article du 29 mars 2007 actualisé le 24 avril 2009

Il y a 20 ans — vingt ans pile — Philippe Sollers consacrait le numéro 25 de la revue L’Infini à Voltaire.
Un numéro entier. En ouverture un texte qui sera repris — également en ouverture — du recueil Improvisations en 1991 : Le principe d’ironie. Exhumé par V.K. en mars 2007 nous le republions aujourd’hui.
Le texte de Sollers se terminait par ces mots : à suivre. Logique donc.
A suivre ? Oui !
Où en sommes-nous avec Voltaire ? Et avec l’ironie ? Au même point.

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Vingt ans après

Écrasez l’infâme ?

Deux exemples :

Le 3 décembre 2003 Michel Onfray, revendiquant l’enseignement du « fait athée », écrit dans Libération un article au titre inspiré , Reviens Voltaire ! [1]. Effet d’accroche ?
En 2007 il publie le volume 4 de sa Contre-histoire de la philosophie [2]. Tout à sa réhabilitation des penseurs « athées », Onfray, dès l’introduction, donne le ton : l’ennemi principal, c’est... Voltaire (qu’Onfray « démasque » en l’appelant « Arouet », « l’abbé Arouet »). Je cite : « Dans l’article « Athéisme » de son Dictionnaire, il [Voltaire] réhabilite un certain nombre de philosophes faussement accusés d’avoir propagé cette « abominable et révoltante doctrine ». Théistes chrétiens et philosophes déistes cheminent bras dessus bras dessous, l’abbé Arouet en tête du cortège ! [...] L’oeuvre complète du patriarche de Ferney regorge de professions de foi déistes. Le Dictionnaire philosophique confirme : Arouet tient pour un « Etre suprême, gouverneur, vengeur et rémunérateur [3] ». Tout est dit. »

Tout est dit ? Non. Onfray ajoute : « En passant, on comprend mal comment cet homme peut être tenu depuis des siècles pour l’emblématique ennemi de l’Eglise catholique qui défend très exactement les mêmes positions. » On comprend mal effectivement [4] .

(JPEG) Dans le chapitre suivant, Onfray s’interroge gravement : faut-il « brûler l’Encyclopédie ? ». Il est vrai que « l’Encyclopédie défend les mêmes positions ... » [« l’athéisme interdit toute moralité »]. L’Encyclopédie se voit donc reprocher de « passer pour le parangon de la modernité et de l’intelligence du siècle ».
Plus loin, dans un beau chapitre consacré à l’abbé Meslier, la charge contre Voltaire redouble. Sous un titre éloquent — Voltaire détrousse les cadavres — on lit : « Voltaire n’est ni le philosophe que l’on dit ni l’homme que l’on croit, il répugne à l’athéisme de Meslier et encore plus à son projet politique d’émancipation [5]. Ce roué [Arouet, bien sûr !] opportuniste, ami des puissants, flatteur, intéressé, souvent en délicatesse avec la morale, égotiste, est un déiste entretenant avec la religion catholique, en privé, une relation bien plus intime que ne le laisse croire l’habituelle biographie [laquelle ? celle de René Pomeau ?] de l’homme public devenu monument national. [...] De même, le défenseur de Calas, Sirven et autres causes médiatiques [ !!!] utiles à la sculpture de sa statue [N’est-ce pas Onfray qui a écrit jadis La sculpture de soi ?], aime la liberté, certes, mais comme une occasion d’exercice de style mondain. [suivez mon regard !] » (p.95) Même charge plus loin contre « ce bigot caché », le « perfide » ou « répugnant » Voltaire [6], etc, etc.
On croirait entendre Monseigneur Dupanloup : « Le vrai Voltaire, le voici : Insulteur du peuple, courtisan, insulteur de la France, agioteur, négrier, et vivrier, insulteur de la vérité, insulteur des m ?urs. » (Lettre à Victor Hugo, 1 juin 1878)
Allons vite à la conclusion : « On comprend que Voltaire, le philosophe emblématique de cette ligne de force déiste, libérale et propriétaire, en un mot bourgeoise, entre au Panthéon en pleine Révolution française dès 1791... » (Contre-histoire de la philosophie IV, p. 305)

