelin Pleynet, privilégiant Freud), mais aussi (rebonjour Freud) à cause de mon mariage (sa propre fille est alors à remarier). Il y a, de part et d’autre, des insultes idiotes. A mon avis, à oublier. J’ai beaucoup aimé et admiré Ponge, et la réciproque aura été vraie. Je ne vais pas citer ici les dédicaces super-élogieuses de ses livres. Les historiens le feront un jour, c’est leur métier. François Mauriac
Elle est assise à côté de moi, sur ma gauche. Je ne fais attention à rien d’autre. Corps de rêve, seins magnifiques, voix-mélodie, rire de gorge, humour. Elle paraît dix ans de moins (elle a dix ans de moins), elle sort d’un deuil très dur qu’elle décrit dans un de ses meilleurs livres, « le Lit », c’est donc une veuve sombre et joyeuse. Coup de foudre pour moi, légère commotion pour elle (elle manque de tomber dans un escalier). Mon destin est là, aucun doute. Même conviction, fondée, qu’avec Eugénie, sept ans plus tôt. Le surnom d’Eugénie dans ma mythologie personnelle : « l’Ange ». Celui de Dominique, immédiatement : « la Fée ». Tout y est : lumière intérieure, effet d’irradiation, sensualité, peau, bijoux, extraordinaire impression de confort et de repos que donne la beauté indifférente à elle-même (elle ne se trouve pas belle, évidemment). Il ne manque que la baguette magique, mais elle est là, invisible, l’étoile est là. Les citrouilles, autour de la table, ont disparu dans une gélatine de paroles vides. Elle va partir en riant dans un carrosse, mais je la retrouverai.
Mai-68 Mai-68, je l’ai sans cesse écrit dans mes romans et ailleurs, a été une libération incroyable. Temps ouvert, espace ouvert, nuits éclatantes, bouleversements à tous les niveaux, rencontres flambantes, grandes marches sans fatigue dans Paris paralysé, déploiement physique. Il était amusant, et salubre, d’employer parfois la langue de bois pour la faire brûler (j’ai ainsi écrit, sur des coins de table, des tas de tracts anonymes). J’ai fait deux ans de chinois (trop tard, et pas suffisant, il faut commencer à 8 ou 9 ans), j’ai traduit des poèmes de l’incroyable tortue Mao et commenté son étonnant « De la contradiction » tout en ayant en tête une traduction nouvelle du « Laozi » et du « Zhuangzi », bref, une ivresse claire qui me tient encore. J’ai ensuite choqué beaucoup d’Américains en disant publiquement que mon souci principal était d’être ainsi décrit par un dictionnaire chinois, pas avant, mettons, 2077 : « Ecrivain européen d’origine française qui, très tôt, s’est intéressé à la Chine ». Je ne me plains donc pas de ma quasi-inexistence sur le marché anglo-saxon ? Non. Pouvez-vous m’expliquer ça ? Je n’arrête pas. Mao et Jean-Paul II La folie Mao m’occupe pendant trois ans, le temps de défrayer la chronique : sabotage du Parti français dont, bien entendu, je n’ai jamais été membre. On va jusqu’à Pékin en 1974, sans Lacan, qui, pourtant, avait donné son accord (mais avec Barthes qui s’ennuie beaucoup pendant le voyage). Retour vite transfusé en critique, et départ pour New York. En somme : première vague, Mao. Deuxième vague, Soljenitsyne et les dissidents russes enfin écoutés. Troisième vague, l’élection surprise de Jean-Paul II, et l’insurrection polonaise. Quatrième vague, chute du mur de Berlin. Pendant tout ce temps, j’écris « Paradis », qui, on me l’accordera, a peu de chose à voir avec « Paludes ». [...] Alors, après avoir été « maoïste », vous êtes devenu « papiste » ? En effet, et résolument. Si vous permettez, stratégie élémentaire : tout ce que l’adversaire attaque (Mao, le pape), on le défend ; et tout ce qu’il défend (l’ex-URSS et ses métastases), on l’attaque. La Chine n’est plus une colonie de la Russie, et, donc, plus des Etats-Unis ? Il semble. Le pape est mort ? Vive le pape. Inutile de préciser que je suis, depuis fort longtemps, un défenseur radical des droits de l’homme en Chine, et que je n’ai rien contre l’avortement, le préservatif, l’homosexualité, et autres obsessions du temps. En revanche, le célibat des prêtres me paraît une excellente mesure. Dit autrement : oui au péché, non à la monogamie pieuse.
