Panégyrique de Guy Debord
Dossier complété le 11 décembre 2009


« Comme on pouvait facilement le prévoir en théorie, l’expérience pratique de l’accomplissement sans freins des volontés de la raison marchande aura montré vite et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification était aussi un devenir-falsification du monde. »

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988.

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Sur Panégyrique : Pleynet, Sollers.

Dans « La Fortune, la Chance », extraits de son journal de l’année 2000 [1], Marcelin Pleynet, dans un passage intitulé "GUY DEBORD ET LA POESIE", cite ce dernier : « Après tout, c’était la poésie moderne depuis cent ans qui nous avait menés là. » Et Pleynet d’ajouter : « Il faut sans doute d’abord s’entendre sur "poésie moderne", mais il est incontestable que la poésie (et ce qu’il faut entendre par ce mot) a joué un rôle révolutionnaire et primordial dans les éclaircissement qui, plus ou moins secrètement, plus ou moins explicitement, ouvrent, notamment, le XXe siècle, sur ce qui sera resté invisible à ceux qui croient l’avoir occupé. »
Pleynet revient ensuite sur la Société du spectacle, société où, à l’évidence, nous sommes, pour, sans doute, longtemps encore, et dont les dernières semaines ont largement témoigné. Il écrit :
« Il n’est pas indifférent de noter que Debord fixe, si je puis dire, la naissance du "spectacle" avec la naissance des sociétés totalitaires (mais toute société ne l’est-elle pas plus ou moins, d’une façon ou d’une autre ?) où règne ce qu’il appelle "le spectaculaire concentré"... qui semble plus essentiellement sortir des diverses révolutions du XXe siècle (révolutions nationales, socialistes... et nationales-socialistes) — sociétés totalitaires qui fondamentalement ne se distinguent des sociétés de type démocratique que dans la forme que prend le vide ontologique du spectacle ("spectaculaire concentré" donc pour les sociétés explicitement totalitaires — "spectaculaire diffus" pour les sociétés implicitement totalitaires, à savoir les sociétés dites démocratiques).
En 1988, prévoyant en quelques sorte la fin de l’Union soviétique et la chute du "mur de Berlin", Guy Debord écrivait : "[...] Une troisième forme s’est constituée depuis, par la combinaison raisonnée des deux précédentes, et sur la base générale d’une victoire de celle qui s’était montré la plus forte, la forme diffuse. Il s’agit du spectaculaire intégré, qui désormais tend à s’imposer mondialement." C’est fait. »
Mais, rappelant que, malgré tout, dans le "diffus" « se trouvait aussi la chance d’une réflexion, par exemple sur la révolution, telle qu’elle permit, d’une certaine façon, à Guy Debord, dans des conditions certes peu favorables, mais effectives, de méditer, d’écrire et de publier ces trois grands livres [La Société du spectacle, Commentaires sur la société du spectacle et Panégyrique. NDLR] », Pleynet ajoute :

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« Il faut aussi dire qu’une fois établie son analyse de La Société du spectacle, et alors même qu’il l’établit, il y a, à l’oeuvre, dans la visée de l’écrivain, un secret actif, une poétique de la pensée de Debord...
En témoigne son ultime livre Panégyrique... ce secret, comme discrétion essentielle, est manifestement lié à la richesse sélective du corpus citationnel... à partir duquel, en révolution en effet, "aujourd’hui" (affaire de style — "révolution" du style") assume "hier" et vise le "à venir", en fait toujours déjà là. »

On se souvient du début éblouissant de Panégyrique : « Toute ma vie, je n’ai vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destructions ; j’ai pris part à ces troubles. »

En octobre 1989, dans le Monde, Philippe Sollers avait consacré un article à Panégyrique : « Guy Debord, vous connaissez ? ». Le livre (sous titre : Tome premier) venait de sortir aux Editions Gérard Lebovici. Il a été réédité en 1993 chez Gallimard. Panégyrique, Tome second a été publié chez Fayard en 1997, trois ans après la mort de Debord. En même temps paraissait le volume de L’internationale situationniste. Nouvel article de Sollers : L’art extrême de Guy Debord.