Tout est dit !
Que répliquer à ce florilège de ressentiments ?
Qu’ « un certain Friedrich Nietzsche » qu’Helvétius ravissait (Onfray le rappelle) a aussi écrit Humain, trop humain — « un livre pour esprits libres » — « En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778 » (Onfray l’oublie) ? Et qu’il en accélère même la publication parce que «  l’approche du 30 mai 1778 [a] suscité [son] plus vif désir d’offrir en temps voulu un hommage personnel à l’un des plus grands libérateurs de l’esprit » [7] ? Qu’il va jusqu’à écrire : « [...] Voltaire était avant tout, au contraire de tout ce qui a tenu la plume après lui, un grand seigneur de l’intelligence... Le nom de Voltaire sur un de mes écrits, c’était vraiment un progrès vers moi-même... » [8] ?

Voilà pour le philosophe "nietzschéen" et soi-disant athée Onfray [9].

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Gravure de Pierre Charles Baquoy

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, je tombe dans le dernier numéro d’art press sur une note de lecture du philosophe catholique Fabrice Hadjadj qui rend compte du livre de Ghislain Chaufour sur Candide antérot paru récemment aux Editions les provinciales/le Cerf [10].

Qu’écrit Hadhadj ? Ceci : « Chaufour fait tomber la statue de son piédestal : Candide est un « anti-éros », en français vivant un « antérot ». Quant à Voltaire, une lecture attentive de ses textes nous le révèle ignare en théologie, raciste enthousiaste, partisan de l’esclavage et furieux antijuif. Au temps de l’hitlérisme, un certain Henri Labroue n’eut pas de mal à composer un livre antisémite en compilant les écrits du sage de Ferney. L’Essai sur les moeurs eût suffit à la besogne : « Les Juifs assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ; ils ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs ; ils sont les ennemis du genre humain. » Aussi est-ce en vrai disciple que le Réseau Voltaire, pour « la promotion de la liberté et de la laïcité » eut des liens avec le Hezbollah, Chaufour nous rappelle que le catéchisme de l’honnête homme suffit à constituer un bréviaire de la haine. »

D’accord, Voltaire n’était pas parfait ( !). Ses propos sur les Juifs et le judaïsme sont souvent irrecevables, bref des âneries [11]. Mais comme l’écrivait Hannah Arendt : «  L’antisémitisme français [...] est plus ancien que ses homologues européens, de même que l’émancipation des Juifs remonte en France à la fin du 18e siècle. Les hommes des Lumières qui préparèrent la Révolution française méprisaient tout naturellement les Juifs : ils voyaient en eux les survivants du Moyen Age, les odieux agents financiers de l’aristocratie... Diderot fut le seul des philosophes français au 18e siècle à ne pas être hostile aux Juifs » [12].

Est-ce une raison pour répondre à des inepties par une autre ânerie comme le fait Hadjad ? Car, enfin, Voltaire, à la rescousse idéologique du Hezbollah, il fallait l’oser ! Hadjadj aurait-il oublié que Voltaire avait aussi écrit Mahomet ou le fanatisme (1741) [13] ou, plus tard, le Traité sur la tolérance (1763) dans lequel on lit : « ... si l’on veut examiner de près le judaïsme, on sera étonné de trouver la plus grande tolérance au milieu des horreurs les plus barbares. C’est une contradiction ; il est vrai ; presque tous les peuples se sont gouvernés par des contradictions. Heureuse celle qui amène des moeurs douces quand on a des lois de sang ! » (Chap. XIII, Extrême tolérance des juifs) [14] ?

Nos philosophes ne reculent décidément devant aucun simplisme. La question est donc : pourquoi cette charge, ce tir croisé contre Voltaire aujourd’hui ?

Hypothèse la plus vraisemblable (aujourd’hui comme hier) :

Voltaire : « Parmi tant de haines dont je suis l’objet, je dois encore compter sur celle de presque tous les littérateurs français, jeunes et vieux, race diaboliquement envieuse s’il en fut, et qui ne m’a jamais pardonné mon entrée si soudaine, si éclatante, dans la littérature française. »

Nietzsche : « Le destin de cet homme, au sujet duquel ne s’affrontent encore, même après 100 ans, que des idées partisanes, apparut à mes yeux comme un terrible symbole : à l’égard des libérateurs de l’esprit, les hommes ont la haine la plus rancunière et l’amour le plus injuste. » [15].