Alain Robbe-Grillet Dans les péripéties malheureuses et confuses entre cinéma et littérature, l’échec le plus révélateur est quand même celui de Robbe-Grillet. Au début du « nouveau roman », il écrit contre toute image « la Jalousie », ascèse ennuyeuse mais intéressante. Ensuite, il veut filmer ses fantasmes érotiques, et c’est le kitsch. Une telle bouffée de laideur méritait bien une élection à l’Académie française. François Mitterrand Je n’aimais pas Mitterrand, mais il m’intriguait, et, au vu de la médiocrité politique ambiante, ce médiocre sinueux m’intrigue toujours. Je ne l’ai rencontré que deux fois. La première, à sa demande, après la parution de « Femmes », pour un déjeuner à l’Elysée, en compagnie de l’un des meilleurs stratèges d’aujourd’hui, BHL, l’homme qui sait tout de la comédie du pouvoir avant tout le monde. Mon gros roman avait du succès, le président voulait voir l’animal de près. Il a dû m’observer, et, comme je n’ai presque rien dit, sonder mes silences. Mitterrand brillait, BHL brillait, Attali se taisait, le nez dans son assiette, j’avais tendance à m’endormir. La deuxième fois est un déjeuner chez Colette et Claude Gallimard, au 17 rue de l’Université. Gallimard ? Le président est un habitué de la librairie du boulevard Raspail, il vient de temps en temps consulter des éditions rares, ou en acheter quelques-unes. Un président littéraire ? Il aime qu’on le croie, même si ses goût restent conventionnels (Chardonne, etc.). Mais on sent que « Gallimard », pour lui, reste un nom prestigieux, sans doute lié à des ambitions de jeunesse (mauvais poèmes, lyrisme petit-bourgeois). Il a sûrement été impressionné par la « NRF », surtout celle de Drieu la Rochelle. Quoi qu’il en soit, ce deuxième déjeuner est amusant, et c’est lui qui a demandé ma présence. Nous sommes en 1988, il vient d’être confortablement réélu, et il a feuilleté mon roman « le C ?ur absolu » qui se passe beaucoup à Venise, dans une atmosphère casanoviste ressuscitée. Le président a l’air content, il fonce sur moi en me disant « voilà le terrible monsieur Sollers », m’entraîne sur un canapé, s’assoit contre moi, me prend le bras gauche et me dit tout à trac : « J’espère que vous faites attention à votre santé. » J’hésite deux secondes avant de comprendre qu’il pense qu’un vrai libertin risque désormais sa vie avec le sida qui rôde. Va-t-il m’offrir des préservatifs ? Non, il me raconte son amour pour Venise et sa découverte de Casanova. Je suis sur le point de lui dire « bienvenue au club », mais comme je suis un amateur solitaire et sans club, je m’abstiens, tout en louant son sens historique. Vatican Mon livre sur « la Divine Comédie » paraît donc en 2000, et, en octobre, je vais l’offrir à Rome à Jean-Paul II. Il y a des photos : grand scandale dans les sacristies intellectuelles. La remise du livre a lieu, en audience publique, place Saint-Pierre. ![]() Je rappelle au pape que je lui ai déjà envoyé, sept ans auparavant, un livre tournant autour de l’attentat dont il a été l’objet (« le Secret »), et, en effet, il hoche la tête, et là, geste inattendu, il tend le bras et appuie longuement sa main droite sur mon épaule gauche, tout en me regardant droit dans les yeux. Rituel militaire plus qu’étrange, d’autant plus que l’intensité du regard est du genre laser rayon vert. Pas un mot, la main sur l’épaule, silence de vie criant, félicitations pour mon activité de mousquetaire libre, absolution de mes péchés (et Dieu sait). Archivé. Par la suite, envoi d’une lettre très élogieuse sur le bouquin, avec hyper-bénédictions à travers la Mère de Dieu : pour un assassiné-ressuscité, c’est un comble. Epitaphe Je ne tiens pas du tout à mourir, mais, s’il le faut physiquement, j’accepte, comme prévu, qu’on enterre mes restes au cimetière d’Ars-en-Ré (Sollers en Ré), à côté du carré des corps non réclamés, des très jeunes pilotes et mitrailleurs australiens et néo-zélandais, tombés là, en 1942 (pendant que les Allemands rasaient nos maisons), c’est-à-dire, pour eux, aux antipodes ; Simple messe catholique, à l’église Saint-Etienne d’Ars, XIIe siècle, clocher blanc et noir servant autrefois d’amer aux navires, église où mon fils David a été baptisé ; Sur ma tombe, 1936-20..., cette inscription : Philippe Joyaux Sollers, Vénitien de Bordeaux, écrivain ; Si un rosier pousse pas trop loin, c’est bien. © Plon Source : « le Nouvel Observateur », du 18 octobre 2007.