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Guy Debord, vous connaissez ?

par Philippe Sollers

Jamais, on le voit, la puissance et l’arrogance de la marchandise n’ont été aussi fortes et aussi fragiles. Une perturbation à Wall Street, et c’est la convulsion annonçant un écroulement possible (comme titre fièrement la presse : " 200 milliards de dollars partis en fumée en une heure "). Si le krach final ne se produit pas, c’est qu’il est probablement permanent et sans fond. Dans ce tourbillon de plus en plus fictif, mobilisant l’argent comme spectre efficace, qu’est-ce qu’un livre ? Que sont encore des phrases imprimées pour quelqu’un qui revient de la Buchmesse de Francfort, où, dans un horizon de trottoirs roulants et de robots pressés, une trentaine de personnes se jettent des centaines de milliers ou de millions de dollars à la tête, en parlant d’écrivains morts ou plus ou moins enfermés sous contrôle ? Et qu’est-ce qu’un tableau dans le feu roulant des ventes officielles ou parallèles ? Mieux vaut ne pas y penser, vive la fuite en avant !

Mais, je veux quand même parler d’un livre dont personne ne parlera, ou à peine ; d’un livre aussi destructeur et invisible en plein jour que la lettre volée d’Egar Poe ; d’un livre qui dit la vérité dont personne ne veut, coup d’épingle dans l’énorme baudruche des échanges. Ne le lisez surtout pas si vous voulez continuer à rêver ou à courir dans les tunnels de l’époque. Comme l’a dit un philosophe génial dont il vaut mieux désormais ne pas prononcer le nom [2] : "Le processus de l’échange s’est identifié à tout usage possible, et l’a réduit à sa merci." Et Debord, aujourd’hui : "Pour la première fois, les mêmes ont été maitres de tout ce que l’on fait et de tout ce que l’on en dit."

Il faudrait bien des pages pour d’écrire les activités clandestines de Guy Debord, écrivain français dont quelques amateurs savent qu’il est, de loin, le penseur le plus original et le plus radical de notre temps. Un lecteur à Jérusalem, un autre à Stockholm, un autre encore à Sydney, deux à Paris, cinq ou six autres ailleurs, cela suffit amplement. Laissons donc de côté l’Internationale situationniste et les thèses fameuses de la Société du spectacle , thèses corrigées et approfondies dans le Commentaire de 1988. Voici maintenant Panégyrique , premier tome des Mémoires de quelqu’un qu’on croyait définitivement voué à l’impersonnalité de la critique révolutionnaire. Mais enfin, qui est ce Debord ? Vous le connaissez ? Où peut-on le rencontrer ? L’interviewer ? Le photographier ? Le filmer ? Comment vit-il ? Qui le paye ? Pourquoi sa maison d’édition n’adresse-t-elle pas ses livres aux journalistes ? Pour qui se prend-il ? Pourquoi nous méprise-t-il ? N’est-il pas un mégalomane ? Paranoïaque ? Il nous oppose un silence d’acier ? Passons-le sous silence. Il ne sera pas dit qu’un individu échappe à notre surveillance de fin de l’Histoire. Car, l’Histoire est bien finie, n’est-ce pas ? Le miracle démocratique est bien éternel ? Nos trésoreries sont en éveil vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Nos fax aussi ? " Une paix magnifique et terrible "

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DEBORD, Guy : écrivain, penseur stratégique et aventurier français, né à Paris en 1931, dans une famille bourgeoise virtuellement ruinée par la crise. Nihiliste dès l’âge de vingt ans. Contrairement à la plupart de ceux qui ont joué un rôle déterminant dans l’explosion de 1968, n’a rien renié de ses idées, de son comportement, de son style. Vit dans l’obscurité totale, ce qui suffit à faire de lui un exemple de caractère éclatant. N’a reçu aucune distinction. Ne parait pas achetable. A osé ce mot incroyable : " Mon entourage n’a été composé que de ceux qui sont venus d’eux-mêmes et ont su se faire accepter. "

Auteurs de prédilection : Thucydide, Machiavel, Retz, Gracian, Lautréamont. Se désintéresse du vingtième siècle et semble ne rien attendre du vingt et unième. Déclenche automatiquement un certain nombre de rages plaisantes. S’intéresse surtout à l’art de la guerre, qu’il identifie à celui de l’écriture. Avoue sans aucune gêne son goût effréné pour la boisson et la violente ivresse, " une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps ". [3]

Parle admirablement de François Villon. A beaucoup vécu en Italie et en Espagne, mais aussi dans une maison perdue de l’Auvergne (quelques descriptions de paysages, pages d’anthologie). Portraits de femmes rapides. Préfère le bourgogne au bordeaux, choix discutable. Prévoit calmement des catastrophes inouies. Pense que la servitude est plus que jamais volontaire et le démontre sur un ton dégagé.

