![]() Ainsi donc Mallarmé
Huile sur toile, 27,5 x 36 cm. Paris, musée d’Orsay [1]. En 1967, dans le numéro 31 de la revue Tel Quel, Sollers publie « Programme », une sorte de Manifeste en 16 points (4 x 4) dont l’objectif est de proposer la « théorie d’ensemble » d’une « histoire textuelle » ou « histoire monumentale » s’appuyant sur des textes en « rupture », une « rupture précisément situable » : La théorie envisagée a sa source dans les textes de la rupture et de ceux qui sont susceptibles de « l’annoncer » et de la « poursuivre ». Le choix de ces textes est fondé sur leur coefficient de contestation théorique-formelle (par exemple : Dante, Sade // Lautréamont, Mallarmé // Artaud, Bataille). D’où définition d’un avant/après qui doit renvoyer en fait et en même temps — par disparition de la position du discours comme vérité « expressive » et l’affirmation d’un espace textuel — à un dedans/dehors défini par la référence occasionnelle à d’autres cultures (c’est Sollers qui souligne) [2].
Deux noms sont alors clairement distingués : celui de Lautréamont et celui de Mallarmé (on notera ici l’absence de Rimbaud). Le « Programme » sera repris dans Logiques en avril 1968, puis, en 1971, dans L’écriture et l’expérience des limites, ce dernier recueil ne reprenant que les essais traitant des six noms mentionnés au « programme » (Dante, Sade, Lautréamont, Mallarmé, Artaud, Bataille). Mallarmé est abordé avec le texte de l’exposé que Sollers fit le 25 novembre 1965 à l’EPHE, lors du Séminaire de Roland Barthes : Littérature et totalité. Dans le premier "chapitre", intitulé précisément « la rupture » [3], on lit (c’est moi qui souligne) : Dans une constellation de noms qui rassemblerait Lautréamont, Rimbaud, Raymond Roussel, Proust, Joyce, Kafka, le surréalisme et ce qui est né avec lui ou à son contact, Mallarmé occupe, nous semble-t-il, une position clé et comme à égale distance de toutes les autres. Cette constellation n’est pas si incohérente qu’on pourrait le croire au premier abord : elle se déploie sur un fond philosophique et esthétique bouleversé par Marx, Kierkegaard, Nietzsche et Freud (plus tard par la linguistique) ; par Manet, Cézanne, Wagner, Debussy ; — fond qui lui-même renvoie à une mutation scientifique, économique et technique sans précédent. Nous disons que Mallarmé occupe dans ce mouvement une place éclairante, parce que nous croyons la plus explicite son expérience du langage et de la littérature, leur mise en question réciproque et l’exposition qu’il en a donnée. Nous allons essayer ici d’en approcher l’intention : celle de donner au verbe écrire, selon une formule de Roland Barthes, sa fonction intransitive, de communiquer à la lecture un sens absolument littéral ; de définir en somme, par une série de gestes pratiques et théoriques, un mythe cohérent qui réponde de l’ensemble de notre réalité. Si, en 1965, la « constellation » des noms propres cités est plus vaste [4], au sein de cette constellation, Mallarmé occupe alors, pour Sollers, « une position-clé », centrale, « la plus explicite » (c’est Sollers qui souligne). A leur manière, Jacques Derrida, en 1969, dans La double séance [5], puis Julia Kristeva, en 1974, dans La révolution du langage poétique, analyseront aussi en quoi réside cette « position-clé ». En 1998, dans Le drame de Mallarmé, revenant sur la religion positiviste qui se met en place au XIXe siècle (et impose son règne du faux), Sollers persiste et signe :
Personne, ou presque, ne voit alors passer Rimbaud. Il faudra d’autre part attendre les surréalistes pour que Lautréamont soit enfin un nom. La vraie révolution, pourtant, a lieu dans cette marge de l’Histoire, et elle s’imposera, avec éclat, en peinture (Manet, Monet, Renoir, Van Gogh, Cézanne) ; en sculpture (Rodin) ; en musique (Debussy). Or c’est bien Mallarmé (et nul autre) qui, en douce, accompagne et fonde ce changement capital. (je souligne) Igitur
Dans Littérature et totalité, Sollers met l’accent sur ce qu’il appelle « les postulats essentiels de [la] pensée [de Mallarmé] : l’impersonnalité nécessaire de l’auteur » :
En écrivant Hérodiade, en « creusant le vers », il a, dit-il, rencontré le néant, la mort. Evénement d’une portée plus étrange qu’il pourrait sembler. Car ce néant, cette mort (cette absurdité et cette folie) constituent le noyau du plus difficile de ses écrits : Igitur. Igitur, qui veut dire donc en latin, s’est comme substitué à un autre donc, celui présent dans le cogito de Descartes, Descartes qui est, avec Shakespeare, la référence incessante de Mallarmé. Avec Mallarmé, le « je pense, donc je suis » devient pour ainsi dire : « j’écris, donc je pense à la question : qui suis-je ? » ou encore : « qui est ce donc de la phrase « je pense, donc je suis ? ». » Ce donc, ce nom, cet Igitur, va être pour lui, nous le verrons, le langage ramené à son rôle conclusif, à son résumé ; lieu de la négation et de l’absence mais aussi de la conscience de soi dans la mort où l’on se fait « absoudre du mouvement », lieu de l’impersonnel conquis sur la « race » (c’est-à- dire sur l’histoire et la filiation biologique de l’individu) — expérience qui comporte d’ailleurs un risque grave et insoupçonné (Mallarmé parlera des « symptômes très inquiétants causés par le seul acte d’écrire »). Désormais va s’élaborer à travers lui une théorie et une pratique indissociables de la totalité littéraire, totalité qui va être la seule totalité possible de sens : « ce sujet où tout se rattache, l’art littéraire ». « Oui, que la littérature existe et, si l’on veut, seule, à l’exception de tout. » « Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre. » Comment nous faut-il comprendre ce tout (et l’exception qu’il commande) ? (p. 70) Le néant, la mort, Igitur, et « la Littérature », donc, « à l’exception de tout ». La question n’est pas du tout "littéraire", il s’agit, à travers l’écriture, d’une expérience fondamentale. Sollers note que Mallarmé « ira jusqu’à parler de théologie ». En août 2010, à l’ombre de l’Abbatiale d’Uzeste qui abrite le tombeau du pape Clément V (Dante le mettra en Enfer), je relisais Le rire de Rome (septembre 1992). Dans le quatrième entretien (il date du 7 mars 1984), Frans De Haes évoque Ignace de Loyola, la Trinité et le Canon de la messe qui « contient la formule du Sacrifice et de la Transubstantiation » et dont la partie centrale débute par « Te Igitur... ». Sollers se livre alors à une méditation théologique sur le Te Igitur de la Bible