Moralité. Voltaire encore : « Les hommes sont bien sots, et je crois qu’il vaut mieux bâtir un beau château, comme j’ai fait, y jouer la comédie et y faire bonne chère, que d’être levraudé à Paris, comme Helvétius, par les gens tenant la cour du parlement, et par les gens tenant l’écurie de la Sorbonne. Comme je ne pouvais assurément rendre les gens plus raisonnables, ni le parlement moins pédant, ni les théologiens moins ridicules, je continuerai à être heureux loin d’eux. »

Ces derniers propos sont cités par Sollers dans ses Mémoires, Sollers qui rappelle « que De l’esprit, d’Helvétius, a été condamné au feu par le Parlement le 6 février 1759, en même temps, d’ailleurs, que La Religion naturelle de Voltaire » et que « par le même arrêt, la diffusion de l’Encyclopédie était suspendue. » (Folio, p. 210).

CQFD.

Bon, allez, respirons, relisons Le principe d’ironie.

A.G.

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LE PRINCIPE D’IRONIE [16]

La force de la raison paraît mieux en ceux
qui la connaissent qu’en ceux qui ne la
connaissent pas.
LAUTRÉAMONT

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Il paraît que le « voltairianisme » existe. Cela m’étonne, je ne l’ai jamais rencontré. J’ai vu des rationalistes honnêtes ou bornés ; des anticléricaux plus ou moins moisis ; des professeurs secs ; des fanatiques dialectiques ou pseudo-critiques ; des visionnaires du progrès ; des hugoliens, des jungiens, des pseudo-freudiens ; j’ai vu des thomistes arriérés ; des bonzes ou des ânes curés ; des marxistes, des kantiens, des moralistes par culpabilité ; — j’ai vu beaucoup de fous et de folles, et aussi des fous et des folles, à peine plus calmes, qui disaient les soigner ;
— j’ai vu beaucoup d’imbéciles, à commencer par moi-même ;
— j’ai vu des jésuites pas embarrassés ; des francs-maçons appliqués, positifs ou négatifs — et même illuminés ; — j’ai vu des Juifs profonds, admirables, honteux, accablés, souffrants, triomphants, actifs ; — j’ai vu des fascistes et des communistes — les

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uns devenant les autres, ou réciproquement ; — j’ai vu des socialistes ou des libéraux ; des révolutionnaires sans révolution, des fonctionnaires pour contre-révolution ;
— j’ai vu des coraniques, des orthodoxes, toute la série protestante ; — bref le clergé mondial, ou peu s’en faut. Mais un voltairien , jamais.
Je le jure.
Ce n’est pas que Voltaire, lui — dont nous allons nous occuper un instant - n’ait pas été « voltairien ». C’est tout simplement qu’il n’y a pas de voltairianisme possible. Ce terme a été inventé pour combattre le bourgeois éclairé et retors qui, lui-même, n’a jamais existé. A la longue, l’appellation désignerait n’importe quel nanti, n’importe quel mafieux de la politique à l’ ?il allumé, n’importe quel réaliste , en somme. « Voltaire » signifierait : qui a réussi. Et, je le jure, je n’ai jamais rencontré non plus un homme ou une femme ayant réussi. Réussi quoi ? La claire appréciation des fins dernières, sans regret, sans au-delà, sans reste. Gide ? Un peu. Sartre ? Davantage. Mais que de passions inutiles, que de bruit pour rien.

Baudelaire : « Je m’ennuie en France parce que tout le monde y ressemble à Voltaire. » Quelle idée. Plût au ciel. Mallarmé, plus lucide : « Je place au tabernacle pour des livres français et les Contes et les Lettres : celles-ci, aboutissement de la langue, en un négligé valant toute nudité. »
Et aussi : « Le concis, ou le dégagé, égale, dans tel billet, la grâce du mobilier bref de l’autre siècle ; ou les accords d’Haydn. »
Et encore : « Ardeur dévorée par la joie et l’ire du trait qu’il perd, lumineux ... Jeu (avec miracle, n’est-

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ce pas ?) résumé, départ de flèche et vibration de corde, dans le nom idéal de — Voltaire . »

