29 juin 2010. Philippe Sollers, Julia Kristeva, Antoine Guggenheim aux Bernardins
Gravure Bordeaux (collection particulière Ph. Sollers)
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Entretien avec...
Philippe Sollers
L’écrivain et Bordeaux
Peut-on être libertin à Bordeaux ?
Compte tenu de l’art de vivre d’aujourd’hui, un libertin est rare. Si on entend libertinage au sens philosophique du terme bien sûr. Bordeaux c’est la grande ville du XVIIIème siècle. La plus belle ville de France, selon Stendhal. La région, son art de vivre, son histoire se prêtent au libertinage. Sa discrétion surtout : un libertinage sans discrétion n’existe pas. Or Bordeaux permet les clandestinités parce que c’est une ville qui a une très vieille tradition de liberté. A l’époque des Lumières, c’était la grande capitale de la liberté. Moins qu’à Naples mais aussi bien qu’à Londres, pour prendre les ports. La liberté exige la discrétion. Bordeaux est extrêmement réfractaire à toute organisation totalitaire, une ville anglaise. C’est donc très facile à Bordeaux d’être libertin.
Quand Stendhal arrive là vers 1828 il le dit très bien : "On est dévot à Lyon, joueur à Bordeaux". Voilà... Etre libertin, c’est un don, c’est inné (moue de satisfaction), ça consiste à jouer. Lisez "Portrait d’un joueur", un de mes livres. Le Bordelais à l’époque est quelqu’un qui ne fait pas grand chose, il va sur la Place de la Bourse où les bateaux embarquent. Il entretient des jeunes filles. Un libertin ne travaille pas. Le libertinage passe par la déconsidération du travail et de toutes les valeurs sociales. Il faut être discret, c’est tout, avoir un bon système nerveux, une conscience aiguë du temps, une science du temps.
Y a-t-il un temps bordelais ?
Le temps à Bordeaux est rythmé par les saisons qui sont très importantes, qui pèsent de tout leur poids, à cause du vent. Le temps est perceptible, je crois d’une façon très très aiguë. Le temps historique d’abord. Les bordelais ont aimé l’Angleterre, ils n’ont pas aimé Louis XIV car c’était la Monarchie absolue, ni la terreur jacobine, ils ont détesté Napoléon (rire gras), ils n’aiment pas Jeanne d’Arc. Bref ils ont toutes les qualités. Au point d’être suspects aux yeux des français au niveau de la transmission scolaire. Bien sûr, c’est nous qui sommes les frondeurs [1]
Peut-on être libertin à Bordeaux ?
Compte tenu de l’art de vivre d’aujourd’hui, un libertin est rare. Si on entend libertinage au sens philosophique du terme bien sûr. Bordeaux c’est la grande ville du XVIIIème siècle. La plus belle ville de France, selon Stendhal. La région, son art de vivre, son histoire se prêtent au libertinage. Sa discrétion surtout : un libertinage sans discrétion n’existe pas. Or Bordeaux permet les clandestinités parce que c’est une ville qui a une très vieille tradition de liberté. A l’époque des Lumières, c’était la grande capitale de la liberté. Moins qu’à Naples mais aussi bien qu’à Londres, pour prendre les ports. La liberté exige la discrétion. Bordeaux est extrêmement réfractaire à toute organisation totalitaire, une ville anglaise. C’est donc très facile à Bordeaux d’être libertin.
Quand Stendhal arrive là vers 1828 il le dit très bien : "On est dévot à Lyon, joueur à Bordeaux". Voilà... Etre libertin, c’est un don, c’est inné (moue de satisfaction), ça consiste à jouer. Lisez "Portrait d’un joueur", un de mes livres. Le bordelais à l’époque est quelqu’un qui ne fait pas grand chose, il va sur la Place de la Bourse où les bateaux embarquent. Il entretient des jeunes filles. Un libertin ne travaille pas. Le libertinage passe par la déconsidération du travail et de toutes les valeurs sociales. Il faut être discret, c’est tout, avoir un bon système nerveux, une conscience aiguë du temps, une science du temps.
Y a-t-il un temps bordelais ?
