![]() Bataille a l’oeil
Revue des deux mondes, mai 2012
Vendredi 4 mai. Dans ma boîte aux lettres, deux enveloppes, l’une contenant les professions de foi des deux candidats à la présidentielle (rien de nouveau, les jeux sont faits) et une plus grosse enveloppe. J’ouvre : le numéro de mai de la Revue des deux mondes. Surprise. Une campagne promotionnelle ? Une relance (vu les lenteurs de la Poste, j’ai cessé mon abonnement, j’achète en kiosque) ? Un vrai présent en tout cas.
Bonnes feuilles. Bataille, cinquante ans aprèsÉDITORIAL de Michel Crépu Le lecteur pourra s’étonner de trouver le nom de Georges Bataille en « une » de la Revue des Deux Mondes. Une revue réputée si modérée à travers son histoire, ouvrant ses portes à un écrivain majeur du XXe siècle, l’un de ses aventuriers les plus extrêmes, dans le sillage très personnel d’un Nietzsche, un explorateur de la mystique dans ses confins les moins reconnus, les moins cadrés, un penseur de la dépense, de cette fameuse « part maudite » d’où puisse surgir une vérité, un rire, une joie, cela peut surprendre. Mais les temps changent. La scène des « idées » aussi, nous vivons une situation inédite, sauvage, excellente pour l’esprit. Aujourd’hui la Revue des Deux Mondes prend la parole au sujet de Georges Bataille. Parce que Bataille nous intéresse prodigieusement, parce qu’il nous passionne.
Michel Crépu Dans l’oeil de Georges BatailleLe sommaire du dossier
Le sommaire complet du numéro. Le grand BataillePhilippe Sollers et Alexandre Mare - Entretien Dans cet entretien, Sollers évoque sa découverte de Bataille (L’expérience intérieure, le Lascaux, le Manet), le souvenir qu’il garde de ses rencontres avec l’écrivain, (dans le bureau de Tel Quel, chez Gallimard), l’ultime rencontre entre Breton et Bataille [4], les femmes chez Bataille, certaines anecdotes assez accablantes (pour ses proches), le colloque de Cerisy en 1972 (j’y reviendrai), la solitude de Bataille... L’entretien se termine ainsi [...] REVUE DES DEUX MONDES — La solitude, le silence, l’aspect ecclésiastique de Bataille, y a-t-il pour vous comme une forme de mysticisme ? C’est d’ailleurs quelque chose que l’on entend souvent à propos de Bataille... PHILIPPE SOLLERS — À l’époque, je lisais les mystiques, surtout Eckhart, que je lis toujours. Mais jamais je n’avais lu de mystique se mêlant à une dépense érotique crue. Autrement dit, la dépense (que vous trouverez dans la Part maudite) chez Bataille, c’est cette capacité à mener les expériences limites les plus impressionnantes (songez à l’arrivée au bordel dans Madame Edwarda...) et en même temps à rationaliser ces expériences de telle façon qu’elles puissent passer dans des propositions logiques. C’est cela, le grand Bataille. Ce qui est tout à fait insolite. Sans autre exemple dans ce que j’appellerai le clergé intellectuel. Alors, bien sûr, on peut faire plein de thèses universitaires sur Bataille. Mais non, Bataille n’est toujours pas admis, il est à ce point de scandale : ce corps-là a vécu à la fois des extrêmes et la rationalisation de ces extrêmes. Bataille a pour moi une présence que je n’hésite pas à qualifier de sacrée. Je vais être plus clair. La seule présence qui m’ait donné immédiatement la sensation vivante d’un corps habité par le sacré, c’est celle de Georges Bataille. REVUE DES DEUX MONDES — Entre le début des années soixante — disons depuis le début de Tel quel — et aujourd’hui, le regard sur l’oeuvre de Bataille a-t-il évolué ? PHILIPPE SOLLERS — Oui, certainement. Mais il faudrait surtout qu’il y ait un regard pour qu’il devienne différent. Ou plutôt, il aurait fallu qu’il y ait un regard plutôt qu’un déni... S’il y avait une pleine approbation de Bataille, je l’aurais su. À part moi, je n’en connais pas. Il est certain que la pratique de la joie devant la mort n’est pas évidente...
« Jusqu’au bout des choses »par Jacqueline Risset Extrait.
Dans la conférence sur le non-savoir au Collège de sociologie du 9 février 1953 [5], on lit cette petite phrase : « Je ne crois pas à la possibilité d’éviter d’aller jusqu’au bout des choses. » Que pense la main qui écrit ces mots ? Il s’agit d’une main — elle prend les mots ailleurs, plus bas, plus vite, que la tête qui arrive par la suite, croyant pouvoir régenter le tout, comme à l’accoutumée.
