![]() La Pentecôte et le don des langues
Paradis, 1981
il réclame son corps glorieux | il est là, tout simplement là il est là et pas du tout là | il donne à penser 1ère mise en ligne le 11 mai 2008.
« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit, et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. Or, il y avait en séjour à Jérusalem des Juifs, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui eut lieu, la multitude accourut, et elle fut confondue parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. Ils étaient tous dans l’étonnement et la surprise, et ils se disaient les uns aux autres : Voici, ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l’Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l’Égypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu ? » Actes des Apôtres.
Titien, La descente du Saint Esprit
1545, huile sur toile ; Santa Maria della Salute, Venise.
Sollers lit ParadisExtrait (10’51) Ouvrez les oreilles... Écoutez. « une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps »
... « les grandes oreilles »... Zoom : cliquez sur l’image. « Les roues de la Salute autour de la coupole, et l’ensemble des deux corniches à statues sont aussi des idées de génie. Deux coupoles, deux campaniles, mais l’église est ronde, elle tourne sur elle-même à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur elle donne l’impression d’atterrir puissamment, comme le char céleste d’une divinité. La Salute a ses oeuvres d’art (Titien, Tintoret), mais, bizarrement, n’en a pas besoin. Elle se suffit à elle-même (grand lustre comme un pendule d’observatoire). C’est le seul monument vénitien qu’on peut admirer pour lui-même et son vide. Congé à la peste, mais d’une certaine façon, congé aussi au psychisme. J’ai cru remarquer que la Salute gêne les névrosés et pétrifie les hystériques. C’est un test. [...] Je me surprend souvent à Venise, au détour d’un coup de soleil dans les mâts, en fin d’après-midi, à penser "les dieux sont là". Et en effet, ils sont là. » Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise. Ces « roues » sont des volutes en spirale, les orechionni (« grandes oreilles » en italien), assurant la transition entre les façades et le dôme. Les orecchioni sont garnies de 125 statues (A.G.). L’extrait que vous venez d’écouter a été lu par Sollers sur une radio libre en Belgique en mars 1980 [1]. Il a été publié pour la première fois dans le numéro 75 de la revue Tel Quel au printemps 1978 (sorti en mars). Cette année-là, le dimanche de Pentecôte était le 14 mai. La séquence a-t-elle été écrite « à l’occasion » de la Pentecôte de 1977 (29 mai) ? C’est une hypothèse.
Extraits avec la typographie en italiques des première publications. Pourquoi en italiques ? On ne se l’est jamais demandé ! Pourtant : « L’écriture italique a été inventée en 1499 par l’artiste Francesco Raibolini, dit Griffo, en réponse à la demande d’Aldo Manuce, imprimeur vénitien qui voulait réduire la taille des livres, afin d’en faciliter l’accès aux étudiants. Ces caractères penchés furent appelés à l’origine « lettres vénitiennes », et nommés ensuite « italiques », parce qu’ils vinrent d’Italie. » (wikipedia) il réclame son corps glorieux« ... le danger dans tout ça est de trop oublier le monsieur qui écrit tout ça et qui vit jour-jour en pensant tout ça il a des besoins le monsieur ce n’est pas un saint il faut qu’il ait des idées le monsieur qu’il sache parler il a des responsabilités des devoirs fonciers il est salarié très mal employé circuité contrôlé observé jugé en outre il y a la sexualité du monsieur il doit la brûler ce qui fait ramdam et remous pincés il lui faut aussi une psychologie au monsieur des sentiments réactions affections des émotions des états seconds et puis il y a les dames du monsieur qui embêtent bien le monsieur parce que les dames aujourd’hui ne sont pas gentilles avec les messieurs et le monsieur est un peu honteux il piétine ses cercles vicieux et les dames se plaignent beaucoup du monsieur elles racontent des choses aux autres dames et aux autres messieurs et le monsieur doit faire attention surveiller sa réputation des fois que fa gênerait sa situation des fois qu’une des dames irait se confier au patron au secrétaire du parti au délégué syndical au responsable de la rédaction des fois qu’elle s’étendrait trop dans son analyse ça entraînerait une électrolyse ça renforcerait les pressions bref le monsieur il respire à peine ces temps-ci sans cesse en tension et compétition il a tendance à vieillir prématurément le monsieur en embouteillage et contravention toujours plus en contradiction toujours plus coupé bout chaton il n’a plus d’amis le monsieur dans la foire jalousies fonctions et en plus il faut qu’il médite sur l’incarnation sur le fond des choses en décarnation de plus en plus tenu le monsieur bouffe emploi minutes et télévision de plus en plus nerveux à poison libéré gâteux sous caution ne voyant même plus sa prison habitudiné le monsieur cobaye mené au frisson un rien l’inquiète le monsieur un rien le rassure c’est le piégé fou du murmure tout juste s’il ose saliver sans la permission il mourra furtif le monsieur sérum perfusion rien n’arrête le malaxon on lui appartient jusqu’à l’âme et pourtant il résiste