Le temps à Bordeaux est rythmé par les saisons qui sont très importantes, qui pèsent de tout leur poids, à cause du vent. Le temps est perceptible, je crois d’une façon très très aiguë. Le temps historique d’abord. Les bordelais ont aimé l’Angleterre, ils n’ont pas aimé Louis XIV car c’était la Monarchie absolue, ni la terreur jacobine, ils ont détesté Napoléon (rire gras), ils n’aiment pas Jeanne d’Arc. Bref ils ont toutes les qualités. Au point d’être suspects aux yeux des français au niveau de la transmission scolaire. Bien sûr, c’est nous qui sommes les frondeurs.
Historiquement, a-t-on eu besoin de la France ? Quand la France s’effondre, où qu’elle soit, elle va à Bordeaux. Les Girondins sont venus en s’échappant. C’est mon parti.
Le temps privé est très particulier du fait de cette pression, de cette écharpe que forment les vignes. Habiter Bordeaux fait vivre dans un autre temps : "esprit vif, temps très lent" ça c’est le XVIIIème.
A Bordeaux, le corps humain vit de façon immédiatement plus voluptueuse c’est-à-dire plus lente. Si on est doué pour ça, à ce moment là Bordeaux sera doué pour vous. Je connais des vénitiens absolument inconscients de vivre au Paradis. A Bordeaux les vignes suivent ce mûrissement très lent... On boit les bouteilles 1983-1984, selon le classement de 1855. Là, vous buvez du temps.
Quelle est l’influence des vignes sur la vie à Bordeaux ?
J’ai vécu à Bordeaux jusqu’à l’âge de 15 ans , j’habitais à 150 m du château Haut-Brion où les vignes sont en pleine ville.
Vous voyez comment s’étalent les vins autour de Bordeaux : par le sud, quand vous arrivez d’Espagne, vous passez d’abord par les Sauternes, vin fruité qui se boit très frais, voire même glacé au début du repas avec en général des huîtres. Vous le laissez chambrer jusqu’à la fin du repas et vous le reprenez sur la pâtisserie, c’est exquis. En remontant, le Grave est au c ?ur de la ville. Si vous allez sur la droite, vous avez les Saint-Emilion, si vous remontez sur la gauche jusqu’à l’estuaire vous avez le Margot ou le haut Médoc... Vous voyez d’ailleurs tout ça sur les étiquettes. Je garde des bouteilles chez moi tellement c’est beau. S’il n’y a pas les mots, il n’y a pas les sensations. Le repas bordelais, c’est ça : du Sauternes glacé, des huîtres, parfois vous pouvez ajouter des crépinettes. Vous avez du salé et du sucré.
On me dit qu’il y a du vin ailleurs qu’à Bordeaux, mais moi je ne l’ai jamais cru.
Y a-t-il un vin féminin ?
Je ne crois pas. Un vin masculin avec des qualités féminines, mais pas un vin féminin. Le vin est masculin. Avant d’entrer en enfer, Dom Juan chante : "vin, femme, soutien et gloire de l’humanité". (Sollers répète en insistant)
Le vin est très masculin, ça ne l’empêche pas d’avoir des qualités féminines. On dira alors qu’il est plus ou moins tannique, ce qui correspond à des nuances de virilité.
Il y a l’homme avec des qualités féminines et la femme avec des qualités masculines, donc quand on est entre l’homme et la femme, il y a quatre personnages. Le vin est un dieu, Dionysos. Je ne vois pas une femme maître de chai. Ça viendra peut être.
Et les femmes bordelaises... ?
A Bordeaux, le rythme change, les sensations enfantines très fortes reviennent. Les femmes bordelaises ont une indulgence, une nonchalance. Elles sont plutôt gaies, détachées.
"Les femmes brunes qui vont sur les sols de soie" écrit Friedrich Hölderlin pour qui Bordeaux a été une révélation. Il croyait arriver en Provence. Il a fallut deux siècles pour qu’on mette à Bordeaux une plaque à son nom, au bout
des allées de Tourny.
Aujourd’hui, dans quel état d’esprit allez-vous à Bordeaux ?
Quand j’arrive à Bordeaux par le train, qu’est-ce que je vois : les lumières, l’enchantement. Les vignes apparaissent. Devant les maisons souvent apparaît encore un palmier. On quitte la France. Je vais tout de suite à l’hôtel d’Angleterre, en face du grand théâtre, je prends une chambre très haut avec vue sur la Garonne.
Prince noir... L’empreinte anglaise a été très forte. Le gouvernement de Bordeaux lorgne toujours vers l’Angleterre comme un modèle de gouvernement. Le fleuve, la vigne...regardent l’Angleterre. Pensez au "Claret" (dit-il avec l’accent anglais) que boit Shakespeare avant d’entrer sur scène.