La petite phrase s’éclaire à la fin. Elle s’éclaire en laissant vivre l’énigme, parce qu’elle laisse vivre l’énigme. Réfléchissant sur son écriture, Bataille écrit dans l’Expérience intérieure : « Le ton souvent lié de mes phrases trop pesantes expose une ouverture illimitée. Le jeu n’est plus l’inférieur, toléré, du sérieux : il ménage une ouverture illimitée à l’esprit désoeuvré, à l’esprit souverain. »
Voilà une ouverture idéale vers le numéro de la Revue des deux mondes. Bataille et « l’oeil pinéal »La Revue des deux mondes a choisi d’intituler son dossier « dans l’oeil de Georges Bataille ». En novembre 1973, dans le numéro 7 de la toute nouvelle revue art press, Denis Hollier, co-responsable de la publication des volumes V et VI des Oeuvres complètes (comprenant la Somme Athéologique) publiait un extrait d’un essai à paraître chez Gallimard (La Prise de la Concorde). Il y était question de « l’oeil pinéal ». déchets posthumesDenis Hollier Autour de 1930, à cinq reprises, Bataille a essayé d’élaborer ce qu’il appelle tantôt le « mythe » et tantôt le « phantasme » de l’oeil pinéal. C’est la constitution de tout un réseau signifiant, cristallisé (ou plutôt : ébranlé, activé) sur ce phantasme d’une capacité polysémique pratiquement infinie, qui va donc mettre un terme au silence qui a suivi Notre-Dame de Rheims [6] en même temps qu’il va la réduire au silence. C’est avec l’oeil pinéal que va se produire ce retour d’écriture par lequel la cathédrale édifiante sera ébranlée, effacée. Retour d’écriture auquel certaines données biographiques prendront part : en particulier cette psychanalyse avec le Dr Borel au cours de laquelle Bataille est entré en possession du cliché représentant le supplicié chinois, psychanalyse à laquelle la décision d’écrire, encouragée semble-t-il par Borel lui-même, a mis fin. Pourtant, bien qu’il s’y soit repris à cinq fois, les tentatives faites par Bataille pour élaborer le mythe de l’oeil pinéal ont tourné court, sont restées inachevées. Échec, sans doute, mais seulement sous une certaine optique : celle avec laquelle précisément il tente de rompre. Car, c’est aussi selon une nécessité, inscrite dans l’oeil pinéal lui-même, que ces tentatives d’exposition systématique devaient échouer. L’oeil pinéal ne peut pas s’exposer ; il ne peut pas s’exposer à plus forte raison dans l’espace clos du livre dont au contraire il déconstruit l’ordonnance hiérarchique. Dans cet inachèvement, il ne faut donc pas lire un accident. L’échec d’un projet peut être égaiement la mise en échec du projet : une chance. (Ce qui pose la question de l’édition posthume des « brouillons » laissés par un écrivain à sa mort, de la publication de pages que leur auteur n’a pas voulu ou n’a pas pu mener jusqu’à ce terme que serait pour un texte, sa publication. En ce qui concerne Bataille, sans insister sur le fait qu’il a lui-même conservé et classé ce qui paraît dans ses Oeuvres complètes sous la rubrique d’écrits posthumes, il est clair que ces écrits ont, en tant que posthumes, en tant qu’ils n’ont pas été publiés par leur auteur — qu’ils soient apparemment achevés ou non —, un statut propre par rapport auquel ce qui a été publié de son vivant peut apparaître comme chute, effet avouable d’un travail plus secret plus illicite. L’inachèvement et l’échec entrent de ce point de vue dans l’arsenal tactique d’une écriture qui refuse de se plier aux règles de la maîtrise : ils dessinent les figures décisives d’une rhétorique du non- pouvoir). Bataille n’a donc rien publié sous le titre de l’ ?il pinéal. Ce qui en inscrit le mythe en dehors de l’espace de la parution, de ce qui (ap)paraît. La parution-apparition est le terme livresque (biblique) de la maturation téléologique de l’idée. Elle constitue le dernier stade de la maturation d’un germe. Mais, lorsque ce germe est percé, la maturation avorte. C’est le cas de l’oeil pinéal. A cinq reprises, Bataille échoue dans son projet de rassembler en un livre l’« interprétation » d’une image dont la fulguration, en 1927, lui a fait quitter le silence. Il s’agit bien d’un avortement, soit d’une tentative qui, d’elle-même, s’inscrit en dehors de l’économie de la reproduction : cet échec du livre, cet échec du projet de rassembler l’interprétation du mythe étaient programmés dans