Un jeune homme m’a raconté récemment qu’on l’avait surpris à lire les Lettres philosophiques. « Vous n’y pensez pas », lui dit son professeur, en lui mettant aussitôt dans les mains Lacan, Foucault, Derrida, Duras, Blanchot (j’en passe). « Ne perdez pas de temps ! » Ce jeune homme, soigné par moi, est encore bien malade. Il rêve beaucoup, il se rappelle ses rêves, il voudrait les interpréter, ça ne va pas fort. J’ai eu toutes les peines du monde à le retenir d’entrer dans les ordres —, après qu’il a eu l’idée (c’était après la psychanalyse, l’homosexualité sans danger, la drogue et autres aventures légères) de tâter de l’Orient ou du retour compact de la Bible. Héraclite, parfois, lui apparaissait par bribes. Il entendait Empédocle lui souffler des phrases dans une langue inconnue et lui demander même en allemand : « Suis-je Hölderlin ? » Il osait à peine sortir de chez lui. Paris lui semblait une ville vide et maudite. Les autobus de la rue Vivienne, surtout, allez savoir pourquoi, le terrorisaient. Il était particulièrement déprimé d’avoir à employer encore le français, ce dialecte. Il me disait souvent, un léger sourire égaré sur les lèvres : « Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que d’être vraiment en Enfer. » Un jour, je lui citai Voltaire : « Le Paradis est où je suis. » Il eut une convulsion de dégoût. Vous voyez l’histoire.

« Mais Voltaire n’était-il pas antisémite ? » me lance brusquement un sourcilleux lecteur de Heidegger. « Et vous ? » dis-je — « Mon père, ou plutôt mon grand-père, sans doute, mais pas moi. » « En êtes-

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vous sûr ? » insistai-je, votre grand-père était-il voltairien  ? »
— « Je ne sais pas. » — « Comment, vous ne savez pas ? » Il est vrai que mon interlocuteur n’en était qu’à sa dixième année de divan. C’est peu. Attendons la suite.

Bien entendu, je ressemble au jeune homme dont je parlais. Tout le monde m’a toujours déconseillé de lire Voltaire. A la longue, un auteur aussi unanimement critiqué m’intrigua. Pour les uns, il était trop Panthéon. Pour les autres, pas assez. Bref, il n’avait que des défauts. Cependant, en les écoutant, je regardais mes interlocuteurs vivre. C’est une vieille habitude que j’ai. Il me parut peu à peu que leur existence quotidienne n’était pas à la hauteur de leurs jugements. Voltaire me devint, en secret, sympathique. Je me disais avec candeur : « Il n’est pas impossible que tous ces braves gens, au fond, aient quelque chose de très simple à cacher. » Le cours accéléré des finances me paraissait aller dans ce sens. Avais-je tort ? Ce dont j’étais sûr, en revanche, c’est que ce nom ne laissait personne indifférent. Je résolus de savoir pourquoi. Je le sus. Je connus surtout mon ignorance.

Nous avons assisté à la destruction de la raison, dites-vous ? Sans doute, sans doute, mais qu’entendez-vous par là ? La raison n’a jamais été construite , il n’y a jamais eu, c’est trop évident, que des acteurs de la raison sur la scène déraisonnable du monde, et quant à « déconstruire » la métaphysique — comme si tout le monde pensait métaphysiquement, au lieu d’être aux prises avec une substance beaucoup plus immédiate et résistante qui est l’avidité même de la bêtise —, c’est là un tour de passe-passe qui peut

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amuser un moment, mais soyons sérieux. Il y aurait eu, à un moment donné, destruction de la raison présente ? Quand ? Où ? Comment ? Quels sont ces méchants sans prédécesseurs qui tout à coup, alors que tout allait bien, sont venus dans nos bras égorger le bon sens, le progrès, l’alliance harmonieuse de la science et de la conduite humaine ? Voltaire n’arrête pas de dire que la raison a, et aura toujours, très peu de partisans ; qu’ils seront toujours persécutés ; on ne fait pas plus pessimiste que lui (plus je le lis, et plus Pascal me paraît rose), rien à faire : il est entendu, une fois pour toutes, qu’il y aurait eu un règne de la raison . Les révolutionnaires avaient si peur de la raison qu’ils ont essayé d’en faire une déesse chargée, je suppose, d’accoucher périodiquement de l’Etre Suprême. Quant au rationalisme ultérieur, je considère comme démontré qu’il comporte  toujours une part d’occultisme dont je ne trouve pas un milligramme chez Voltaire, quel repos. Bon, bon, je vous permets de me citer Sade et Casanova, mais personne ne peut lire Sade s’en s’empêtrer (vérification banale), ni Casanova sans pleurer sur l’inutilité de sa propre biographie morose. La raison marxiste ? Déraison pratique. Freudisme ? Marée noire redoublée. Non, il n’y a pas de « voltairianisme », mais, en vérité, beaucoup de lourdeurs.