latine, l’Igitur de Mallarmé et le « cogito ergo sum » de Descartes (qui fonde philosophiquement — « historialement » — la métaphysique des Temps Modernes et sa religion de la science) : [...] L’épreuve de l’Igitur, c’est vraiment un drôle de truc... J’en ai parlé, autrefois, dans mon intervention sur Mallarmé en essayant de préciser que le choix de ce titre mallarméen (Igitur ou la Folie d’Elbehnon) mettait l’accent sur la crise du Cogito ergo sum vécue le plus radicalement qu’il est possible par un écrivain. Cet ergo n’est plus de mise dans la partie qui s’engage entre le corps, la pensée et le langage. Que ce DONC de la causalité explose, fait surgir, en latin (le latin décidément réserve encore bien des surprises), le lieu même de la causalité et non plus son épure mentale. Igitur, ça veut dire : c’est ainsi, donc... et en général ça s’emploie, c’est à vérifier dans le texte de la messe, pour résumer ce qui vient d’avoir lieu au moment même où on s’élance vers autre chose. Impossible d’y voir clair sans faire appel à la théologie. Et même à la théologie négative. Dans un passage de Paradis, Sollers évoque la figure de Maître Eckhart qui, lui aussi, écrivait (c’est ce que le pape Jean XXII lui reprochera). Comment échapper à « la sainte matrice » ? Il faut, là aussi, un DONC et sa répétition : [...] voilà nous y sommes voilà encore une fois le fond du débat il écrivait donc il osait donc il écrivait qu’il osait donc il prétendait être ce qu’il écrivait donc il signait donc il se donnait le droit d’exister donc il refusait la médiateté il défiait la sainte matrice incrustée la soupape de sécurité comment voulez-vous accepter ce genre d’excité [...] (je souligne) Six coups de « donc » comme autant de coups de dé ; écrire, oser, être, signer, exister : cela se joue, comme dans un défi, dans l’immédiateté de l’instant où d’abord ça s’écrit. Il y a, chez Sollers lisant Eckhart, une épreuve du donc comme il y a, chez Mallarmé, une « épreuve de l’Igitur ». S’il y a bien « une impersonnalité nécessaire de l’auteur », il y a donc aussi un sujet (« il s’agit bien d’un sujet »), un sujet qui est non pas la cause mais « la conséquence de son langage » (Littérature et totalité). Dans Le drame de Mallarmé (1998), Sollers rappelle le mot de Jean Paulhan « à propos des biographies successives de Mallarmé par le professeur Mondor » : « Mallarmé aurait été bien étonné d’apprendre qu’il avait eu une vie. » Et pourtant...
Cher Mallarmépar Jean-Paul Fargier et Françoise Dax-Boyer 1993, 22’. Production : LES CHEMINS DE L’IMAGE, VIDEO IMAGE
Vidéogramme réalisé à l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Stéphane Mallarmé (1842-1898) et de l’ouverture d’un musée dans sa maison de Valvin, située face à la Seine non loin de la forêt de Fontainebleau. L’intention des réalisateurs est de briser l’image de Mallarmé, poète éthéré, « apôtre d’une poésie profondément méditée mais impénétrable au profane », et d’évoquer un Mallarmé intime, de retrouver « une voix, une écriture qui conte l’aventure de la création ». Le film se construit autour d’un questionnaire proustien et propose des lectures d’extraits de poèmes : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Igitur IV, Le Tombeau d’Edgar Poe, des poèmes à Méry Laurent, ancien modèle de Manet, qui fut l’égérie de Mallarmé. Le comédien Christian Rist et l’écrivain Philippe Sollers en font des lectures contrastées. Extraits (durée : 3’01" — BPI) Les 14 premières minutes de la vidéo.
L’amour selon Mallarmépar Philippe Sollers Qui est Méry Laurent ? Tout simplement Anne Rose Suzanne Louviot, née en 1849 à Nancy, d’une mère lingère et d’un père inconnu. A quinze ans, la voilà mariée avec un épicier de douze ans son aîné. Il fait faillite, elle monte à Paris, c’est la fin de Napoléon III, le début d’une IIIe République terrorisée par le souvenir de la Commune. La jeune émancipée végète, s’exhibe plus ou moins nue au Châtelet, tombe sur un riche Américain dentiste, ex-proche de l’impératrice Eugénie, s’installe à ses frais, devient un modèle rapproché de Manet, une amie très intime de Mallarmé, tout en usant simultanément d’un certain nombre de figures locales comme Coppée ou, plus tard, Reynaldo Hahn. Elle est charmante, accueillante, habile, discrète, linotte, cocotte, centrale. Elle pourrait s’appeler Odette de Crécy ou Mme Swann. Ces messieurs passent par elle et, de temps en temps, par son lit. Tout cela, au fond, aurait pu être la banalité même, n’était la présence d’un génie. C’est donc Mallarmé qui s’exalte dans un langage destiné à faire date. Pour lui elle est « le Paon », « le petit Paon ». Il lui écrit sans cesse des cartons bizarres, condensés, elliptiques, électriques. Il n’y a sur rien presque de rapports entre nos pensées, et l’attrait seulement qu’en tant que femme tu as pour moi est merveilleux de survivre à cela, ce miracle subi représente assez généralement ce qu’on nomme de l’amour. L’amour comme « miracle subi », la formule est négative. Il faut dire que Mallarmé est on ne peut plus clair : Le coeur, je ne sais ce que cela signifie, le cerveau, avec je goûte mon art et aimai quelques amis. Pas le moindre pathos sentimental, donc : une action restreinte et directe. L’érotisme très singulier et violent de Mallarmé, c’est Méry. Elle devient pour lui, comme Albertine le sera pour le narrateur de la Recherche, une « déesse du Temps ». Le corps, le temps : dans une fin de siècle fermée, la pensée invente son rythme nouveau et inouï : Ton sourire éblouissant prolonge Il vient de loin, Mallarmé, d’une crise fondamentale, anéantissante, qui nous étonnera toujours. Sartre, on le sait, n’a guère cessé d’être fasciné par Mallarmé, ce virtuose du Néant ouvrant sur une expérience jamais réalisée quant à l’Etre. « La Destruction fut ma Béatrice » : qu’est-ce que cela veut dire ? Et comment un tel « triomphe de la mort » peut-il se concilier avec une apparente frivolité, fleurs, canot, promenades, petits cadeaux, billets d’amour ? Tout se passe comme si l’extrême tension de Mallarmé se déchargeait paradoxalement sous forme de traits, d’idéogrammes. Le soleil se cache un peu ; mais les arbres, tout à coup, jaunis et lumineux, le remplacent. Ou encore : Bonjour, Toi. J’ouvre les yeux et ta lettre. Mallarmé ne bavarde pas, ne « communique » pas, il flèche, il cible. L’existence, une mise à nu de mes fibres par un rêve littéraire excessif, ne m’accordent d’alternative que cette sensibilité aiguë, ou le vague.