le mythe sur lequel ils portaient : l’oeil pinéal ne se laisse pas rassembler en discours concordants. Cet échec est l’effet de l’énergie excédante, disruptive, qu’il libère et qui va le disperser, hors du livre, dans l’écriture d’un texte auquel il va donner sa loi : précisément la dispersion, la discorde et le non-rassemblement, la transgression du livre comme impossibilité de faire, en un point, la somme ou de dresser des sommaires. L’oeil pinéal « apparaît » à la place de la somme. A la place de : il en occupe la place, mais ne la remplit pas. A la place de la somme, l’oeil pinéal donc, aussi bien, n’apparaît (ne paraît) pas. Dispersion de l’oeil pinéal consécutive à l’échec du projet de livre. Dispersion par laquelle l’oeil pinéal entretient une discorde (non-présence à soi) du texte qui interdit que soit comblée la place que son nom maintient vide. Dispersion réduisant à rien la place royale, réduisant à la souveraineté de ce qui n’est ni n’apparaît pas les prétentions totalisantes de la maîtrise. Cette place se vide donc sous le coup du retour d’écriture qui produit le trou au sommet. Selon la logique de l’Aufhebung, la réalisation d’un commencement, l’accomplissement de ses promesses est en même temps sa négation puisque, du fait même qu’elle le fasse aboutir, cette réalisation le supprime en tant que simple commencement. Pourtant, quoique supprimé en tant que commencement, le commencement est en même temps maintenu comme fondement (archè). Le commencement n’est donc un commencement authentique que s’il contient, comme un germe en attente de maturation, sa propre réfutation, que s’il est capable de produire lui-même sa propre réfutation, de la faire sortir de lui. L’opération de l’oeil pinéal échappe à cette logique hégélienne : le trou au sommet défait le commencement d’une manière irréversible, il lui interdit de se maintenir, de se poursuivre et de se confirmer dans sa réfutation. Le commencement, ici, ne s’en relève pas. A sa place, (n’) apparaît RIEN. La suite fait le vide. A l’élément inaugural s’ajoute ce qui lui interdit de s’achever dans sa fin : addition d’inachevé, addition d’un signe en plus qui est le signe du moins. L’opération de l’oeil pinéal demande en effet de concevoir la somme comme soustraction. Elle fait passer de la Somme theologica à la somme athéologique. C’est en effet par un certain usage du A de la première lettre de l’alphabet (ou de l’abc) à qui est impartie une fonction privative, que l’oeil pinéal produit ce trou au sommet dans lequel, ce qui monte à la tête, c’est l’absence (sommet, sommeil) : cf. l’Acéphale. L’archè est donc livrée à l’anarchie. Le commencement, défait, se dissout. L’anthropologie scientifique disait l’érection de l’homme. L’anthropologie mythologique que Bataille a voulu développer avec l’oeil pinéal lui fait perdre la tête, perdre la science. Cette perte du commencement était déjà en cours dans les articles du Dictionnaire de Documents, dans l’article Bouche en particulier qui constatait, à propos de l’homme, qu’« il n’est même pas possible de dire où il commence ». Homo erectus : mais l’érection tourne court. La science sort de la tête de l’homme, mais la tête sort de la science de l’homme, elle déchire son tissu pour y ouvrir un oeil, un oeil absent. Son érection lui fait perdre la tête. Si la science de l’homo sapiens se proposait comme la différence logique à partir de laquelle s’organisait le système des êtres, différence assurant à l’homme dans le système de ces êtres la place royale, l’oeil pinéal surgit comme la différence non-logique qui ébranle le système symbolique, le système des différences spécifiques échafaudé par la science. Cette transgression du système symbolique apparaît avec l’opération que l’article Bouche faisait subir à l’image du corps, c’est-à-dire avec la production de la « bouche pinéale » puisque, ouverte au sommet du corps, la bouche cesse d’être l’organe d’émissions linguistiques articulées, mais ne sert plus que comme orifice d’où sortent des cris de douleur et/ou de jouissance bestiales. Corps et langage se désarticulent simultanément. Cette désintégration du système symbolique, cette destruction du schéma de la communication linguistique, aboutit, pour des raisons qui n’ont donc rien d’accidentel, dans L ’oeil