Tiens, je le prends par la fin, Voltaire, par ses dernières années, sa correspondance. En quoi est-il si gênant ? C’est qu’on ne peut pas l’inventer, le dramatiser, le pathologiser, combler des trous mystérieux dans son emploi du temps, faire un film à partir de ses masques, de ses mystères, de son absence d’image, des censures dont il aurait été l’objet, de la

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tragédie de son agonie, de ses manuscrits disparus, de sa folie ultime, inarticulée, paraplégique, suicidaire. Impossible de lui réinjecter du pathos, pas la moindre mère archaïque à son chevet, il ne revient pas aux entrailles, que voulez-vous. Sa multi-présence est accablante, on a l’impression qu’il a deviné que le problème serait là et qu’il a pensé à tout en verrouillant bien l’ensemble des références. On ne peut pas se loger dans Voltaire, il tient tous les fils, c’est le correspondant intégral. Tout le monde peut le voir dans sa retraite, rien dans les mains, rien dans les poches, mais le courrier est déjà parti quand les visiteurs arrivent. Une poste si enchevêtrée que la censure (celle de son temps, mais aussi la nôtre comme celle du futur) aura le plus grand mal à s’y retrouver. Et pourtant, c’est tout simple. Evident. Sous vos yeux. Voltaire, plus fort que Poe — ou la lettre volée des siècles. L’anti-policier pur. Le règne de la raison n’a jamais eu lieu, mais celui de la police, lui, on peut en être assuré. Pouvoir très concret, incessant. Eh bien, Voltaire est comme lui : précis, sans interruption, poudroyant. — « Je suis né pour le combat. » Il aurait dû mourir en naissant, ou peu après, on s’en souvient : il sera l’homme qui n’en finit pas de mourir. Un cas.

L’intrigue n’a qu’à bien se tenir. De toute façon, elle fonctionne toute seule. Saint-Simon l’a vue, l’a écrite ; Saint-Simon, ce contemporain du premier Voltaire. L’énigme, moderne par excellence, est, et va rester, le siècle de Louis XIV. Le duc meurt en 1755, première édition scientifique des Mémoires, en vingt volumes, en 1856, un an avant Madame Bovary et Les Fleurs du mal. Mais l’opération Saint-Simon a

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lieu en différé, elle doit être poussée en direct. Voltaire sait qu’il est le premier — oui, le premier - à enjamber du siècle . Celui de Louis XIV, en effet (et pourquoi pas, en même temps, Louis XIII, Henri IV), et les deux suivants, au moins —, ce serait la grosse surprise, pas du tout divine, logique. Il inaugure une nouvelle ère, pas moins. Voltaire christique ? Mais oui, il ne compte même pas sur douze apôtres : quelques complices (les « Bertrands », d’Alembert et Condorcet, par rapport auxquels il est « Raton »), deux souverains à faire tourner en bourriques (Frédéric, Catherine), des éditeurs plus ou moins à l’heure (jamais assez), des messagers (suspects une fois sur deux, on les change). Voltaire s’est organisé « à la jésuite », tout simplement parce que c’est là un modèle d’organisation dont il prévoit qu’il sera copié (ô combien !). C’est la guerre. Comme l"humanité aime — et aimera — les défaites dans la réalité (Dante, Machiavel, Rousseau, Kafka) ! Voltaire n’est même pas battu, il n’a pas à gagner (on le fera triompher de force), il a un objectif plus trivial : gagner des procès . Pas n’importe lesquels. Quelque chose a été truqué au nom de la Loi, on ne le fera pas taire là-dessus (la lubricité, dira Sade d’un mot de feu, dirige ces matières), il est terre à terre, il multipliera les voltes autour du silence, il fera le désinvolte tant qu’on voudra jusqu’à ce que ce qui se terre soit débusqué, il est pressé mais il a tout le temps, il y revient quand il faut, il ne lâche jamais sa proie, rat parmi les rats, déguisé en rat, littérateur jusqu’à la moelle, c’est littéralement un littérathon (comme on dit marathon, téléthon). Jamais las, jamais résigné (« les sentiments augmentent avec l’âge »), « Raton » se hâte, il faut tirer les marrons du feu », mais attention : sans se