Méry Laurent, vers 1888-1889
Le plus étrange est que Méry Laurent ait accepté de « résonner » ainsi, car, après tout, elle avait sa petite vie tranquille, ses amants réalistes et naturalistes, Mallarmé, dans son étrangeté invraisemblable, aurait pu lui paraître fou, ou sans intérêt. Un type qui vous écrit : « Ta voix qui me prend à la source de l’être, ta grande présence... » ou bien « Heureux pour qui, souriante et farouche / Méry Laurent met le doigt sur sa bouche » est quand même un cas. Méry aime ce cas. Elle sait lire entre les lignes. Mallarmé, par exemple, lui parle de sa chatte, Lilith, on est en avril : « Lilith me préfère les chats pour quelques jours encore ; mais se lassera et me trouvera ensuite du charme. » Le charme poétique adossé à la mort, tout est là : Malheur à qui n’est pas charmé Méry est un « trésor », un continent, la preuve qu’on peut comprendre sans comprendre, que la chair, en somme, peut dire oui, sans le savoir, à l’esprit. Je ne fais pas de littérature, dit une fois Mallarmé à sa correspondante, il s’agit de tout autre chose, et le « carton » contient plus de choses, dans son format, que tu ne serais capable d’exprimer avec des feuillets. « Je t’embrasse en appuyant », voilà. Parfois, il est à Honfleur, Mallarmé, avec sa femme et sa fille, il envoie des crabes à Méry. Il appelle sa femme « Madame Mallarmé ». Il écrit de Valvins : Paris, vois-tu, c’est toi et la musique. Ou encore : « Demain, j’ai un visiteur, un jeune poète » (il s’agit de Paul Valéry). Le voilà encore à Oxford, pour une conférence fameuse. Il se traite avec une distance ironique, stricte. S’il a failli mourir en tombant sous un train, il dit simplement : Ce qui m’embête, est que j’ai crié Oh ! la ! la ! mais non par peur, je m’en rends compte, pour donner une dernière fois de la voix. Le dandysme de Mallarmé est sans affectation, terrible, héroïque. Tous ces billets, ces quatrains, ces enveloppes rédigées en vers pour le facteur (« Villa des Arts, près l’avenue / De Clichy, peint Monsieur Renoir / Qui devant une épaule nue / Broie autre chose que du noir »), sont des signaux de maîtrise enjouée, victorieuse de l’illusion sociale ; une manière de surplomber le « chahut de la vaste incompréhension humaine ». Huysmans, dans une méchante note de carnet, prétend que Méry Laurent trouvait Mallarmé sale, et qu’elle ne lui a jamais accordé ses faveurs. Voilà qui est peu en rapport avec ce que l’auteur du Coup de dés écrit à son « petit Paon » : « Moi qui ne hais que la saleté et le bruit. » Mallarmé, l’anarchiste, touchait Méry d’une façon inimaginable pour ces messieurs du XIXe siècle (ce sont d’ailleurs les mêmes aujourd’hui). Il est bien question d’une « frigidité qui se fond en un rire de fleurir ivre ». Ou bien : « Si tu veux nous nous aimerons/Avec la bouche sans le dire. » Méry captait-elle ces messages ? Oui, c’est bien une langue secrète en plein jour. VOIR AUSSIMallarmé est un écrivain engagé. Zola, dans l’affaire Dreyfus, a accompli un « acte admirable ». Mais il y a plus essentiel : l’affaire du Balzac de Rodin. Le Rodin, vu spacieusement et à loisir, me manque beaucoup... Une oeuvre grandiose et éternelle, tu sais, en son abrupte sévérité. Et, le 14 mai 1898, une des dernières lettres à Méry : La goujaterie des Gens-de-Lettres envers Rodin est parfaite ; je n’en décolère pas ou ressens une honte, encore que je sois si peu un d’entre eux. Ah ! les seigneurs à tant la ligne devant l’évidence du génie qui ne leur doit jamais être qu’une mystification. Mallarmé montre rarement son indignation par rapport à l’atroce médiocrité de ses contemporains. Ici, c’est le cas. C’était, il est vrai, l’époque où le seul langage de contestation, parfois, était celui de la bombe. Philippe Sollers, Le Monde, 1er mars 1996.