A fait republier quelques livres capitaux. A formulé une théorie des jeux qu’il assure appliquer dans sa vie personnelle. Homme de pari, mais sans au-delà. Partisan fanatique de la connaissance historique, qu’il confond, avec raison, avec la démocratie. Diagnostique la fin, sous nos yeux, de ladite démocratie au moment même où elle célèbre son apothéose spectaculaire. Pense que la falsification est désormais générale.

Sensibilité extrême soulignée par une feinte froideur. A perdu dix batailles, mais pas la guerre. Style hyperclassique voulu, comme si le français devait être bientôt une langue morte. Très facile à lire, très difficile à comprendre. A été interrogé par diverses polices. Se moque du mot " professionnel " mais écrit : " J’ai été un très bon professionnel. Mais de quoi ? Tel aura été mon mystère aux yeux d’un monde blâmable. " Ne figure dans aucun dictionnaire. N’écrit dans aucun journal. N’est jamais apparu à la télévision. Exemple de période oratoire : " L’esprit tournoie de toutes parts et il revient sur lui-même par de longs circuits. Toutes les révolutions entrent dans l’histoire, et l’histoire n’en regorge point ; les fleuves des révolutions retournent d’où ils étaient sortis, pour couler encore. "

Précision : j’ai acheté ce livre de quatre-vingt-douze pages pour 80 F, je l’ai lu immédiatement dans la rue, acte impensable pour tout autre auteur vivant. D’où mon avis aux comploteurs du marché fantôme : hausse fulgurante et incontrôlable à prévoir - pas nécessairement de façon posthume.

Philippe Sollers, Le Monde, octobre 1989.
Publié sous le titre La guerre selon Guy Debord dans La guerre du goût (1994).

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L’art extrême de Guy Debord

par Philippe Sollers

Je reçois de temps en temps des lettres d’insultes, souvent anonymes, venant de pseudo-admirateurs de Guy Debord. Elles me traitent, pêle-mêle, de vipère lubrique, de hyène dactylographe, de maoïste, de papiste, de prostitué médiatique, de falsificateur professionnel, de pervers polymorphe, d’idiot, et j’en passe. Les plus policières n’omettent pas de me rappeler que Debord, par définition infaillible, m’aurait définitivement jugé en me traitant, un soir de mauvaise humeur, d’« insignifiant ». Toute l’eau de la mer ne saurait me laver de cette épithète, et pourtant, indifférent à ma propre insignifiance, je n’en continuerais pas moins ma sombre besogne de brouillage et d’asservissement.

Ces lettres, faut-il le préciser, sont absolument dénuées d’humour. Leur style est appliqué, fautif, mélancolique. Elles sentent leur province profonde, leur dix-neuviémisme mal digéré, leur cléricalisme figé. On se demande ce que leurs auteurs lisent en dehors de Debord : visiblement pas grand-chose. La conclusion s’impose donc vite qu’ils n’arrivent pas à pénétrer leur auteur de prédilection. En quoi ils rejoignent la plupart des salariés du spectacle, dont on peut juger qu’ils n’ont jamais réfléchi aux propositions les plus élémentaires de l’auteur de « Panégyrique ». Les uns croient que Debord a fait uniquement de la « critique sociale », les autres qu’il s’agit d’un utopiste caractériel dont les « idées » auraient triomphé malgré lui dans la toute-puissance du marché.