Historiquement, a-t-on eu besoin de la France ? Quand la France s’effondre, où qu’elle soit, elle va à Bordeaux. Les Girondins sont venus en s’échappant. C’est mon parti.
Le temps privé est très particulier du fait de cette pression, de cette écharpe que forment les vignes. Habiter Bordeaux fait vivre dans un autre temps : "esprit vif, temps très lent" ça c’est le XVIIIème.
A Bordeaux, le corps humain vit de façon immédiatement plus voluptueuse c’est-à-dire plus lente. Si on est doué pour ça, à ce moment là Bordeaux sera doué pour vous. Je connais des Vénitiens absolument inconscients de vivre au Paradis. A Bordeaux les vignes suivent ce mûrissement très lent... On boit les bouteilles 1983-1984, selon le classement de 1855. Là, vous buvez du temps.
Crédit : Nouvelobservateur.fr (interviewer non mentionné)
STENDHAL CHEZ MOI
Philippe Sollers
Bordeaux, gravure du XVIIe siècle, collection particulière de Ph. Sollers
Imaginons Stendhal aujourd’hui : il apprend avec stupeur que sa ville natale, Grenoble, où il s’est supérieurement ennuyé pendant son enfance, est devenue une sorte de capitale de la délinquance provinciale. La France, d’ailleurs, lui paraît dans un drôle d’état : agitation sécuritaire, dépression profonde, crise d’identité, abîme de plus en plus vertigineux entre les riches et les pauvres. Il n’y a plus ni rouge ni noir mais seulement du gris très bavard. Il décide de faire un tour dans ce vieux pays, qui, hélas, n’est jamais arrivé à égaler l’Italie. Il prend quelques romans contemporains pour son voyage, mais ils sont lourds, sombres, pénibles. Il les feuillette un peu et s’endort.
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Stendhal, par J.O. Sodermark (1840).
En réalité, nous sommes en mars 1838, en pleine Restauration réactionnaire, et c’est« Voyage dans le midi de la France », un des plus beaux livres de l’auteur du « Rouge et le Noir ». Je le suis à la trace car j’ai de très bonnes raisons de m’arrêter avec lui dans ce qu’il appelle« la plus belle ville de France » : Bordeaux.
Coup d’oeil immédiat de professionnel :
« Ce qui frappe le plus le voyageur qui arrive de Paris, c’est la finesse des traits, et surtout la beauté des sourcils des femmes de Bordeaux. Ici, la finesse est naturelle, les physionomies ont l’air délicat et fier sans le vouloir. Comme en Italie, les femmes ont, sans le vouloir, ce beau sérieux dont il serait si doux de les faire sortir. »
Et puis :
« J’aime les habitants de Bordeaux et leur vie toute épicurienne, à mille lieues de l’hypocrisie sournoise et ambitieuse de Paris. »
Et encore :
« Vie toute en dehors, toute physique, de ces aimables Bordelais ; genre de vie leste, admirable, dans ce moment où l’hypocrisie souille la vie morale de la France. »
Stendhal s’intéresse immédiatement à tout : le souvenir de Montaigne et de Montesquieu, le fleuve rempli de navires, le commerce du vin, les fantômes des Girondins, le spectre du Prince noir anglais qui régnait autrefois sur l’Aquitaine(« les Bordelais, accoutumés au gouvernement anglais, sentirent vivement la perte de leurs privilèges »).Bordeaux, ville du XVIIIIe siècle, a été punie au XIXe et au XXe, ville noire qui n’a retrouvé que récemment son éclatante blondeur, et son quai magnifique que Stendhal compare à Venise. Et puis, que voulez- vous,« on est dévot à Lyon, on est joueur à Bordeaux. »Mieux :« Il y a de "l’amour" à Bordeaux. »Voyez :
« Le bon sens bordelais est vraiment admirable, rien ne lui fait, il ne joue la comédie pour rien, il ne se passionne que pour l’état qui lui donne les moyens de mener joyeuse vie. »
Voyez, voyez :
« Rien n’a l’air triste, tous les mouvements que vous apercevez, depuis l’homme qui charge sa charrette jusqu’à la jeune fille qui offre des bouquets de violettes, ont quel que chose de rapide et de svelte. »
A la fin de l’année 1838, Stendhal, qui a retrouvé Giulia, son amour ancien et final, va se cloîtrer à Paris pour écrire à toute allure le plus beau roman du monde :« la Chartreuse de Parme ». Le 14 mars, il note au bord de la Garonne :
« Ce matin, j’ai oublié la vie pendant deux heures. Je respirais les premières bouffées de l’air doux du printemps sur cet admirable quai... »
Pas de doute, la vraie identité nationale se réfugie à Bordeaux, et Stendhal insiste sur le caractère« viveur »des corps qu’il a sous les yeux. Que ce soit une leçon pour ce morne pays actuel est donc clair.« A une époque d’hypocrisie et de tristesse ambitieuse, la "sincérité" et la "franchise" qui accompagnent le caractère "viveur" placent le Bordelais au premier rang parmi les produits intellectuels et moraux de la France. »
Mais je sens qu’il faut que j’arrête là cet éloge, peut-être exagéré, de mon cas.