Les mardis de Mallarmépar Jean-Paul Fargier Production : La Sept Arte, Réunion des musées nationaux, Musée d’Orsay, 1998. — Vidéo numérisée, couleur et noir et blanc, 27’. Tous les mardis, Mallarmé recevait, et on se pressait chez lui pour l’entendre. Renoir, Gide, Claudel, Henri de Régnier, Barrès, Debussy ou Valéry, ont été parmi les auditeurs de ces soirées. Mais seuls quelques participants, parmi les moins illustres, ont consigné par écrit les propos de Mallarmé. Dans leur journal ou leur correspondance, le poète américain Sadakitchi Hartman, le gendre de Mallarmé Edmond Bonniot, ou le poète français Jean de Tinan évoquent le Maître, debout devant le poële en faïence, enchaînant réparties, aphorismes, jugements, anecdotes, sentences et souvenirs. Un travail vidéographique mêlant photos, objets, dessins, gravures et prises de vues réelles tente de restituer le lieu, la petite salle à manger, son mobilier, et le rituel des soirées avec les chaises qu’on apporte, le punch qu’on offre, le tabac qu’on fume. Jean-Paul Fargier rassemble à nouveau ces auditeurs prestigieux dans le décor qu’il a reconstitué. Textes extraits de : « Notes sur les mardis de Mallarmé » par Edmond Bonniot (revue Les Marges, 1936) [10]. Extraits (durée : 14’59" — Archives A.G.) Le drame de Mallarmépar Philippe Sollers « Pour être juste avec Mallarmé, il faut le "sortir" de son existence et de son contexte social, et non pas le réenfermer dans ces coordonnées moisies », affirme Philippe Sollers. Pour avoir quelque utilité, une commémoration, avec son cortège de publications et de manifestations, devrait être le moment propice pour accomplir cette tâche. On se souvient du mot exagéré et drôle de Jean Paulhan, à propos des biographies successives de Mallarmé par le professeur Mondor : « Mallarmé aurait été bien étonné d’apprendre qu’il avait eu une vie. » Mais non, pas si étonné que ça. Il devait bien se douter que, malgré sa passion, il serait, lui aussi, mis en spectacle. Il se demanderait simplement, un siècle après, à quoi correspond sa longue ascèse, son sacrifice physique, son étranglement voulu jusqu’à la mort. Il relirait avec détachement sa propre aventure sur fond de celle de son temps comme fatalité. Il commenterait ce que les imbéciles appellent son échec, supérieur, bien entendu, à toutes les réussites. Surtout, il réfléchirait à ce que Sartre a admirablement écrit de son époque. Analyse lucide et terrible, qui n’a qu’un seul défaut : supposer qu’à la bourgeoisie peut succéder, en bon marxisme, le pouvoir d’une classe émancipatrice de toutes les autres, le prolétariat. On a vu la suite, et comment nous en sommes arrivés à l’ère du tout-communication pour classe moyenne universelle, c’est-à-dire à la négation renforcée de la poésie. Mallarmé, dans la société de son temps, est une énigme. La bourgeoisie, après 1848 (et ce sera pire après la Commune), a décidé une contre-révolution précieuse et ésotérique. Hugo la gêne, et la gênera toujours. C’est le moment (qui dure encore) où les poètes deviennent des négativistes boudeurs. Sartre : « La bourgeoisie, ne pouvant fonder ses privilèges sur l’Etre, prétend se distinguer du populaire par les privations qu’elle s’inflige et les tabous qu’elle dresse, c’est-à-dire par la Négation. » Dans la mondanité ambiante, on a choisi de « parler pour ne rien dire ». En poésie, il ne sera question que d’exil, d’idéal, d’insatisfaction, d’amour impossible, de désespoir, de mélancolie. Sartre, toujours : « Cette absence ou refus généralisé de l’expérience n’est pas une présence réelle en quelque lieu éloigné ; c’est une fausse non-présence en ce lieu-ci. » C’est le temps, qui ne demande qu’à revenir, de « l’organisation scientifique de l’humanité ». Auguste Comte, Sainte-Beuve, Renan, Taine sont les prêtres de la nouvelle religion. On est positiviste : le poète est un malade maniaque (Baudelaire), un dépravé alcoolique (Verlaine). L’autre face de cette austérité pompeuse est, logiquement, l’expansion du réalisme et du naturalisme. La clarté doit guider le peuple : Mallarmé sera donc « l’obscur ». S’il veut survivre, il doit donc constamment se battre sur deux fronts (c’est-à-dire contre deux normalisations complices). En réalité, ce qui se joue, sur fond de haine de soi et de l’autre, est, comme le dit encore Sartre, « plus encore que l’autodomestication de l’homme, son abolition et son remplacement par un robot ». Cette crise est donc profondément religieuse, et c’est d’ailleurs le moment où « le Dieu sévère du protestantisme plaît dans la mesure où, dans la suppression des intermédiaires, il revient à meilleur marché ». Personne, ou presque, ne voit alors passer Rimbaud. Il faudra d’autre part attendre les surréalistes pour que Lautréamont soit enfin un nom. La vraie révolution, pourtant, a lieu dans cette marge de l’Histoire, et elle s’imposera, avec éclat, en peinture (Manet, Monet, Renoir, Van Gogh, Cézanne) ; en sculpture (Rodin) ; en musique (Debussy). Or c’est bien Mallarmé (et nul autre) qui, en douce, accompagne et fonde ce changement capital. Pour être juste avec Mallarmé (plus juste que Sartre), il faut donc le sortir de son existence et de son contexte social, et non pas le réenfermer dans ces coordonnées moisies. La tendance actuelle est en effet de noyer autant que possible le poisson : le Musée d’Orsay en est la preuve. Lautréamont et Rimbaud sont replacés de force dans le XIXe siècle, dont ils n’auraient jamais dû s’échapper, Mallarmé idem. On n’est donc pas très rassuré de lire sous la plume du dernier biographe de Mallarmé la phrase suivante : « Mallarmé ressent, devant cette gouape provinciale [il s’agit de Rimbaud], comme un relent de l’insurrection communarde, dont la révolte lui a paru si incompatible avec l’exercice de la poésie. » On croirait lire un traumatisé de Mai 68. C’est, en effet, le thème à la mode. Mallarmé, c’est évident, vit un drame mystique très éloigné des préoccupations d’ordre ou de subversion de son temps. Et pourtant, la subversion, c’est lui ; la proposition d’un nouvel ordre passé par l’épreuve de la folie, lui encore. Position impossible ? Sans doute, mais il faut affirmer l’impossible. L’ancienne raison ne tient pas, la représentation elle-même a changé de scène, le bavardage et la bêtise s’étendent (« Il y a trop de bêtise dans l’air ici, pour un éclair qui les déchire une fois par an, peut-être »), le faux impose son règne, et « Dieu se retrouve aujourd’hui en Démon, or et ordure ». Nous entrons dans l’océan de l’inauthentique, c’est-à-dire de la haine de l’art. Or « la Poésie est l’expression par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Authenticité ? Ouvrez les yeux, voyez ce tableau de Manet que les contemporains ne savent pas voir : « L’air règne là en réalité absolue, comme possédant une existence enchantée. » Tout le monde se rue sur le faux ? Mallarmé se retranche. Leconte de Lisle le trouve « plus doux, plus poli et plus insensé que jamais avec de la prose et des vers absolument inintelligibles, une femme et deux enfants, dont un non encore venu au monde, et pas un centime ». L’enfant « non encore venu au monde » ne vivra que neuf ans. C’est Anatole, la grande souffrance de la vie de Mallarmé, sur qui a été tiré cette « flèche terrible ». Le Tombeau d’Anatole est un texte brisé, hâtif, bouleversant, un des plus importants de Mallarmé comme Igitur et Un coup de dés. La folie, le vertige, la mort, le tout dans un calme convulsif, voilà la nouvelle écriture : « Qu’une moyenne étendue de mots, sous la compréhension du regard, se range en traits définitifs, avec quoi le silence. » Mallarmé, dans sa recherche musicale fondamentale, a appelé sa façon d’être « l’action restreinte ». Il a, en apparence, les défauts de son temps, mais c’est pour se sauvegarder, « multiple, impersonnel, pourquoi pas anonyme ». Il a ce mot très révélateur : « Une noblesse, désormais, se passera du nom. » Il peut agacer avec ses vers de circonstance, mais voici Un coup de dés auquel on revient toujours comme à un grimoire d’une audace inouïe. Le drame se joue à l’intérieur, une chambre et une tête humaine sont devenues le cosmos et les galaxies, une « plume solitaire éperdue » trace un testament de marin perdu dans l’espace. M. Mallarmé, une fois rentré chez lui, après ses cours de professeur d’anglais, devient un personnage shakespearien, un Roi Lear en pleine tempête, pris dans un « tourbillon d’hilarité et d’horreur ». Il s’affronte au temps lui-même : « Rien n’aura eu lieu que le lieu. » L’effet est aussi extraordinaire qu’une pensée de Pascal brusquement visualisée, le pari sur papier, le Mémorial repris dans la glace. La conclusion : « Toute pensée émet un coup de dés », résonne de très loin et dans un futur dont nous n’avons pas le code. Il s’agit de « vaincre le hasard mot par mot », de réveiller toutes les possibilités magiques du langage qui sont en train d’être dilapidées, tant il est vrai que « tout se résume à l’esthétique et à l’économie politique ». L’économie politique, on le vérifiera de plus en plus, c’est la mort. L’esthétique, la vie. Mais il faut maintenant arracher la vie à la mort, la jouer comme si elle était l’objet d’un naufrage. « J’ignore ce que c’est que le public. J’ignore la Comédie-Française. Je n’habite pas Paris, mais une chambre ; elle pourrait être à Londres, à San Francisco, en Chine... » Vous vivez donc une crise morale ?, demande-t-on à Mallarmé. Il répond : « Une crise est la santé, autant que le mal. » Contre le faux jour du spectacle totalitaire en formation, il a « imploré la grande Nuit, qui [l’] a exaucé et étendu ses ténèbres ». Son écriture est ainsi toujours marquée par un « esclaffement sombre », jusque dans cette précision érotique : « Je n’admets qu’une sorte de femmes grasses : certaines courtisanes blondes, au soleil, dans une robe noire principalement qui semblent reluire de toute la vie qu’elles ont prise à l’homme, et, ainsi, sont dans leur vrai jour, une heureuse et calme Destruction. » A l’un de ses correspondants, Mallarmé écrit un jour : « J’ai presque perdu la raison et le sens des paroles les plus familières. » Il est là, pourtant, discret, généreux, enjoué ; il ne cède pas. A l’un de ses jeunes auditeurs du mardi, Paul Claudel, alors à Shanghaï, il écrit : « Vous me manquez aussi parce que vous auriez une façon de hausser les épaules furieusement, là, sur le petit canapé, laquelle me réconforterait intimement. » D’un autre côté, à Zola, au moment de J’accuse : « Le spectacle vient d’être donné, à jamais, de l’intuition limpide opposée par le génie au concours des pouvoirs. » Contre le « concours des pouvoirs », une nouvelle génération se lève. Le Coup de dés est un signal de renaissance imminente (pas de NRF sans Mallarmé, mais pas de surréalisme non plus). Pierre Louys a peut-être trouvé, pour le saluer, les mots les plus justes : « Je vous regarde non pas comme un écrivain, mais comme la Littérature même. » En juin 1898, trois mois avant sa mort, Mallarmé reçoit la première édition de Rimbaud : « Le voici, l’incomparable livre, l’aérolithe chu de quels espaces ! » Le XIXe siècle, même s’il s’obstine à se prolonger parmi nous, a vécu. Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 18 (ou 25 ?) septembre 1998. ![]() Épreuve d’époque sur papier citrate. [11]. Mallarmé le clair obscurpar Jacques Drillon Tout a commencé dans la clandestinité, comme une secte. On se passait ses sonnets, le « Faune », ses poèmes dispersés, comme des initiés s’échangent des talismans. Le silence des sarcasmes qui l’étouffaient avait, lui, quelque chose de barbare. Le temps passant, la magie a fini par opérer. Mais les réputations ont la vie dure. Parmi les poncifs qui poussent comme du lierre autour du haut fût mallarméen, l’« obscurité » de sa poésie n’est pas le moins résistant. On en dit autant des films de Godard. L’étrange est plutôt que l’on comprenne tout d’un film de Claude Zidi, où il n’y a strictement rien à comprendre. Il est vrai néanmoins que l’idée faite musique — et c’est dans cette transformation passablement alchimique, occulte, que réside toute la force de sa poésie — fait vibrer en nous des fibres assez rarement sollicitées... Hors cela, pourquoi Mallarmé est-il « obscur » ? Parce que la comparaison le cède à la métaphore ? Parce le contenant est pris pour le contenu, et vice versa ? Parce que, en un mot, le visage s’efface derrière la figure ? En partie. Mais Baudelaire aussi est métaphorique, et pourtant clair. Non, Mallarmé semble obscur parce qu’il écrit obliquement, en expliquant tard ce qu’il dit tôt, en masquant sous le papier, comme les fils d’une broderie, les liens logiques et chronologiques. Exemple : « Quelle soie aux baumes de temps Quelle est cette soie ? C’est un drapeau. Comment le savoir ? Faut-il se résoudre à lire le livre admirable de Paul Bénichou (« Selon Mallarmé », Gallimard), qui aplanit délicieusement toutes les difficultés, sonnet après sonnet ? Ou chercher encore, lire et relire ? L’explication viendra quatre vers plus loin : « Les trous de drapeaux méditants... » « Nommer un objet, dit Mallarmé en 