Les clichés ne demandent qu’à fonctionner, la machine s’emballe. Tout est prêt pour vérifier ce qu’on pourrait appeler le théorème de la lettre volée : ne pas voir ce qu’on a sous les yeux, là, en pleine lumière. Il y a même ceux qui pensent que Debord était un bon vivant, hélas suicidé, plutôt alcoolique, et que ça va bien comme ça, vous n’allez pas en faire une histoire. Sa pensée ? Quelle pensée ? Debord n’était même pas un intellectuel fonctionnaire, et d’ailleurs, de plus en plus, on sait que les intellectuels sont des imposteurs. Son art ? Quel art ? Ces livres, ces photos, ces collages, ces films ? Vous voulez rire. Ce dernier volume posthume, par exemple, « Panégyrique » (tome second) : peut-on imaginer plus plat, plus « insignifiant » ?

Eh bien, voici précisément du grand art, dont la particularité sera toujours la froideur, la certitude de soi, le calme. Le théorème est railleur de sa nature, il n’est pas indécent. Mettez un stylo dans la main d’un moraliste qui soit un écrivain de premier ordre, il sera supérieur aux poètes. On vérifie une fois de plus cette loi ici. Vous croyez que ces photos sont mauvaises ? Mais non, elles sont voulues et méditées par quelqu’un qui a su, mieux que personne, ce qu’une situation veut dire. Il s’agit d’une date très précise, d’un moment qui tient compte de tout ce qui le porte et l’entoure, d’une façon entièrement nouvelle d’écrire l’histoire en s’y profilant comme absence ou présence mues par la passion de la liberté.

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Debord, à 22 ans, en 1953, s’est amusé à tracer une inscription sur un mur de la rue de Seine : « Ne travaillez jamais !  » Il en publie la photographie, c’est du temps à l’état pur (quinze ans avant 68). C’est aussi un principe auquel il s’est tenu (bien qu’en un sens, plutôt chinois, on pourrait dire que personne n’a davantage travaillé que lui : « Ne rien faire, mais que rien ne soit pas fait »). Des dates, des photos, des citations, des plans, des cartes : autant de preuves d’une vision vive et globale dans la mêlée hasardeuse de l’existence et, simultanément, en « surplomb ». Qui habitait dans cette rue-là, ce mois-là, quelle phrase était en train de s’écrire dans ce café ? Qui sont ces jeunes femmes, si belles, dont aucun magazine ne songerait à faire la publicité ? Ces amis au regard clair ? Où sont ces maisons d’Italie ?

Il y a une géographie magique de Debord, dont on voit bien ce qu’elle doit au surréalisme dans sa période de découverte de la ville : mais rien d’obscur ni d’irrationnel, pas de spiritualisme ni d’hystérie, et là, une citation de Shakespeare suffit : « L’homme, à certaines heures, est maître de son destin. Nos fautes ne sont pas dans nos étoiles, mais dans nos âmes prosternées. »

L’art de la citation est un art extrême, très difficile, si l’on veut prouver une certaine continuité secrète et claire de l’histoire et du temps. Il y faut une appropriation de toute la batterie classique, son retournement ou son prolongement critique, et enfin une synthèse philosophique moderne de n’être nullement « moderniste ». Le français, comme langue, est ici à son maximum d’éveil. Bien entendu, Debord n’est pas un « poète » ni un « artiste » : c’est pourquoi il est juste de parler de son art, de sa poésie, la plus grande liberté ne pouvant être que révolutionnaire. Le comprendre revient à se dire : « Tiens, oui, il est possible de faire comme ça, mais aussi "autrement". » Debord est le contraire d’un saint, et on sait à quel point l’époque est friande de martyrs mis en scène : Guevara christique, pauvre Algérienne transformée en Madone, Mère Teresa et Lady Di en fusion-spectacle.

Rien de plus subtil que la note d’humour introduite par Debord pour la traduction de « Panégyrique », rien de plus opposé à la soupe de populisme lourd mélangée d’eau de Vichy qui nous est servie ces temps-ci. Quelqu’un est allé jusqu’à dire que « Panégyrique » était « émouvant ». Bien vu, le génie est émouvant. « Nous en sommes, écrit Novalis, au commencement de l’art d’écrire. Chaque vie a un thème, un titre, un éditeur, une préface, une introduction, un texte, des notes, etc. - ou peut les avoir. » Vous dites « romantique » ? Oui, et alors ?