La deuxième salveGünter Grass
Montre-moi ton enfance et ton adolescence, je te dirai qui tu es. Je ris, en passant, des révélations de ce médiocre écrivain allemand, Günter Grass, Prix Nobel de littérature, avouant qu’il a été Waffen SS à l’âge de 17 ans, pour échapper à son étouffante famille. Grass, on s’en souvient peut-être, a été la grande conscience social-démocrate de l’après-guerre. Des hypocrites s’indignent de son long silence avant l’aveu de cette « souillure », mais personne ne pose la vraie question : pourquoi Grass a-t-il eu envie de cette incorporation ? Pour échapper à sa famille, vraiment ? Ou plutôt pour ne rien savoir de ses désirs à l’époque ? Lesquels, d’ailleurs ? Expliquez-vous clairement (ou alors lisez l’extraordinaire roman de Jonathan Littell, « Les Bienveillantes », confession d’un officier SS, cherchant à travers un matricide, une fusion incestueuse avec sa s ?ur via la sodomie passive, une issue impossible hors des massacres de cauchemar). Mon Dieu, mon Dieu, quelle misère : chrétienne, conservatrice, socialiste, fasciste, communiste, social-démocrate, réactionnaire, progressiste, etc. Est-ce qu’on ne pourrait pas s’évader de ces décors d’ensemble ? Grass, dites-moi : à 17 ans, qui aviez-vous envie de baiser ? Et vous, Bourdieu, et vous, l’abbé Pierre ? Et vous, Staline, Mussolini, Franco, Pétain, Hitler ? Et vous, Bush, Ben Laden ? A 7 ans ? Mais tout est déjà joué, bien sûr, merci Freud. Adhérer aux Waffen SS à 17 ans, c’est comme si moi, au même âge, j’avais eu envie d’être parachutiste ou tortureur français. Peu importe, au fond, le contexte historique : l’inclination, le goût, tout est là. Vous avez, à cet âge, bandé pour ça ? Chacun ses goûts, mais dites-nous franchement pour qui et pour quoi. Louis Aragon Aragon, au café La Régence, place du Palais-Royal, me dit : « Tu comprends, petit, l’important est de savoir si on plaît aux femmes. » Je n’aime pas ce tutoiement forcé, et encore moins le mot « petit ». Quant aux femmes, je suis au courant, merci, j’ai, comme dit Casanova, « le suffrage à vue », et ça marche. L’autre formule, moins conventionnelle, et plutôt amusante, consiste, de sa part, à dire que le comble du snobisme est de se déclarer communiste. Bon, pourquoi pas. Après quoi, quelques rencontres, où, immanquablement, il se met à me lire ses poèmes qui, d’ailleurs, n’en finissent pas. Voix déclamatoire, très dix-neuvième siècle, la diction plaintive et forcée que vous entendez déjà dans l’enregistrement d’Apollinaire, « Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant », etc... Aragon est encore très beau, il est debout, il se regarde à travers vous, le miroir envahit la pièce, il vous glace. Il me fait le coup quatre ou cinq fois, rue de la Sourdière, d’abord (petit appartement encombré et obscur, plus modeste que celui, tout aussi encombré, de Breton rue Fontaine), rue de Varenne ensuite (luxe et chauffage, le Parti s’occupe de tout). Je m’ennuie, je suis fragile des tympans, l’admiration tonitruante du poète, dans la pose du grand poète, pour un vers de Henry Bataille, « J’ai marché sur la treille de ta robe », me laisse froid. Je note que le spectateur, épinglé dans son fauteuil, pourrait se lever, sortir, aller prendre un verre ou deux au café du coin, revenir une heure après, sans que l’auteur-acteur ait remarqué son absence. Bon, ça ira comme ça. La goutte d’eau qui fait déborder le vase sera « le pèlerinage au Moulin », là où il se fera enterrer avec Elsa, ?uvres et cadavres croisés. Atmosphère de dévotion hyper-bourgeoise et cléricale, des invités, aucun snobisme, la servilité partout. Rencontres au lance-pierre Aurais-je souhaité rencontrer Gide autrefois ? Si on m’a lu jusqu’ici, on comprend que non, et pourquoi. Sartre ? Il semble devenu indifférent à la littérature, qu’il assimilera bientôt à une névrose (« Les Mots »). Il remarque pourtant positivement un de mes premiers livres « Drame ». Vu seulement en 1972, dans