1891, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. » « Peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit. » Quant à ressentir, quant à jouir, cela ne s’explique, ne s’ordonne ni ne se délègue. « Je fais de la musique, et appelle ainsi l’au-delà magiquement produit par certaines dispositions de la parole. [...] Je ne suis pas obscur, du moment qu’on me lit pour y chercher ce que j’énonce plus haut. » On vit donc de plus en plus de monde aux mardis de la rue de Rome. Dans les expositions du musée de Sens, dont on reverra les pièces au Musée d’Orsay, on montre de nombreuses photos de Mallarmé chez lui, à côté de la fameuse cheminée, ou du poêle où il s’appuyait, debout toute la soirée, vénérable, pendant les improvisations dont Villiers de L’Isle-Adam lui avait enseigné l’art. Les regards admiratifs se multipliaient : Villiers, justement, et Paul Fort, Verhaeren, Maeterlinck, Whistler, Gauguin, Verlaine (parfois), Barrès, et puis plus tard Fénéon, Ghil, Laforgue, Vielé-Griffin, Tailhade, Schwob, Wilde, Jarry, Debussy, Valéry, Claudel... Ils n’étaient pas fous. Paul Fort n’était pas un intellectuel (entendez un cochon d’intellectuel), ni Maeterlinck, ni Jarry, qui n’avait chez lui, pour toute bibliothèque, que quelques volumes de la Bibliothèque rose. Mais ils aimaient cela. Ils y « jouissaient », comme dit Mallarmé. Et puis enfin, tout n’est pas « difficile », dans son ?uvre. On y trouve des vers sublimes, comme « Au ciel antérieur où fleurit la Beauté... »
« Toi qui sur le Néant en sais plus que les morts » « Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre, qui n’exigent pas le moindre effort, et dont c’est peut-être le seul défaut. « La littérature existe et, si l’on veut, seule, à l’exception de tout. » Toute sa vie, et Jean-Luc Steinmetz le montre, dans une récente biographie qui bravement postule au titre de définitive, Mallarmé dut lancer les vagues de la « pure notion » contre des falaises imperturbables. Porter son nom, d’abord, et pour cela il était « mal armé », notre poète. Et puis grandir, apprendre, jouer, toutes choses difficiles. Doubler, tripler ses classes. Faire des rédactions : « Je faisais des narrations de vingt pages », et donc se faire détester des professeurs. Heureusement, il y a les vacances — et les vers, composés ou recopiés. Et aussi les petites amies, dont on parle en anglais, par pudeur : « I passed a night with Emily. » Puis, datés du 26 décembre 1860, les « premiers pas dans l’abrutissement ». Perdre sa mère (« Embarrassé de mon manque de douleur »), sa soeur Maria, 13 ans. Il fallait manger, ensuite. Il évite Charybde (les contributions directes) pour Scylla (l’enseignement). Mallarmé prof d’anglais, et pendant près de trente ans. Un monde. Il demande Saint-Quentin, il obtient Tournon, en Ardèche. C’était déjà comme cela, en 1862. Les mutations, les congés, les inspecteurs, la neurasthénie, le chahut permanent dans les classes. On se marie. Le reste suit ; dans une des expositions, on voit à l’entrée une lettre autographe, à en-tête rouge, adressée à sa belle-mère : « Ma bonne petite Maman, Nous avons notre petite Geneviève depuis hier soir à huit heures. » Il y aurait beaucoup à dire sur cette simple phrase de faire-part. Le choix du présent : « nous avons », et non pas « nous avons eu » ; et puis : « notre » et non pas « une ». Tendresse instantanée. Peu de pères seraient capables d’une telle phrase. Geneviève, « Vève », devenue sa « secrétaire », le suivra parfois dans la maison de Valvins, son refuge au bord de la Seine, à la hauteur de Fontainebleau, à peu près, et qu’on peut visiter. On voit sa chambre, meublée en « Louis XVI de campagne »... Sur une porte de verre, on a représenté l’ombre du poète, si bien qu’on croit toujours le voir apparaître. Voici le fameux éventail de Mlle Mallarmé, de Vève, en nacre bordé d’or (1884), sur lequel son père a noté quelques quatrains admirables. En voici un : « Sens-tu le paradis farouche
Stéphane Mallarmé assis tenant un billet, le 22 avril 1893
Il n’y a là aucun de ces objets neufs qui font peur, « avec leur hardiesse criarde ». Tout est vieux, patiné, branlant, usé, chez « le Montreur de choses Passées ». Tout est dans cet état de décadence, de « chute », qu’il préférait à tout, évoquant « les derniers jours alanguis de l’été », « la poésie agonisante des derniers moments de Rome »... Quand il n’est pas enrhumé (il dit « influenzé » ), il y canote ; la « fluide yole à jamais littéraire » dont parlera Valéry s’appelle le « SM », d’après ses propres initiales, faut-il supposer ! Il y jardine, il y écrit. Il y mourra. Devant, des buis, des marronniers, et puis, à quelques pas, la Seine, large, grasse, absolument immobile. Derrière, un charmant jardin de curé, rectangulaire, clos de murs, tout planté de pelouse et de pommiers, de fleurs et d’arbustes, où l’on se promène comme chez soi, où l’on s’assied. On prend une pomme en se disant : mangeons un fruit du jardin de Mallarmé. Faire cela une fois dans sa vie. Professeur chahuté, donc, « accablé de papier mâché et de huées », dit-il de lui-même, « Hamlet en toge », écrit Steinmetz, qui cite maint rapport d’inspection. Rien de plus intéressant qu’un rapport (d’inspection, de lecture, de police). « M. Mallarmé paraît savoir l’anglais, mais il l’enseigne avec négligence ou sans méthode. J’ai été frappé du peu de progrès de ses élèves. La pratique de la langue est à peu près nulle dans ses cours. » Mallarmé fut au demeurant un magnifique angliciste, qui rumina toute sa vie, et traduisit, les textes d’Edgar Poe. Il écrit « l’Après-Midi d’un faune ». La Comédie-Française le refuse. Debussy l’acceptera. Il travaille à son « Hérodiade », qu’il n’achèvera jamais : « J’en étais à une phrase de vingt-deux vers, tournant sur un seul verbe. » La tâche qu’il s’impose a quelque chose de surhumain, de refonder le théâtre aussi, qui ne le satisfaisait pas, Maeterlinck excepté. Après l’une d’entre elles, et à propos du néant, il écrit le fameux « Sonnet allégorique de lui-même », dit « Sonnet en x » : les rimes masculines sont en ix ou yx, et or ; les féminines en ixe et ore. Il écrit une masse extraordinaire de petits poèmes de circonstance — qu’on ne lit jamais, à tort : sur des galets d’Honfleur, des boîtes de fruits glacés, des photographies, dans des albums, pour des fêtes, des anniversaires, pour accompagner des envois de fleurs — il est fou de fleurs — ou d’oeufs de Pâques, des voeux de nouvel an : « Ce poème devenu prose, C’est une tournure d’esprit, un destin : faire des vers, faire « Don du poème ».