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 16 Octobre 1997.

« Panégyrique II », par Guy Debord, Fayard. « L’Internationale situationniste », par Guy Debord (douze numéros en un volume), Fayard, 708 p. A noter : « Guy Debord l’atrabilaire », par Frédéric Schiffer, Ed. Distance (BP 54, 64202 Biarritz), 86 p.

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L’étrange vie de Guy Debord

par Philippe Sollers

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Guy Debord à Florence.

Peu importe ce qui va se dire, pendant un certain temps, de Guy Debord. Les discours à son sujet sont déjà nombreux, intéressés, contradictoires ; ce n’est qu’un début, les gloses et les biographies se succéderont, toute une époque agitée et confuse s’étonnera de plus en plus d’avoir méconnu qu’une autre façon d’exister parlait à travers cette voix étrange. On bavardera beaucoup sur son caractère, son enfance, ses aventures, le spectre de mai 68, sa structure sauvage et mélancolique, son goût de la boisson, sa culture, sa mégalomanie, ses amitiés, ses mépris, ses ruptures, son suicide. Comme d’habitude, l’Histoire réelle sera plus ou moins évacuée de ces considérations. Mais patience : Debord est de mieux en mieux publié (certains ont raison de s’en inquiéter ou de s’en plaindre), ce qui ne veut pas dire encore lu. Pour le lire, à vrai dire, il faudrait d’abord savoir vivre d’une certaine façon. Comme lui ? Mais non, justement. Les expériences de liberté absolue sont rares, et pourtant multiples. Pour les apprécier, mieux vaut être aventurier, ou poète, que journaliste ou universitaire. « Un homme est défini à ce qu’il entend, pratiquement, par poésie ; donc ce dont il se contente sous ce nom (ici le mot de Hegel : " A ce dont un esprit se satisfait, on mesure la grandeur de sa perte "). »

La Correspondance, qui commence à paraître, apporte un certain nombre d’éléments nouveaux. Le paradoxe, c’est que personne n’aura autant travaillé que l’auteur de l’inscription célèbre « Ne travaillez jamais ! ». Drôle de travail : l’organisation de la subversion est un plein temps de courrier, de voyages, de ruses, d’interventions, d’échanges. On est d’emblée dans l’avant-gardisme le plus extrême ayant tiré les leçons du passé (notamment du surréalisme). Ce qui frappe le plus dans ces lettres aux nouveaux complices ? Le mot vite. Il faut faire vite, démasquer le monde fabriqué de l’art, pousser les peintres à s’engager davantage, nouer des contacts internationaux, attirer les architectes, les urbanistes, les sociologues, les mettre en situation d’exception. Une insurrection des années 20 a été oubliée, réprimée, aussi bien par le capitalisme moderne que par le totalitarisme stalinien. Mais le feu couve encore sous la cendre, il suffit de reprendre l’initiative contre « les niaiseries du commerce artistique pseudo-expérimental », ou les « anciennes mondanités artistiques » (qui continuent de plus belle de nos jours, n’est-ce pas ?). Le trafic d’art, voilà l’ennemi, il faut l’attaquer dans son angle qui dévoile la société tout entière. Sombre période de la fin des années 50, avec, en France, la guerre d’Algérie : « Les espoirs de démocratie sont maintenant minces. Et le temps ne travaille pas pour nous. » Fascisme menaçant, gauche décomposée, surveillance policière, et cette note d’humour : « N’étant pas déclarée, l’Internationale Situationniste ne peut être officiellement dissoute. » La gauche ou l’extrême gauche de l’époque ? « Ces gens sont mécanistes à un point effarant. Aussi peu marxistes qu’il est possible : ouvriéristes. Cela tourne même à la pensée religieuse : le prolétariat est leur Dieu caché. Ses voies sont impénétrables, et les intellectuels doivent s’humilier, et attendre. Alors, comment admettraient-ils que le feu est à la maison ? »