pinéal qui la porte à son comble, à l’échec affronté à cinq reprises du projet d’écrire un livre qui aurait rassemblé en thèses ordonnées l’interprétation de son mythe. L’oeil pinéal n’est pas un organe, mais un « phantasme » (ou un « mythe »). Le phantasme est, d’une certaine manière, l’élément discret de toute scatologie dans la mesure où il échappe à l’économie de l’idée L’idée est en effet le modèle de copies qui lui ressemblent. Le phantasmon au contraire n’est ni modèle, ni copie : il est une image sans ressemblance. « Tout en ayant l’apparence de ressembler, il ne ressemble pas cependant », dit, chez Platon, l’Etranger du Sophiste. Le phantasme ne ressemble donc à rien. C’est pourquoi on n’en a pas idée. Ce qui interdit de faire de lui le contenu d’un d’un projet de communication et, de ce fait, l’inscrit en dehors des structures de la transmission du savoir dont la règle première implique que ne s’enseigne que ce qui est répétable, que ce qui peut être transmis sans modification d’un locuteur (maître) à un auditeur (disciple) ; le phantasme, c’est ce que produit le mauvais élève quand, au lieu d’y répondre, il oublie la question, ou que, au lieu de (re)copier la réponse (la solution), il couvre la question de graffitis. Au lieu d’écrire, il fait des taches. Souvenir de classe : « Je passai, écrit Bataille, toute une classe à badigeonner d’encre avec mon porte-plume le costume de mon voisin de devant... Plus tard, je pratiquai le dessin d’une façon moins informe, inventant sans trêve des profils plus ou moins comiques, mais ce n’était pas n’importe quand ni sur n’importe quel papier. Tantôt, j’aurais dû rédiger un devoir sur ma copie, tantôt, j’aurais dû écrire sur un cahier la dictée du professeur ». Par rapport au discours psychiatrique, la scatologie revendiquait le statut de discours du malade ; par rapport à la science, le phantasme occupe le discours du mauvais élève. Mais le mauvais élève est celui en qui le désir de connaître n’est pas mort (puisque « la science est faite par des hommes en qui le désir de connaître est mort »). A cinq reprises, au cours d’une période assez courte, Bataille a voulu « écrire sur » l’ ?il pinéal un livre qui aurait développé l’interprétation (c’est son mot) de cette image phantasmatique et/ou mythique.
Édition de 1974
L’érection du livre tourne court et l’oeil pinéal ne vient pas prendre la place de Notre-Dame de Rheims : il y appelle un vide hétérogène aux règles du symbolique qui ne pourra plus désormais se le réapproprier (par exemple en développant et rassemblant son interprétation, ou en se proposant, à partir de lui, d’atteindre « encore une fois l’unité de l’être »). L’oeil pinéal laisse vide, béante, la place du fétiche. Il est à la fois l’irremplaçable et l’irremplissable. Il n’est transposable en aucun fétiche qui boucherait sa vacance, en aucun livre ou autre monument qui se proposerait à la mère comme l’objet de son désir et comblerait son manque. A la place de la clé de voûte à laquelle toute l’architecture de la cathédrale gothique est suspendue, le trou au sommet de l’ ?il pinéal marque, dans le texte de Bataille qu’il ouvre, le geste d’une écriture qui ne cessera plus désormais de défaire les pièges de l’Aufhebung. Denis Hollier, art press n° 7, novembre-décembre 1973. Qui êtes-vous Georges Bataille ?Émission de l’ORTF du 20 mai 1951 lors de laquelle Bataille s’entretient avec différents intellectuels : Emmanuel Berl, Maurice Clavel, Catherine Gris, Jean Guyot, le Dr. Martin et Jean-Pierre Morphé. Émission d’André Gillois. Bataille répond aux questions d’un "test" (style questionnaire de Proust)
A. GILLOIS : Monsieur Georges Bataille, je vais vous demander selon notre petite tradition de bien vouloir répondre aux questions du test, que voici : Qu’aimiez-vous faire, étant petit ? G. BATAILLE : Mon Dieu, je me rappelle surtout d’avoir été très paresseux, et je ne peux pas dire que j’aimais m’ennuyer, mais, enfin, l’ennui profond dans lequel j’ai vécu indique suffisamment que ce que j’aimais faire c’était n’importe quoi qui puisse me distraire ; je crois que j’étais un peu comme tous les enfants. Quel rôle remplissiez-vous dans vos jeux d’enfants ? Je crois que j’étais très bagarreur. Je me rappelle cela. J’ai cessé de l’être complètement depuis, mais