Mallarmé par Nadar, 1896
Mallarmé est alternativement stérile et fécond. Rêveur toujours. Il se guérit de l’impuissance par le travail — thérapeutique miraculeuse ! Plus les oeuvres sont monstrueuses, moins il les achève. « Igitur » (la nouvelle édition Pléiade réserve bien des surprises, pour ce poème-là), le « Faune », et puis bien sûr le « Livre », pour lequel il ne prend que des notes, enfin publiées (chef-d’oeuvre de minutie éditoriale !) : des pages de calculs, de plans, d’évaluations chiffrées (tomaisons, paginations, tirages, bénéfices, et jusqu’aux frais d’hôtel supposés)... Francis Ponge n’achèvera pas non plus son grand « Malherbe », son « Savon »... D’ailleurs ces deux-là font la paire, Mallarmé poète par métaphysique, Ponge anti-poète par philosophie, mais tous deux pareillement hantés par le langage, le premier voyant une page blanche dans la voile aurique de son bateau, le second dans la muraille où file le lézard... La page blanche, il la noircit de potins pour des journaux anglais, d’articles de mode, de réponses à des enquêtes. Sur le haut-de-forme (« Le monde finira, pas lui »), ou sur le costume féminin à bicyclette, qu’il formule ainsi : « Que préférez-vous, du pantalon masculin ou de la jupe ? » (Il répond : « Je ne suis devant votre question, comme devant les chevaucheuses de l’acier, qu’un passant qui se gare. » Il ajoute : « Mais si leur mobile est celui de montrer des jambes, je préfère que ce soit d’une jupe relevée, vestige féminin, pas du garçonnier pantalon, que l’éblouissement fonde, me renverse et me darde. » Le voilà dardé, Mallarmé.) Une des principales crises qu’il traverse, et qui le bâillonne avec toute la violence possible, comme une gifle de réalité : son fils Anatole, qui est né en 1871 (« Est-ce que Maman le sait ? », s’était inquiétée la petite Vève), tombe gravement malade. Mallarmé écrit déjà à l’imparfait. « Cet enfant charmant et exquis m’avait captivé au point que je le mêle encore à tous mes projets d’avenir et à mes plus chers rêves. » « Tole » agonise longuement, et s’éteint. Le poète prend des notes « pour un tombeau d’Anatole », qui ne sera jamais écrit, mais qu’on peut lire dans la nouvelle édition, qu’il faut lire, qu’on ne peut pas ne pas lire. Des mots jetés, le misérable sursaut d’un poète : « Non, je ne puis jeter terre de l’oubli », « Que jamais yeux futurs, pleins de terre, ne se voilent de temps ». Si « la souffrance des enfants, c’est le mal absolu », comme le dit Marcel Conche, qu’est-ce que leur mort ? C’est ici peut-être qu’il faut parler d’un autre poncif : l’inachèvement chronique dont souffrent certaines des plus grandes oeuvres de Mallarmé, et qui le fait passer pour un poète à moitié paralysé, improductif, inhibé. Et dire au contraire qu’il n’est pas d’oeuvre plus aboutie, jusque dans son inachèvement — signe, témoin, d’une exigence plus grande, presque démentielle. Vaut-il mieux, que la sienne, lire la poésie achevée, déjà morte, de Sully Prudhomme ? Projeter d’écrire, ce n’est pas écrire, peut-être, mais c’est exister. Et même les poètes existent. Quand la célébrité est venue, vers 1891, il est demandé partout, et presque débordé. Il donne des conférences en Belgique, puis en Angleterre, dans des collèges séculaires, où on l’attend comme le Messie (mais où il est finalement regardé avec incrédulité et ennui, comme un animal de zoo, et où, nous apprend Steinmetz, sa visite provoqua le vote d’une motion selon laquelle « dorénavant, on imposerait aux conférenciers pressentis de traiter de sujets plus accessibles à tous »). Il ne prisait guère l’« époque contemporaine » (voir l’article de Philippe Sollers). Et pourtant, l’on voit à Sens une foule de petites cartes à coins arrondis, de petites feuilles en hauteur. De quoi envoyer trois phrases. Venez, ne venez pas, merci, s’il vous plaît, je vous aime, où êtes-vous...