le monsieur il nourrit sa flamme d’où lui vient son énergie sa folie je te vois avec tes bras tes troncs tes visages tes yeux ta forme de toutes parts illimitée je ne te vois ni fin ni milieu ni commencement ni sommet ni creux ça y est le voilà piqué reparti pauvre bête cherchant la sortie pauvre cruche d’air infinie il réclame son corps glorieux éclatant subtil agile impassible il a lu ça quelque part il en veut pour lui comment de nos jours en pleine technique à l’époque de l’électronique quel caillou prétentieux bouffi quel zombie ma conscience à mille langues dit-il chaque langue raconte une histoire et toute mon histoire se résume dans l’effort de donner à chacune la semence de son histoire c’est-à-dire son soulèvement quand elle se secoue la mémoire je ne suis rien d’autre que son mors-aux-dents une langue plante odeur une langue enfant une langue animal souffrant une langue sainte contrainte une langue minéral métal sourde plainte une langue rêve dans l’hallucinant une langue père une langue pierre mélange prière une langue squelette vibrant une langue grêle pluie vent une à la couleur une autre aux saveurs une langue soeur à passions une langue sexe à foison une langue extase l’autre à vase et une ascension une autre abjection une autre à supplices une autre à délices une catastrophe à prison une langue jardin et une à ravin une langue sobre minutée classique une langue lame mystique une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps [2] printemps mousse été glace neige une langue ronde manège une langue éclair et une à clairière une langue drogue et une à dialogue une langue phoque loufoque une langue brise soumise une langue amour une autre vautour et une soupir et une vampire une langue correcte ou infecte une langue tout une langue trou une langue coeur tendons nerfs migraines une autre sommeil nuit des graines une langue feu doux une autre vaudou une langue de bas en haut et de haut en bas et de haut en haut et de bas en bas transversale jouant à la diagonale du carré devenu recercle hors de soi une langue triangle rectangle pyramide et cône à la fois une langue boucle à la joie une langue plan une arête un canal langue bleu roi une langue rose ou grenat une langue fruit feuille éclat une autre puits ou delta une langue parallèle une autre langue elle-même parallèle à une autre langue se croisant à l’infini du sans-langue dans un point de langue omalga une langue en transe l’autre en confidence une à mutation une autre à diction une langue perverse langue loi languant la justice éclairant l’écran cinéma une instantanée une autre durée et une fumée noire cendres une langue allègre ou vinaigre une météore une mandragore une langue lessive ou savon une autre impulsive protons une langue souabe arabe une accents chinois soie lilas une langue indienne une amérindienne une langue amande allemande une autre italie bengali une russe prusse hollande ou finlande une langue espagne éblouie une langue anglaise française une portugaise étourdie une langue zoulou par à-coups une afro-cubaine à bambous une langue d’îles une langue ville une langue pile ou à clous une magnétique une éthique une fantastique à logique une métaphysique comique une langue farce tragique bref une langue en langue d’avant et d’après les langues langue de l’ineffable accompli... il est làcar enfin il est venu le surplus et l’instant est proche le malaise est là il s’accroche on se doute de mieux en mieux du non-vu du toujours trop tu ou non-su et en un sens tout dépend quelque part de comment on peut cadrer ses parents régler leur dissolution leur fantasque résurrection par exemple pour moi l’arrivée soudain de mon père étendu léger fleur de terre remontant du pli des enfers le voilà calme ressortant de l’herbe impalpable entre les cailloux comme un jardinier au fond qu’il était brouette râteau pelle pioche arrosoir chapeau et jet d’eau quelle apparition près des arbres est-ce que c’est lui qui me voit ou bien fait-il signe d’un autre univers tout près très secret avec quelle facilité il franchit l’entrée avec quel naturel il passe comme de la rosée alors c’est ça il y aurait une terre à l’envers et les morts seraient là tranquilles ignorés et c’est notre faute si nous ne pouvons pas les aider si nous leur restons fermés étrangers et pourquoi mais à cause de cette vieille absurde incroyable et pourtant véritable histoire de refus d’amour de cette invraisemblable vieillerie pourtant bien réelle d’amour contre quoi nous luttons raidis arc-boutés tétanisés incapables sexuellement incapables de charité comme du moindre afflux de bonté à cause de ce conte à dormir debout de l’amour bavardé marchandé invoqué jamais appliqué à cause de cet immémorial poncif toujours frais et le voilà donc vaporeux distrait passant comme ça devant moi comme s’il sortait des lignes que je viens d’écrire et je l’entends me dire nous nous sommes de dieu et celui qui connaît dieu nous entend celui qui n’en est pas ne nous entend pas et par là nous reconnaissons l’esprit de vérité et l’esprit d’erreur il dit ça et il continue à marcher à se promener je dois avouer que c’est d’abord la terreur car il est impossible qu’il sache la première épître de saint jean par coeur d’ailleurs il n’y a jamais cru il ne l’a