les désordres du temps, deux heures dans son studio. Il me parle à toute allure de son « Flaubert », allume des Gitanes mais l’une après l’autre, « avant que le Castor n’arrive », me raccompagne sur le palier et me dit : « Bon, alors on se retrouve dans la rue ? » Flaubert ou la rue ? Les deux, sans doute, mais j’ai aussi autre chose à faire. Blanchot ? Vu deux fois. Spectral. Coup de foudre d’antipathie immédiate et, je suppose, réciproque. Grande estime antérieure soudain effondrée. Bizarre. Robbe-Grillet ? Drôle, décidé, sympathique, caustique, mais de plus en plus cinéma et érotisme tocard. Ca ne s’est pas arrangé, et il se fait tard. Gracq ? Deux ou trois fois, compassé. Et puis une remarque : « Je n’aime pas Mozart. » Bonsoir. Michaux ? Une seule fois. Coton dans les oreilles. Tristesse des lieux, très en dessous de la mescaline. Duras ? Conversations marrantes au café. Et puis, elle s’emballe pour Mitterrand, bonsoir. Claude Simon ? Très chaleureux, guerre d’Espagne, anarchiste buté. Me plaît. Paulhan ? Le plus intrigant. Chez lui, rue des Arènes. Le seul qui semble penser avant de parler, allusions métaphysiques fréquentes, ironie matoise, signaux zen. Il travaille en écoutant des chansons à la radio. Me prête des livres chinois et « Orthodoxie » de Chesterton. Tout de biais, mais parfois éclairant. Aime « Le Parc », où il voit une mise en scène de la Trinité : bien joué. Très intelligent, ?uvre faible. Belle écriture bleue ronde, billes allusifs. Se veut énigmatique, style société secrète, goût du pouvoir. [...] Sarraute ? Amitié incompréhensible, douceur, mélancolie, mélodie. J’essaie de lui cacher que je n’aime pas beaucoup ses livres. Elle le devine, mais, étrangement, ne semble pas m’en vouloir. [...] Céline ? Une seule fois, au téléphone, peu avant sa mort. « Venez me voir ! » J’aurais dû sauter dans un taxi. Bataille ? Venant de temps en temps, l’après-midi, dans le petit bureau de « Tel Quel ». S’assoit, parle à peine. Très étrange rencontre avec Breton, au café du coin. Pour moi, grand signe. De tous les personnages rencontrés, c’est lui, et de loin, que j’admire le plus. Les intellectuels à la questionLes philosophes et les intellectuels sont marrants : il suffit de les mettre à la question littéraire (et surtout poétique) pour observer leur affolement immédiat. Ils en rêvent, ils savent que c’est là que ça se passe dans le temps, ils tournent autour, ils en rajoutent, ils turbinent. Sartre, bien sûr, avec Baudelaire, Mallarmé, Genet ; Foucault avec Blanchot ou Raymond Roussel ; Lacan avec Joyce. Barthes finit du côté de Proust et de Stendhal et laisse croire qu’il va écrire un roman ; Althusser passe à l’autobiographie après avoir assassiné sa femme ; Derrida met les bouchées doubles avec Artaud ; Deleuze multiplie les incursions ; Badiou se veut écrivain (hélas), bref, ça brûle. Aujourd’hui, morne plaine, mais il est vrai que les philosophes et les intellectuels se sont désormais rangés dans le sermon politique et moral. Le Clézio, Modiano et moi Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d’ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clézio, et un Méchant, moi. Je m’agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s’éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne posséderai jamais. Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l’Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l’oubliez pas, c’est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j’ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois à rien, j’expierai mes fautes. Le parrain Je passe sur les différentes désinformations m’attribuant, de temps en temps, un « pouvoir » exorbitant dans la république des lettres (alors que, sur ce dernier point, je suis plutôt d’un monarchisme endiablé). A en croire une multitude d’articles, je serais un manitou maniant tout, un « parrain », un faiseur d’opinions et de prix (moi qui ne vois jamais aucun juré du