Non loin des portraits de Rochegrosse, de Renoir, de Gauguin, on aperçoit Méry Laurent, qu’il aima longtemps (liaison évitée, ébauchée, différée, « inachevée », elle aussi), avec son visage arrondi de partout. Voici un petit mot qu’il lui envoie, écrit de sa plume élégante et rapide, qu’inquiète seulement une manière de relever la finale des mots, en crochet de scorpion : « C’est un baiser pour ta fête, dégagé de tout bavardage, afin que tu le reçoives mieux et seule. » Au milieu des cartes postales, toiles, photographies, portraits, registres officiels, éditions originales, manuscrits, journaux, on découvre Marie, sa femme légitime, « titulaire d’un bureau de tabac », appuyée sur une console, résignée. Parmi les tirages originaux de Carjat, de Nadar, une photo de Valéry, le disciple bien-aimé et bien-aimant, en train de ramer dans le bateau de Mallarmé : de face, jambes écartées, en costume de bain à rayures, canotier sur la tête. Même les poètes rament extrêmement. Voici sa pipe, en écume de mer et corne, dont le fourneau semble poussé du front par un petit cheval sculpté, la pipe « d’homme sérieux qui veut fumer longtemps sans se déranger ». Souvenirs de la vie littéraire... Les visites quotidiennes de Mallarmé à Manet, pendant dix ans. Les banquets... La trace des lycées où il enseigna, Condorcet, Janson-de-Sailly, Rollin. Les concerts plus que fréquents, les ballets... Une édition complète du « Coup de dés », mise à plat sous une vitrine, qu’il lisait si « uniment » à Valéry, et qui fut la gloire de ses derniers jours. Un mot de Vève : « Ah ! Cher monsieur Mauclair, Père est mort ce matin. On l’enterre dimanche après-midi. Geneviève Mallarmé. » Et puis, vous pouvez sortir, aller voir une autre exposition, « Echos de Mallarmé », à l’opposé de l’archevêché. Beaucoup de calligrammes, d’enregistrements. Poésie sonore d’Henri Chopin, textes futuristes italiens, poèmes de Cummings et de Pound, des poésies spatialistes, des créations graphiques de Jean Vodaine, l’imprimeur-poète, des collages. Tout cela est venu, en droite ou courbe ligne, du « Coup de dés ». C’était il y a cent ans ; ce « fanatique du langage », comme disait Perse de Virgile, recommande de brûler tous ses papiers. Comme Virgile. Il n’en sera rien fait. « L’Enéide » non plus n’a pas été brûlée (quoique inachevée !). Quelques heures plus tard, il est pris de convulsions, de spasmes de la glotte. Le médecin le tient dans ses bras. Mallarmé prononce « sa » dernière phrase : « Docteur, ne trouvez-vous pas que j’ai l’air d’un coq, d’un Aïssaoua, d’un convulsionnaire ? » Aïssaoua ! Au moment de mourir ! Jacques Drillon, Le Nouvel Observateur du 17 Septembre 1998.
« A Mallarmé » par Renoir (1892)
LIRE AUSSI :
Le jeune philosophe Quentin Meillassoux pense avoir déchiffré le secret du poème légendaire de Mallarmé. Une démonstration virtuose doublée d’une méditation sur l’idée d’incertitude. Splendeurs de Mallarmé
Quentin Meillassoux
Il y avait le Mallarmé d’Albert Thibaudet, celui de Sartre. Il y avait le Mallarmé de Rancière, celui de Milner. Il y avait le Mallarmé de Mitsou Ronat, et de bien d’autres encore : il y aura dorénavant le Mallarmé de Quentin Meillassoux. Vous me direz pourquoi un nouveau livre sur Mallarmé aujourd’hui ? Et en quoi Mallarmé — ce mendieur d’Azur , cet aventurier de l’Absolu, ce chantre de la révolution du langage poétique — peut-il nous intéresser ? Mallarmé nous intéresse au titre de la place qu’occupe la fiction dans nos vies. Un jour qu’un enquêteur demandait à Mallarmé pour un journal ce qu’il pensait de l’explosion à la Chambre des Députés, le poète de la rue de Rome à Paris répondit : « Je ne sais pas d’autre bombe, qu’un livre ». La réponse est un peu courte au regard du 11 septembre. Mais elle l’est moins si on la rapporte à l’acte d’écrire qui ne saurait se satisfaire d’une simple représentation de ce qui est arrivé ou pourrait arriver. La fiction n’est pas la narration. Et le poème non plus. La poésie pour Mallarmé était une tâche spirituelle. Elle est une fiction subversive, elle est un drame capable de susciter le Hasard, en tout cas de le produire, sans que le poète de son vivant, l’ait forcément voulu ou prévu. Quentin Meillassoux est parti à la recherche de cette partition cachée dans « Le Coup de Dés » de Mallarmé... Il a mené l’enquête à la manière d’Edgar Poe... Son livre est éblouissant. Il nous dévoile la nécessité stricte du Hasard... et l’absolu contingence de la fiction. Les Nouveaux chemins de la connaissance (59’) Avec les voix de Jacques Rancière et Alain Badiou.
![]() Edgar Degas : Auguste Renoir et Stéphane Mallarmé dans le salon de Julie Manet, Vulaines-sur-Seine.
[1] Cf. Manet et Mallarmé : "la plus complète amitié". [3] Littérature et totalité fut tout d’abord publié dans le numéro 26 de Tel Quel (Été 1966). Il comprenait cinq "chapitres" : qu’est-ce que cela veut dire ?, la science, l’économie, le mythe, « l’interrègne ». Le nom du premier chapitre a été remplacé par « la rupture » dans la version définitive. En application manifeste du « Programme » de 1967. [4] Sollers abordera ce qui se joue à travers tous ces noms dans les décennies qui suivront. [5] Exposé du Groupe d’Études Théoriques de Tel Quel repris dans La dissémination. [6] La Bible. Ancien Testament. Traduction de E. Dhorme, Gallimard, La Pléiade, tome I. [7] Le rire de Rome, Entretiens avec Frans de Haes, Gallimard, coll. L’infini, 1992, p. 90 et suivantes. [8] Cf. IRONIE fête ses quinze ans. [9] Fayard, 1998. [10] Crédit : film-documentaire.fr. [11] Crédit : piasa.fr. Voir aussi : Paul MARSAN dit DORNAC. |
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