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brûler les pattes. Surtout pas de martyre, à bas la religion des religions : celle du martyre, tel est l’article numéro un de la littérature considérée enfin comme souveraineté présente en action. Quand il le faut, Raton s’envole. Après tout, ce n’est qu’un « globule », la terre. Vous voyez bien qu’il est malade, lui, retiré, ratatiné, en exil, loin de tout. Vous devez bien comprendre qu’il ne pense qu’à la mort. Verba volant  ? Lettres volantes. On va écrire dans l’air ce qui se tait. Le faux jugement constant. Le tribunal viscéral se trompant dans des occasions solennelles. L’infâme, mécanique et persistante manie de juger.

Barthes, en 1964 (texte servant de préface aux Romans et Contes, , Folio, 1972) : « En somme, ce qui nous sépare peut-être de Voltaire, c’est qu’il fut un écrivain heureux. Nul mieux que lui n’a donné au combat de la Raison l’allure d’une fête. Tout était spectacle dans ses batailles : le nom de l’adversaire, toujours ridicule, la doctrine combattue, réduite à une proposition (l’ironie voltairienne est toujours la mise en évidence d’une disproportion ) ; la multiplication des coups, fusant dans toutes les directions, au point d’en paraître un jeu, ce qui dispense de tout respect et de toute pitié ; la mobilité même du combattant, ici déguisé sous mille pseudonymes transparents, là faisant de ses voyages européens une sorte de comédie d’esquive, une scapinade perpétuelle. Car les démêlés de Voltaire sont non seulement spectacle, mais spectacle superlatif, se dénonçant soi-même comme spectacle, à la façon de ces jeux de Polichinelle que Voltaire aimait beaucoup, puisqu’il avait un théâtre de marionnettes à Cirey. »

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Rien à objecter ici, sauf que nous allons écrire, au contraire : en somme, ce qui nous ramène à Voltaire, c’est qu’il fut un écrivain heureux. Vous ne vous y attendiez pas ? Moi non plus. Le temps a ses raisons que la déraison prépare. On insistera donc sur : « spectacle superlatif se dénonçant soi-même comme spectacle », chacun devant savoir que la mouche ne raisonne pas bien, à présent ; qu’un homme bourdonne à ses oreilles. Voilà plus d’un siècle qu’on vous l’a dit. En vain, semble-t-il.

(à suivre)

1989
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Voltaire, affiche de Savignac réalisée pour l’exposition Voltaire à la Bibliothèque nationale à Paris, en 1979.
En illustration de l’intervention de Sollers "Pour célébrer la vraie Révolution française"
(dans L’Infini n°25 consacré à Voltaire, printemps 1989) [17]

Pour célébrer la vraie Révolution française

Sollers parle du n° 25 de L’Infini

Emission Panorama sur France Culture (41’).

Nous sommes au printemps 1989. Sollers vient également de publier Sade contre l’Etre suprême.

Où il est question du XVIIIe siècle, de Sade, de Restif de La Bretonne, de Marat, de Voltaire (pas de gauche, pas de droite ; du centre ? [18]), de L’Infini, de l’Encyclopédie, de Barthes, de Céline...

« Il faut ramener Voltaire » (Sollers)
« Le progrès vers Voltaire est un progrès vers moi-même » (Nietzsche)


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Crédit : archives de Dominique Brouttelande

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Illustration : Picasso : « Maternité » (JPEG) Extrait du recueil Improvisations, Gallimard, Folio/Essais, 1991 dans lequel Sollers a rassemblé ce texte et d’autres publiés antérieurement en revue ou magazine.


oOo

« Il faut propager la dérision, l’ironie, parce que le reste ne sert plus à rien. Il faut Voltaire pour réveiller les gens. »
Ph. Sollers

L’Humanité du 7 octobre 1994.
In Sollers au Pays de Voltaire où Sollers exprimait son soutien à la femme-écrivain Taslima Nasreen objet d’un « délire étatico-religieux », alors que l’on commémorait l’année du tricentenaire de la naissance de Voltaire.