Il y a une lucidité politique de Debord qui est la même chose que sa passion poétique (Lautréamont, Cravan). Rigueur et jeu : « Le problème est bien l’action commune d’individus libres, liés seulement par et pour cette liberté créatrice réelle. » Un groupe décidé, radical, pratiquant à la fois la dérive et l’organisation ouverte, peut transformer la vie. Plus tard, dans In girum..., Debord dira : « La formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée dans les livres, mais en errant. C’était une dérive à grandes journées, où rien ne ressemblait à la veille ; et qui ne s’arrêtait jamais. » On peut mesurer combien ce genre de pratique pouvait choquer aussi bien les pouvoirs établis que la langue de bois pseudo-révolutionnaire. « Poésie : oui, mais dans la vie. » Et voilà, inquiets de la même façon, les fabricants de poèmes ou d’art décoratif. Bref, le système tout entier est atteint, son mensonge de haut en bas et de bas en haut. C’est le même trucage qui va du travail aliéné à la représentation « culturelle ». Le plus grave : aucun populisme, aucun misérabilisme, une joie et une ironie permanentes, s’exprimant, avec beaucoup d’intelligence et d’art, dans le « détournement ». Non seulement la liberté, mais le luxe : «  Je ne sais pas si nous sommes d’accord sur la notion de luxe que, pour ma part, je ne rejette pas simplement. Je crois qu’il faut contribuer à créer une conception révolutionnaire du luxe, ennemie à la fois du faux luxe ancien et de l’absence de luxe (le confortable vide fonctionnaliste des maisons et de la vie). »

En août 1960, Debord fait le point (encore huit ans à attendre avant de se lancer à l’assaut du ciel) : «  Quoique nous soyons très largement dans un état de semi-clandestinité — rencontrant encore une hostilité assez incroyable, mais très honorable à notre avis —, on peut dire que nos moyens ont considérablement augmenté. (...) Nous sommes maintenant engagés dans l’organisation d’une longue lutte. » « Il faut concevoir et faire une critique qui soit une vie. » « Tant de gens que nous avons vu faire beaucoup de bruit se sont rangés totalement, de la façon la plus ridicule, parfois la plus ignoble. Ni la liberté ni l’intelligence ne sont données une fois pour toutes. Et leurs simulacres sont naturellement bien plus fragiles, ils se décomposent avec la mode. »

Presque quarante ans que ces lignes ont été écrites. Ont-elles pour autant vieilli ?

Ceux qui ont assisté autrefois, dans les temps sombres, à la projection du film In girum... se souviennent surtout d’une voix passant à travers l’écran des images. Là était la force, là l’audace : la grande poésie. Quelqu’un tenait le coup dans la caverne à hypnose, et n’hésitait pas à parler de lui sur le même plan que Bossuet, l’Arioste, Li Po, Dante, Musil, Pascal, Oeuvres cinématographiques complètes, un des plus beaux livres du XXe siècle, est d’avoir défié l’énorme industrie du sommeil. Drôlerie sinistre des jugements sur le public du cinéma et les « serviteurs surmenés du vide. » Désinvolture révoltante à l’égard de tous les assis : « Je me flatte de faire un film avec n’importe quoi ; et je trouve plaisant que s’en plaignent ceux qui ont laissé faire de toute leur vie n’importe quoi. » Panégyrique, déjà, de la « brigade légère », en guerre avec la terre entière. Méditation intense sur l’eau du temps et le feu du désir. Autobiographie impeccable, surtout : «  Je suis exercé depuis longtemps à mener une existence obscure et insaisissable. » Ceux qu’une telle oeuvre n’émeut pas ne sont pas doués pour l’émotion, voilà tout. Qu’ils parlent ensuite d’art ou de littérature n’a guère d’importance. Ce sont, au mieux, « des ignorants mystifiés qui se croient instruits », des « analphabètes modernisés » et autres fonctionnaires du Spectacle. Il ne s’agit pas non plus ici de « théorie », rien pour les colloques, les débats, les expositions, les thèses, les vernissages : « Aucune époque vivante n’est partie d’une théorie : c’était d’abord un jeu, un conflit, un voyage. » C’est parce qu’il était un grand poète métaphysique d’un enfer social sans poètes que Debord reste, aujourd’hui même, révolutionnaire : « Ceux qui, un jour, auront fait mieux, donneront librement leurs commentaires, qui eux-mêmes ne passeront pas inaperçus. »

Philippe Sollers, Le Monde du 15.10.99.