cirque), en tout cas un agent d’influence considérable. Rumeur risible, et qui ne demande qu’à se transformer en son contraire. On m’aura même accusé de diriger « Le Monde des Livres », où je publiais, chaque mois, des articles classiques, repris, avec beaucoup d’autres, dans « La Guerre du goût » ou « Eloge de l’infini ». [...] Que mes amis et mes proches ne finissent pas par me détester à cause de toutes les malfaisances et les dommages dont ils sont l’objet à mon sujet est une grâce. Après tout, je dois la mériter. L’écran et la plume L’ordinateur est construit pour faire barrage à la main, faire écran à la véritable audition, appauvrir le vocabulaire, donc les sensations, se plier à la fabrication. Le tour de main, lui, a lieu, comme une perfusion à l’envers, le sang d’encre négatif, biliaire ou mélancolique, se transforme en encre-sang positive, en sang bleu. Quelque chose coule, mais reste embrassé. Ca respire. [...] Se prendre, ou se reprendre, en main : expressions justes. L’esprit est une main. Tempête dans un bénitier Le pape Benoît XVI a bien raison de réinjecter un peu de latin dans la foire catholique. Geste pas du tout « intégriste », comme on se plaît à le dire, mais hommage à tout ce qui s’est écrit et chanté dans cette langue, de saint Augustin à Monteverdi ou à Mozart. Comment voulez-vous comprendre une énorme partie de la bibliothèque et de la discothèque sans savoir que c’est du latin ? Vous écoutez une messe classique sans comprendre les paroles ? « Incarnatus » ne vous dit rien ? « Miserere » et « Gloria » non plus ? « Et in saecula saeculorum » pas davantage ? Dommage. « Celui qui ne comprend rien, dit Maistre par provocation, comprend mieux que celui qui comprend mal. » Vérification facile, et raison pour laquelle, sans doute, ma jolie petite concierge catholique portugaise me comprend beaucoup mieux que mes connaissances, mes proches et la plupart de mes amis. © Plon Crédit : Biblios Voir aussi "l’autre volet" de ses mémoires avec la publication simultanée de Guerres secrètes. _ Si l’on ajoute la publication du numéro 100 de L’Infini, tirs croisés de Sollers, en embuscade pour la rentrée.
CRITIQUESSollers tel quel
Très tôt, déjà, on insultait Sollers. C’était en 1936. Il venait de naître au forceps, et à Bordeaux, où son père possédait une usine de fabrication de produits ménagers et d’objets en aluminium. Dehors, les grévistes hurlaient : « Joyaux au poteau ! » Soixante-dix ans plus tard, sous sa fenêtre parisienne, on martèle toujours le même slogan. Seule différence : Joyaux est devenu Sollers et il a écrit, à la main et à l’encre bleue (car il ignore l’ordinateur), quelque soixante livres. Mais cela n’a pas suffi à calmer les ardeurs de tous ceux qui l’accusent des pires palinodies, d’un persistant narcissisme, d’un coupable hédonisme, d’illisibilité, de libertinage, de manipuler les médias en « parrain » et de comploter, en sa faveur, contre une France moisie. Il est vrai que sa longévité est irritante et sa prolixité, exaspérante. Sans compter sa faculté de résistance aux attaques : « Je n’ai rien à cacher, rien à me reprocher, rien dont je doive m’excuser ou rougir, aucun regret, aucun repentir, aucune bassesse. » ![]() Très vite, il fonde un clan. « Tel Quel », au Seuil, et puis « l’Infini », chez Gallimard. Très vite, il compte ses amis et surtout ses ennemis, parmi lesquels Blanchot, Robbe-Grillet, Hallier, Faye, Roubaud, Bourdieu, Muray, tant d’autres encore, qui le poursuivent jusque dans ses cauchemars. Les femmes ? Ah, les femmes. Dominique Rolin, sa passion fixe depuis 1958, la seule « cohérence », dit-il, de sa vie agitée. Et puis, en 1966, le coup de foudre pour une jeune Bulgare, Julia Kristeva. Les batailles ? Mai-68, bien sûr, la folie Mao, l’insurrection polonaise, et l’élection de Jean-Paul II, devant qui, en 2000, sa « Divine Comédie » à la main, il va s’agenouiller place Saint-Pierre. Tollé à Paris. Un de plus. Sollers adopte alors