Cycle Nabe-Sollers, Kirk Douglas
Journal intime 4, Kamikaze


Lundi 23 janvier 1989

[...] Sollers ne me donne pas Le Lys, il me l’a envoyé chez moi. Il m’offre Le C ?ur absolu, repris par Folio. Il est très content de la couverture : ( un Manet qu’il a retrouvé). (JPEG) Nous parlons de l’Apostrophes de vendredi. Il passe avec Séguéla et Kirk Douglas ! Un écrivain entre un publicitaire et un acteur de cinéma !... Je lui donne mon avis : attention à Pivot qui va rejeter Sollers dans l’archaïsme littéraire et hexagonal pour mieux valoriser la star Douglas, son cinéma et ses femmes. Sollers m’apprend que Douglas a baisé Marlène, Marilyn, Gene Tierney, etc. Ça va être dur de rivaliser ! Et en playboy, même à 75 ans, Douglas tient le coup. Et Séguéla dans les pattes ! Et Vladimir Volkoff !... Cet orthodoxe risque de s’attacher la complicité de Kirk Douglas qui est d’origine russe.
- Oui, mais il est juif ! bondit Sollers. Donc, avec nous !

(JPEG)
Kirk Douglas, 1955
Sur le plateau de la Warner

On rigole... Le malheur, c’est que Sollers ne sait rien du tout du cinéma et ignorait même que Douglas a joué des westerns haut de gamme, Van Gogh et l’Arrangement d’Elia Kazan. Il n’a pas vu le film. (JPEG) Je l’éclaire un peu sur la carrière remarquable de Kirk Douglas qui n’est pas une star surfaite d’Hollywood guimauve comme il le croyait, mais un vrai grand acteur. Sollers méprise trop le cinéma. Ça risque de le perdre ... Enfin, il verra bien. Ça peut être bon pour lui, si Pivot ne le ringardise pas trop.
- On le connaît, dis-je. Il nous aime mais aime encore plus nous rabaisser.
- Il nous aime... saignants ! dit Sollers.

Quatre jours plus tard...

Vendredi 27 janvier 1989

[...] Apostrophes avec Sollers et Kirk Douglas. Évidemment, Sollers s’en est très bien sorti, mais à quel prix ! D’abord ils avaient dîné ensemble avant, et visiblement on l’a « briefé » sur la carrière de Douglas dont lundi il ne connaissait rien. Et surtout, en grande putain, Sollers n’a pas arrêté de souligner que l’acteur était juif, lui lançant un « Shalom » et des « Fuck » d’une vulgarité étonnante. Tout en ronds de jambe et en copinage forcé. Cette putasserie ne m’impressionne pas. Les piques volaient de partout comme des flèches dans une bataille d’Indiens, mais bien trop subtilement pour que les gens remarquent autre chose qu’une excellente émission. Autour de la vedette Douglas, dure, agressive, orgueilleuse, yankee et juive, Sollers faisait merveilleusement illusion, grâce à Pivot qui en a fait le représentant de la littérature française ! Volkoff et Garcin inexistants, (JPEG) c’est Séguéla qui a pris toute la merde sur lui, se lançant dans une démonstration sur le fait qu’il n’est pas vraiment une « star », ce qui n’a pas du tout plu à l’intéressé. Le « fils du chiffonnier » s’est froissé ! Sollers est redevenu humain au moment de parler de ses livres. Humain, c’est-à-dire moins bon. Il a mal expliqué l’intrigue du Lys d’or et a parlé brièvement de la place de l’écrivain dans la société spectaculaire. Même Séguéla etalt prêt à demander pardon pour le mal qu’il a fait !... Bref, le climat est excellent pour sortir un pamphlet [1] contre les médias. Hélas, je suis certain qu’un minable universitaire ou journaliste, lui-même bien calme, bien raisonnable va faire passer le sien avant moi, comme dans du beurre... Profondément éc ?uré par l’habileté répugnante de ceux qui passent à Apostrophes sans dommage [2], je vais me coucher. Le sujet de mon principal rêve sera : pourquoi suis-je si con ?

Epilogue

Mercredi 1er février 1989

[...] Je suis dans une très grande forme qui gagne Sollers de vitesse. C’est moi aujourd’hui qui fais le feu d’artifice. D’abord quand il me dit bonjour, je lui réponds « Shalom  ! » et je lui donne mon sentiment sur cet Apostrophes particulièrement putassier... Il se défend d’avoir été téléguidé par la bande de Lévy en vue d’un troc secret mais reconnaît avec moi qu’il en a un peu trop fait sur le sujet. « Et je voulais rajouter « Pogrom ? Rome ! Shalom ! » Kirk Douglas l’a échappé belle... Je lui décortique l’émission, il n’en reste plus rien. Ça l’amuse beaucoup. Nous rions et Sollers est très fier de lui. Quarante photographies ont fixé le moment mémorable où l’acteur a embrassé l’écrivain à la fin de l’émission. Il paraît que Pivot a renversé son numéro au dernier moment, dans la loge quand il s’est aperçu que Sollers connaissait Douglas, sinon il y passait Sollers, le scénario que j’avais craint pour lui était en place : tout sur Douglas, un peu sur Séguéla et rien pour l’écrivain parisianiste et anachronique exécuté dans un coin.



L’Arrangement d’Elia Kazan

Le livre d’Elia Kazan est paru en 1967. Il le portera à l’écran en 1969 avec Kirk Douglas et Faye Dunaway dans les rôles principaux.

Qu’en a retenu la critique ?

« Quand la haine de soi d’Elia Kazan se transforme en furie créatrice »
Florence Colombani, Le Monde, 19.04.03

(JPEG)
Kirk Douglas et Richard Boo, L’Arrangement, 1969
Photo : Bernie Abramson


« En 1952, Elia Kazan témoigne devant la Commission des activités anti-américaines, livre les noms de collègues communistes et fait un serment d’allégeance patriotique. Les traces de cette trahison marqueront désormais son oeuvre, tout en lui donnant une ambiguïté, une complexité qu’elle ne possédait pas jusque-là, celle d’un homme à la recherche de lui-même et de ses racines, explorant ses doutes et ses conflits intérieurs.
L’Arrangement est une réflexion fiévreuse sur les compromissions de la vie, l’ambiguïté de la réussite, où l’autobiographie se masque à peine. »
Jean-Loup Passek

(JPEG)
Faye Dunaway, L’Arrangement, 1969, Warner Bros
Cr ?dit photo : MPTV.net


[1] Nabe en a un sous le coude, à publier

[2] ce n’avait pas été son cas

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