sûrement jamais lue mais rien à faire il est là ni en réalité ni en vision ni en rêve ni en hallucination ni en invention de fiction mais là tout simplement là comme il a été dit le lieu où ils étaient assemblés s’agita et moi je me dis cette fois tu es fou carrément cinglé fracturé mais lui continue à se balader dans les fleurs il a l’air content presque jeune moins fragile moins flou bien debout tu le sais personne n’a jamais contemplé dieu mais si nous nous aimons les uns les autres dieu demeure en nous et son amour est parfait en nous et nous connaissons que nous demeurons en lui et lui en nous à ce qu’il nous a donné de son esprit car nous nous avons vu et touché et nous attestons que le père a envoyé le fils sauver le monde et celui qui reconnaît que jésus est le fils de dieu alors dieu demeure en lui et lui en dieu et l’amour parfait exclut la peur car la peur veut dire châtiment de peur et celui qui a peur n’est pas parfait dans l’amour sans peur c’est-à-dire dans l’après-mort de la peur et le voilà donc qui signifie ça non pas avec des mots une voix mais seulement en passant et en étant là et moi je l’entends en voyant comme si je l’écoutais du dedans était-il dehors moi dedans ou à ce moment-là plus dedans que moi devenu dehors d’un dedans absent enfin quoi il était comme il était il disait ce qu’il disait pauvrement ferme discret avec son vieux veston mal coupé très droit marqué détaché avec quand même son air du dimanche pimpant gratuit décidé sacré papa il s’en est donc tiré de sa boîte de sa boue cercueil fosse étroite c’était l’orage le jour où je l’ai laissé dieu sait comment il s’est évadé dans quelle dimension dérobée pour redébouler comme ça les mains dans les poches ayant échappé à sa cavité ça alors je l’avais sous-estimé lui toujours à l’écart modeste réservé muet on n’a pas eu une conversation sa vie n’était qu’allusions on s’est côtoyé poliment avec précaution il m’a fallu des siècles pour comprendre qu’il n’était pour rien dans l’opération que j’étais dû comme lui à l’interruption suspension à la ponctuation régression à la réfutation cabale globale à l’enclume rétorsion tribale qui impose que nous soyons là pour nier que nous puissions être là et la poule fit l’œuf que la poule avait déjà poulœufé dans l’œuf sorti de la poule poulissant poulée dans l’œuffé et la poule se fit aussi petite qu’un œuf en train de sortir d’un autre œuf pondu poule en poule pour l’éternité et qu’est-ce qu’on peut ajouter faut-il commenter juger le soleil brillait c’était pâques les enfants cherchaient en criant leurs chocolats dans les prés ça n’avait pas l’air de le gêner quand ils fouillaient à ses pieds puis il s’éloigna personne n’avait rien remarqué il disparut d’un trait lac mirage seuls les papillons paraissaient troublés je note ça direct au passage tant pis si ça paraît insensé or donc au commencement qui n’a jamais existé la femme qui n’existe pas créa dieu qui existera toujours avis aux amateurs du parcours cela dit comme d’habitude avec mon grand mon toujours très grand architact vraiment sans insister très matter of fact si certains veulent en savoir davantage ils n’ont qu’à s’abonner à mon feuilleton sous-chiffré où pour la première fois se trouve révélée la structure de notre onivers traversé par d’autres mers d’onivers l’ensemble ne se montrant qu’en partie à travers des flots d’ignivers dernier tract endroit comme envers vraie apocalypse à éclipses fonctionnant radar aux aguets ou encore reflet du verbe éternellement parlant dont nous sommes les ombres et le radotage verbe lui-même éteint dans les quatre éléments et resté à l’intérieur sans partage et voilà pourquoi le langage poétique fut encore longtemps employé dans l’âge historique à peu près comme les fleuves larges et rapides qui s’étendent bien loin dans la mer et préservent dans leur impétuosité la douceur naturelle de leurs eaux smooth runs the water when the brook is deep [3] alle lust will ewigkeit will tiefe tiefe ewigkeit [4]... »Paradis (1981, Seuil, Collection Tel Quel, p. 148-151.) Zoom : cliquez sur l’image. JardiniersJe relis cet extrait : « l’arrivée soudain de mon père étendu léger fleur de terre remontant du pli des enfers le voilà calme ressortant de l’herbe impalpable entre les cailloux comme un jardinier au fond qu’il était ». A gauche : Portrait de Vallier. Vers 1906. Mine de plomb et aquarelle, 48 x 31,5 cm. A droite : Le Jardinier (Portrait de Vallier). 1900-1906. Huile sur toile, 65,4 x 54,9 cm. ZOOM : cliquer sur l’image. CézanneSauvée la duplicité pressante, par doute dédoublée,
A peine encore visible indice du sentier
Il donne à penser,
Martin Heidegger, texte joint à une lettre à Hannah Arendt du 4 août 1971 (Lettres, Gallimard, 2001). [1] Cf. La Révolution — Paradis. Ce passage est extrait de la séquence 8. [2] C’est moi qui souligne dans ces extraits (prélevés le 27 mai 2007). A.G. [3] Shakespeare, Henri VI, partie II, acte 3, scène 1 : « L’eau coule paisible là où le lit est profond ». [4] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Chant d’ivresse : « Toute joie veut l’éternité, veut la profonde, profonde éternité ». [5]
Tintoret : Le Paradis (1588)
Musée du Louvre
[6] C’est moi qui souligne |
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