une très chrétienne imperturbabilité. Sur l’essentiel, d’ailleurs, le romancier des « Folies françaises » choisit ici la litote, l’ellipse ou le raccourci. Fidèle à sa stratégie, il se montre volontiers, mais ne se donne jamais. Ainsi, quelques mots, pas plus, mais pleins à craquer de ce qui ne se dit pas, dessinent le visage de David Joyaux, son fils né en 1975, qui a « des ennuis de santé », et qui demeure l’« une des grandes joies de [sa] vie ». Car il faut savoir lire aussi ces Mémoires entre les lignes. Du c ?ur. Jérôme Garcin « Un vrai roman. Mémoires », par Philippe Sollers, Plon, 360 p., 21 euros Philippe Sollers, héros satisfait de sa propre viepar Bertrand de Saint-Vincent
![]() Philippe Sollers, 2007
Soixante-dix ans, donc, bientôt révolus. Saint-Germain-des-Prés bruisse, s’échange les cartes qu’il vient de distribuer. Fume-cigarette aux lèvres, ironie offensive, bagues aux doigts, le kid de la rue Sébastien-Bottin, joueur réputé insaisissable, guette les premières salves. Il publie ses Mémoires, comme un général, las d’attendre la gloire, monte à la tribune pour exposer ses innombrables conquêtes. Titre de l’opus, brillante cavalcade d’où seul un héros réchappe, lui-même : Un vrai roman. Du pur Sollers. D’entrée de jeu, il désarme l’opposant, rendant dérisoire toute contestation. Le message est clair : la vérité se trouve entre les lignes - de ses romans, de ses essais, de ses Mémoires -, mais surtout les lignes ennemies. L’adversaire ? La société du spectacle. Pour plus de détails, voir Guy Debord. De la vie du visionnaire situationniste, Sollers a retenu une leçon : il ne sera pas l’outsider. « La posture du poète maudit, confirme l’un de ses disciples, le romancier Yannick Haenel, n’a aucun sens quand toutes les marginalités sont contrôlées, ne sont plus que des rayonnages dans le grand supermarché global. » Il importe donc d’infiltrer la citadelle. De là, « attaquer tout ce que l’adversaire défend, défendre tout ce qu’il attaque ». Au passage, accumuler les paradoxes pour l’égarer. Depuis environ un demi-siècle, l’écrivain bordelais applique ce programme à la lettre. Jusqu’à se perdre lui-même ? « That is the question. » Tour à tour, jeune romancier modèle, salué par Mauriac, Aragon, Breton ; animateur, aux côtés de Hallier, Huguenin, Matignon, de Tel Quel, revue d’avant-garde ? ; auteur de livres sans ponctuation ? ; agent secret sans secret, si ce n’est un amour caché ; défenseur endiablé des classiques ; trafiquant de citations ; laudateur de Mao - éminent poète - ; papiste convaincu ; balladurien d’opérette ; interlocuteur de Jean-Marie Messier ; émule de Casanova ; marié depuis quarante ans ; père pudique ; dénonciateur de la France moisie, Sollers a donné le tourbillon à tous ses poursuivants. Songe-t-on à lui reprocher ces engouements successifs ? Il esquive, invoque une suprême ironie. Imbéciles, ceux qui l’ont pris au sérieux ! Lui rappelle-t-on le jugement sans concession de Debord à son égard ? « Sollers ? Insignifiant ! » Il lui pardonne, comme à ses principaux ennemis : « Il ne m’avait pas lu. » Insiste-t-on sur ses années Mao, son voyage à Pékin ? Il tempête : « Encore ! » « Sollers, sourit Jean d’Ormesson, a été à peu près successivement tout. Mais il s’en est toujours tiré avec un éclat de rire, une drôlerie, une pirouette. » « C’est un passager clandestin, à la manière chinoise, commente Yannick Haenel. Il est au c ?ur de ce qu’il dénonce. Il transporte un stock de poésie et de pensées au milieu de la dévastation dont il est un agent. » Tic-tac, tic-tac, bienvenue en « Sollersie », terrain de jeu miné où l’esprit virevolte, les morts renaissent, le plaisir est sans cesse célébré. Meilleur des mondes, à condition d’en vénérer l’idole et d’aimer Mozart. Projecteurs, interviews. Maquillage ? Déjà fait. Lieu de tournage : les studios Gallimard. L’Hollywood de la littérature française. Un réduit minuscule au bout d’un couloir au premier étage. La