![]() Méditerranée. Le texte de Philippe Sollers (1963)
« Je revois ce film toujours avec stupeur. J’ai oublié à chaque fois quelque chose. Que les pyramides apparaissaient là, qu’il y avait toute une méditation sur les dimensions. J’oublie toujours que je me suis servi du Livre des morts égyptien et que je regardais ça avec beaucoup d’attention pour savoir comment on pouvait faire fonctionner hiéroglyphiquement le film. J’oublie toujours l’envie portée sur le rassemblement le plus vaste possible, sur une sorte de méditation historiale. Méditerranée, c’est un titre comme ça, et là on avait envie, vitalement, de retrouver quelque chose de la ferveur, de la magie opératoire des mythes eux-mêmes. Donner à cela une sorte de force anti-cinématographique, anti-spectaculaire. » Philippe Sollers, Rétrospective Pollet (2001). On le sait : le texte qui accompagne Méditerranée est de Philippe Sollers. Mais pourquoi et comment s’est faite cette intervention ? Dans L’Entre-Vues, livre réalisé, en 1998, par Jean-Daniel Pollet et Gérard Leblanc, Pollet donne quelques explications. Pollet songe d’abord à mettre un commentaire issu de l’oeuvre de Gorges Bataille. Il se rend compte que ça ne marche pas : « Q : À quel stade de l’élaboration du film est intervenue la collaboration de Philippe Sollers ? Après m’être planté avec Bataille et surtout par peur du vide. Je voyais ces bouts d’images muets, il y en avait trois quarts d’heure, c’était fini. Mais le vide. Il fallait que quelqu’un appuie ce film. Je n’ai pas compris encore pourquoi je me suis planté avec Bataille. Pourtant je le connaissais bien, j’avais presque tout lu de lui, mais jamais je n’ai trouvé de lien, de collage entre Bataille et Méditerranée. Je m’en suis lentement libéré et j’ai pensé alors qu’il manquait à mon film son double en parole. C’est là « que la réalité première vint au secours de la fiction et que l’imprévisible eut lieu » (Durrell) R : Je connaissais Sollers depuis dix ans (Plutôt cinq que dix. [1]). On se rencontrait par hasard, simplement parce qu’on était de la même génération et qu’on avait les mêmes amis (Par hasard ? Il faudrait voir. [2]). D’abord, je pensais faire un film sans texte. Puis, j’ai fait un premier montage analogique, en oubliant toute idée de texte, mais tiré en arrière par ces fameux montages déductifs. C’est alors que j’ai pensé à Sollers et que je lui ai demandé de voir le film. Et puis ça a marché, c’est-à-dire qu’il y avait une correspondance entre son travail et le mien. Il a donc écrit un texte pour Méditerranée. Il en a écrit beaucoup trop, parce qu’il n’était pas conscient du temps qu’il fallait pour dire le texte qu’il avait écrit. Je l’ai raccourci, c’est moi qui ai instauré le système de répétition des phrases, parfois en coupant des bouts de phrases pour qu’elles ne soient pas identiques. » Dans un entretien qu’il accordera plus tard à Suzanne Liandrat-Guiges et Jean-Louis Leutrat, Pollet a ces mots étonnants (Tours d’horizon, Editions de l’oeil, 2004) : « Cinéma
Et il ajoute en note : « L’écrit reste plus longtemps que le cinéma. Il n’y a pas de procédé de conservation définitif pour les films. Je me souviens encore des articles de Rohmer dans les Cahiers intitulés « Le celluloïd et le marbre ». Tout est destructible alors que l’écrivain on peut le reproduire à l’infini : dans Méditerranée, ce qui restera dans cinquante ans ce sont les trois pages du texte de Sollers. Une partition, c’est pareil, ça se reproduit comme des petits pains, alors que le cinéma ça ne se reproduit pas à l’infini. Le sculpteur a le marbre, Rodin dans cent ans sera toujours là, tandis que Méditerranée ! » (Jean-Daniel Pollet, in Documentaires n° 12, p.52). Il existe plusieurs versions du texte de Sollers. J’ai reproduit ci-dessous celle qu’on peut entendre dans la version diffusée du film. Dans L’Entre-vues, Pollet et Leblanc ont publié une version qui comporte quelques variantes que j’ai signalées entre tirets. J’ai respecté la typographie et la présentation du texte qu’ils ont publié (notamment les points de suspension) [3]. Le texteUne mémoire inconnue fuit obstinément vers des époques de plus en plus lointaines. ÉCOUTER/VOIRL’impression d’ancienneté augmente. Pays multiples... faussement endormis... Et tout à l’air réglé du dehors...
On croit retrouver, survoler dans le noir
On y est... maintenant... On y marche. Une nuit...
Est-ce par là que l’on doit entrer ?
Tout se fait horizon... Tout se rapproche... Tout se hante. Sommeil par effacement...
Cependant en retrait, derrière le rideau,
Tout doit changer de dimension...
Cela continue donc
Rien n’est fermé... bien sûr...
Mais si l’on était regardé ?
Rien n’est fermé... dans ce glissement
[Si en même temps quelque part, quelqu’un se mettait tranquillement à vous remplacer.] [4] Rien n’est fermé... dans ce glissement sourd...
Tableaux ramenés et lentement rapprochés
L’accumulation de mémoire se poursuit... monotone...
[Mais si l’on était regardé, Parole enfermée, basculant en surface.] [6]
Douleur dissimulée dans des paysages qu’on traverse sans pouvoir les atteindre. Eléments neutres, se tressant et se refermant avec une acuité décisive... évoluant ensemble vers un accord contrarié et sourd. On est maintenant de plus en plus remplacé
Derrière le rideau où il est encore
Contre toute attente, un reflux irrésistible...
Aujourd’hui... Autrefois... Ailleurs... Tandis qu’une clarté, un réveil aveuglant,
[1] Correction en marge de Pollet. [2] Correction en marge de Pollet. [3] La voix qui lit le texte de Méditerranée n’est pas mentionnée au générique. Ce n’est pas celle de Sollers, mais celle d’un architecte, ami de Pollet, « qui n’est pas un professionnel ». « Là je ne me suis pas trompé », dira Pollet. Tours d’horizon, op. cit., p. 153. [4] Absent de la version Pollet-Leblanc. [5] Version Pollet-Leblanc. [6] Absent de la version Pollet-Leblanc. [7] Version Pollet-Leblanc. [8] Version Pollet-Leblanc. [9] Absent de la version Pollet-Leblanc. |
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