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Saint Guy, 12 juin 2001.

Frédéric Badré, Cécile Guilbert, Yannick Haenel, François Meyronnis, Stéphane Zagdanski parlent de Guy Debord.

Autour de Guy Debord (GIF)

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(GIF) Guy Debord est-il irrécupérable ?

En août 2006, alors que les Ecrits de Guy Debord viennent d’être publiés dans la collection Quarto dans une indifférence troublante, Guy Scarpetta publie dans Le Monde diplomatique un article précis et didactique " Guy Debord, l’irrécupérable ". Un mois plus tard, le 24 septembre, Guy Scarpetta et Philippe Sollers sont invités par Alain Finkelkraut à se donner la réplique sur France Culture.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

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Guy Debord : ni retour ni réconciliation

Un essai radiophonique de Vincent Kaufmann
Réalisation Nathalie Triandafyllidès (1h20)

Avec les voix d’Anouck Grinberg, Bernard Gabey et Judith Magre.

Debord a été essentiellement et obstinément du côté de la voix plutôt que du côté de l’écriture. Du côté aussi de la parole, du dialogue, de la conversation. De la conversation il a fait un art, et il y a consacré beaucoup de temps, de même qu’à l’ivresse, comme si l’une n’allait pas sans l’autre, comme si l’une favorisait indéfiniment l’autre. Pour passer le temps, pour passer dans le temps, dans son temps, pour oublier et se faire oublier, il a surtout parlé, et il a surtout bu. "Ni retour ni réconciliation" ou Debord-radiophonie.

Vincent Kaufmann est professeur à l’Université suisse de Saint-Gall, auteur de Guy Debord. La révolution au service de la poésie (Editions Fayard, 2001).


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Crédit : Atelier de création radiophonique du 5 avril 2009 (Rediffusion du 26 mai 2002).

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Stephane Zagdanski — Debord ou la diffraction du temps

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Guy Debord (1931-1994) a suivi dans sa vie, jusqu’à la mort qu’il s’est choisie, une seule règle. Celle-là même qu’il résume dans l’Avertissement pour la troisième édition française de son livre La Société du Spectacle :
« Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire. Il n’a jamais rien dit d’outrancier. »

« On ne compte plus depuis la Libération les tentatives d’explication, de réfutation, de réforme ou de justification d’un monde que le Factice a totalitairement remodelé à son image. Or, puisqu’il s’agit de fausseté, quiconque a un jour trempé dans l’imposture doit d’emblée être exclu de toute considération.

Exit pétainistes, gaullistes, staliniens, socialistes, trotskistes, léninistes, maoïstes, fascistes, libéralistes et tous leurs divers ersatz et bâtards mêlés de droite et de gauche.
Exit aussi quiconque aura démontré son inaptitude à penser en donnant crédit — fût-ce une demi-seconde — au racisme ou à l’antisémitisme... »
Demeure Debord. »

Explications avec Raphael Enthoven lors des Nouveaux chemins de la connaissance le 6 mai 2008 (30’).


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Évidemment, on ne sera pas entièrement d’accord avec Zagdanski quand il conclut en disant qu’« il y deux personnes qui ont compris que le rapport au Temps lui même était devenu falsifié au XXe siècle et que c’était gravissime, c’est Heidegger, depuis Etre et Temps, et Guy Debord » et qu’« il n’y en a pas d’autre. » (je souligne). Il y en d’autres et Zagdanski le sait.

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Le « Jeu de la Guerre » de G.-E. Debord & A. Becker-Ho

Éditions Gérard Lebovici / Champs-Libre, 1987.
Réédité par Alice Debord et les Editions Gallimard en 2006 (sous-titre : Relevé des positions successives de toutes les forces au cours d’une partie).

Le texte complet, des figures explicatives, des pions et planches à télécharger sur le site suivant :
Le jeu de la guerre(PNG)

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[1] La Fortune, la Chance, Editions Hermann, avril 2007

[2] Marx.

[3] Extrait de Panégyrique : " Dans le petit nombre des choses qui m’ont plu, et que j’ai su bien faire, ce qu’assurément j’ai su faire le mieux, c’est boire. "

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