vraie vie est ailleurs : Venise, Ré. Ici, c’est la vitrine : deux bureaux, deux chaises, des livres du maître sur toutes les étagères. Traductions incluses. La bibliothèque idéale : « Tout ce qui est social est comédie. J’ai passé le plus clair de mon temps à écrire. » Vrai, confirme son attachée de presse, Pascale Richard : « Contrairement à l’image qu’il donne, il travaille énormément. » Encore heureux, serait-on tenté d’écrire, avec toutes ces maîtresses... Alignée comme des soldats, la collection complète de L’Infini, revue « people » (Bataille, Nietzsche, Sade, etc.), jardin à la française dont les allées, ratissées par une escouade de gardiens exemplaires, mènent toutes à la statue du grand homme. Automne 2007, numéro 100. En ouverture, une photo d’Antoine Gallimard, une main amicale posée sur l’épaule de « l’Auteur ». New York, fin 1982. Voltaire et le monarque. Le maudit de la saison : Joseph de Maistre. Depuis Céline, il en faut toujours un. N’empêche, malgré les critiques, après un demi-siècle de littérature, s’il suscite moins de haine, Sollers provoque toujours l’effervescence. Pas si mal. Ses groupies, ses exégètes, ses hommes de main, bref son réseau - L’Infini, les correspondants, les fanatiques - entretient le culte du moi, la culture du complot : « Chez lui, chuchote un proche, tout est calcul, conspiration. C’est une guerre de tranchées. » En tête de liste des voltigeurs, Josyane Savigneau. On a reproché à l’ex-rédactrice en chef du Monde littéraire de lui avoir trop généreusement ouvert les pages de ce dernier. Pacotille, il y a publié de très grands textes. « J’aime son ?uvre depuis très longtemps, se défend l’accusée. Il reprend en charge la grande prose française... Et ne cède pas à l’autocritique. » C’est le moins qu’on puisse dire. Autre premier de cordée, Yannick Haenel : « Sollers est l’une des dernières grandes figures historiques capables d’incarner l’avant-garde. C’est aussi le seul écrivain français à avoir des rapports de méditation avec Dante. » Diable ! Dans ce concert de louanges, les grenades se sont faites rares. Les plus féroces opposants - anciens de Tel Quel - ont disparu. D’autres se sont lassés ou ralliés. Restent quelques bastions : Les Inrockuptibles, les néostaliniens, les crypto on ne sait quoi... Le philosophe Michel Onfray, qui, furieux du soutien accordé par Sollers au Pape, l’a pris à partie lors de l’émission de Frédéric Taddéi : « L’ironie n’est pas une fin en soi. Sollers a été grand, il est aujourd’hui futile, mondain. » D’autres coups de griffe viennent des anciens compagnons de route, égarés sur la voie du paradis. Stéphane Zagdanski : « Je l’ai surnommé â ??Hubbleâ ?, comme le télescope. Il possède une vision des choses extraordinairement puissante, mais momentanément floutée... Quelque chose en lui a bifurqué. Il est, comment dire, déboussolé. » « Il y a aussi, souligne Zagdanski, cette attirance, presque érotique, pour l’animosité qu’il suscite, qui est troublante. » Sur la pointe des pieds, Michel Braudeau, compagnon d’écurie, rédacteur en chef de la NRF, hasarde une blessure secrète : « Qu’il apparaisse un peu trop dans le système pour dire : â ??Voyez comme je suis méconnuâ ?, c’est probable. Mais ce côté puéril traduit un certain désarroi. Désarroi que je trouve normal puisque c’est aussi le mien. » Sollers désorienté ? Allons, allons, l’heure n’est pas à la tombée des masques, mais du soir. Cigarette, flamme dans les yeux : « Si j’ai une relative satisfaction, soupire l’écrivain solitaire le plus surveillé de Paris, c’est d’être resté libre. » « Esprit frondeur, indiquait son bulletin scolaire. Passe son temps sur les rebords des fenêtres à faire le chimpanzé pour amuser les filles. » Au fond, rien n’a changé. D’un certain point de vue - celui de l’enfance -, Sollers est d’une cohérence parfaite. Bertrand de Saint-Vincent D’autres critiques ici (actualisé 18/11) |
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