Goethe : « L’ironie est le grain de sel nécessaire pour que la nourriture qu’on vous sert soit mangeable ». (PNG)

« l’Ironie, grande arme des Lumières contre le faux sérieux, cul de plomb de l’esprit grégaire. » (PNG)
Ph. Sollers

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[1] Reviens Voltaire !.

[2] Grasset.

[3] « Il faut reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur, ou n’en point reconnaître du tout. » Sur l’athéisme, dans Mélanges, Pléiade, 1961, p. 1108.

[4] L’attitude de Voltaire à l’égard de l’Eglise catholique a toujours été ambivalente. Pour sa critique des "préjugés" propres aux juifs et aux chrétiens, il faut lire Examen de Milord Bolingbroke ou Le tombeau du fanatisme (1736), dans Mélanges, Pléiade, p. 1001 et sqq. Nietzsche a dû le lire et s’en inspirer.

[5] Pour se faire une idée juste lire : Voltaire, Extraits des sentiments de Jean Meslier dans Mélanges, Pléiade, p. 455 et sqq.

[6] Parfois, on entend : « Voltaire, ce salopard » sic. Là, Onfray ne se retient plus.

[7] Il est quand même curieux qu’Onfray qui prend soin de mettre une phrase de Nietzsche en exergue de chacun de ses livres n’ait pas retenu celle-là.

[8] Nietzsche salue aussi en Voltaire « le dernier écrivain à avoir, dans le traitement de la prose oratoire, l’oreille grecque, la conscience artistique grecque, la simplicité et la grâce grecques ; comme il fut encore un des derniers hommes à savoir concilier la suprême liberté d’esprit avec une mentalité résolument anti-révolutionnaire, sans être ni lâche ni inconséquent » (§ 221, La révolution dans la poésie.

[9] Onfray n’est pas en reste sur Sade mais c’est une autre histoire. Cf.Note à : " Il n’y a pas d’autre inconscient que l’inhibition à lire Sade ".

[10] Hadjadj, dans le même numéro d’art press, écrit, par ailleurs, un bel article sur Prélude à la délivrance de Meyronnis et Haenel.

[11] Voici l’article complet du Dictionnaire philosophique consacré aux Juifs.

Voir également les notes précédentes où nous donnons les références des textes où Voltaire critiquent les autres religions.

[12] Sur la question du racisme de Voltaire, on fera bien de relire les propos de Léon Poliakov :

« [...] pour ce qui est de sa structure intellectuelle, en tant que vision du monde, le racisme est une invention moderne, très précisément un enfant des Lumières. C’est l’oeuvre de gens comme Voltaire, Kant, Buffon, Linné. Ils y ont contribué, chacun à sa manière. Il semble que Rousseau soit le seul à y avoir échappé...
Avant le XVIIIe siècle, la notion de race n’existait pas. [...] »
(Léon Poliakov, in De Sartre à Foucault. Vingt ans de grands entretiens dans Le Nouvel Observateur, Paris, Hachette, 1984, pp. 293-295).

[13] Pièce que Nietzsche — dont " l’hitlérisme " a aussi " compilé " les écrits — aimait beaucoup. Cf. Humain trop humain, § 221.

[14] Sur les contradictions de Voltaire lui-même on lira avec intérêt la belle conférence de Stéphane Lojkine Voltaire et les Juifs, le côté obscure de la force voltairienne, prononcée à l’université de Tel-Aviv, le 10 novembre 2008.

[15] Propos très proches de ceux d’Helvétius lui-même (et que cite Onfray) : « Tout grand talent est en général un objet de haine ».

[16] Note de V.K. (27-03-07) : " Le principe d’ironie ", un texte de Ph. Sollers de 1989, toujours d’actualité comme l’évoque, avec justesse, A. Gauvin en commentaire de l’article "Drôle de rêve" : un ressort essentiel de l’écrivain et du personnage de Sollers.

[17] Repris dans Improvisations juste après Le principe d’ironie.

[18] 2006, Sollers, dans Rallumons les lumières : « La droite (comme on dit) n’aime pas Voltaire : trop fluide, trop intelligent, trop sarcastique. La gauche (comme on dit aussi) l’aime encore moins : trop libre, pas assez maudit, et, surtout, mort riche. »

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