j’étais le plus petit de ma classe, je me bagarrais tour le temps, et j’étais très souvent battu. Vous rappelez-vous ce que vous auriez voulu être, quand vous étiez écolier ? Oh, cela changeait tout le temps. Mais je me rappelle que je lisais beaucoup Buffalo Bill, et que j’aurais voulu être Sioux ou quelque chose de ce genre... Estimez-vous avoir réalisé l’essentiel de vos rêves de jeunesse ? Je ne suis pas devenu Sioux quand même... Non, mais il y en a eu d’autres... Cela dépend de quelle jeunesse il s’agit. En général je ne suis pas mécontent de mon sort. Pensez-vous être actuellement meilleur et plus pur que vous ne vous trouviez dans votre jeunesse ? Oui, je crois cela. J’étais très embarrassé avec moi-même et cet embarras était en partie moral. Actuellement, il me semble avoir un peu dominé la situation. Vous avez pris l’habitude de vivre avec vous ? C’est cela. C’est-à-dire que j’ai pris l’habitude en effet du malaise que je ressentais étant enfant. Quelle est l’action ou la chose qui vous rend particulièrement heureux ? Diable !... Les hésitations en disent long sur le nombre de choses qui vous rendent heureux, en tout cas. La première chose que je pourrais dire c’est que je dois être à peu près comme tour le monde, et que, tout de même, enfin, il est certain que tout le monde sait que ce qui rend l’homme le plus heureux, ce sont les sensations les plus intenses... Mais j’ajouterais ceci de personnel, c’est que, ce qui me paraît le plus intéressant dans le sens du bonheur ou du ravissement se rapproche davantage de ce à quoi l’on songe lorsqu’il s’agit de quelqu’un comme sainte Thérèse ou saint Jean de La Croix, que de la première chose à laquelle j’ai assez visiblement fait allusion. Pouvez-vous facilement refuser audience aux pensées et aux sentiments déprimants, à la mauvaise humeur et aux inévitables contrariétés ? Je les surmonte généralement assez vite, mais tout d’abord ils me font sombrer. Avez-vous l’habitude chaque soir de foire l’inspection de votre journée entière et de revenir sur vos pensées comme sur vos actes pour les peser ? Ah, ça, non ! Sauf si j’en suis malade. Ça, c’est une autre affaire. Mais en temps normal je m’endors, et c’est tout. Avez-vous tendance à voir la vie sous un angle favorable ou défavorable ? Favorable, nettement. Encore que tout ce que j’ai écrit semble aller dans le sens contraire. Quel est, à votre avis, le but le plus important que nous devons nous proposer dans la vie ? Évidemment, je suis philosophe, au moins jusqu’à un certain point, et toute ma philosophie consiste à dire que le principal but que l’on puisse avoir est de détruire en soi l’habitude d’avoir un but. Si, pour une raison donnée, vous deviez abandonner votre profession, vers quelle sphère d’activité vous orienteriez-vous ? Je ne vois pas très bien ce que je pourrais faire d’autre que ce que je fais. Je suis bibliothécaire de profession, j’écris des livres. [...] Vous dirigez aussi une revue... Je dirige une revue... Alors, est-ce que, si vous n’étiez pas écrivain vous-même, vous aimeriez diriger les autres ? Oh, sûrement pas, sûrement pas, sûrement pas ! J’ai eu des velléités du côté de la politique, mais ces velléités me sont toujours assez vite apparues presque ridicules. [...]
Georges Bataille sur pilefacePrincipaux articles Le salut - ou l’ultime rencontre - entre Breton et Bataille
[1] Sur les rapports Bataille-Picasso, lire, dans ce numéro, l’article de Didi-Huberman. [2] Sollers, entretien avec Alexandre Mare. [3] Bataille à Vézelay. [4] Cf. mon article Le salut - ou l’ultime rencontre - entre Breton et Bataille. [5] Cette conférence fut en fait donnée dans le cadre du « Collège de philosophie » le 9 février 1953. Elle figure dans le tome VIII des O.C. de Bataille sous le titre Non-savoir, rire et larmes. Tel Quel en avait publié la version manuscrite dans son numéro 10 (été 1962) deux mois après la mort de Bataille. A.G. [6] Notre-Dame de Rheims est le titre du premier texte publié par Bataille. Il n’avait pas été retrouvé quand j’ai publié le premier volume des Oeuvres Complètes, où son existence est simplement signalée dans les notes. Cet appel à une renaissance religieuse, à un réveil du catholicisme a été écrit pendant l’été 1918. |
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