Ph. S.
Stendhal, Voyage dans le midi de la France , Bourin éditeur, juin 2011, 242 p., 18 euros.
Montaigne
Montaigne, voyageur secret
La statue de Montaigne sur la place des Quinconces à Bordeaux. Photo A.G., 16-08-10.
Montaigne est bordelais, catholique et bordelais. Philippe Sollers ne pouvait manquer de le découvrir très tôt et d’en être durablement influencé.
En 1984, Sollers avait déjà écrit un texte - Montaigne, le mutant - repris dans Théorie des exceptions (1986, Folio 28).
" Montaigne : le premier qui signe vraiment en son nom. Et qui le sait. Et qui l’affirme. "
" " C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. " Voilà. Vous me copierez cette phrase mille fois. Oui, vous, là, élève machin, au deuxième rang à droite, au lycée Montesquieu ou Montaigne. Je me rappelle que je n’en croyais pas mes yeux. Quelqu’un avait oser l’écrire. Pour les siècles des siècles. Ici même. Dans ce paysage du temps filtré. " Savoir jouir. " ".
Puis, dans Le Monde du 11 septembre 1992, Sollers écrivait un autre article sur le Journal de voyage de Montaigne : Un voyageur secret.
" Le Journal de voyage est le supplément secret des Essais. Depuis sa découverte, en 1770, il dérange un peu tout le monde.
La Tour Montaigne
A l’occasion de la sortie en Pléiade des Oeuvres Complètes de Montaigne, Sollers évoque la Tour Montaigne dans un article intitulé « Montaigne Président » publié dans Le Nouvel Observateur et repris dans l’Infini n°100, automne 2007. Extrait :
...Ici, un souvenir personnel : j’ai 12 ans, à Bordeaux, et on emmène les élèves des lycées Montesquieu et Montaigne visiter le château de La Brède et la tour de l’auteur des « Essais ». Là, je suis ébloui : quel est ce fou qui a multiplié sur les poutres et les solives de sa « librairie » des sentences peintes en latin et en grec ? Ça se déchiffre, messages cryptés, comme venus d’une autre planète.
La « librairie » de Montaigne
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Exemples : « En jugeant l’un par l’autre . » Et puis : « Aucune prépondérance . » Et puis : « Pas de vrai plaisir sans totale autonomie . » Et puis : « Heureux qui joint la santé du corps à l’exercice de la pensée . » Et puis : « Ciel, terre, mer et toutes choses : un néant . » Et puis : « Partout où le vent m’emporte , je m’installe un moment. » Et puis : « Que de vide dans le monde. » Ce type est épatant : non seulement je vais lire son livre, mais, c’est décidé, je vais faire comme lui, de la magie à travers les murs et sur le papier. Epatant, parce que parfaitement schizophrène. D’un côté, il est conseiller au parlement de sa ville, avant d’en devenir le maire ; de l’autre, il voyage beaucoup, il passe jusqu’à huit ou dix heures à cheval (« où sont mes plus larges entretiens ») . Il est aussi bien à Paris qu’à Rome, où il embrasse la pantoufle du pape Grégoire XIII ( qui élève gentiment le pied jusqu’à son menton ), avant d’aller déposer un ex-voto à Notre-Dame de Lorette, sanctuaire de la Vierge Marie, le représentant en dévotion avec sa femme et sa fille. Mais l’essentiel, qui l’accompagne partout, c’est son livre, son corps devenu livre, un livre nourri de livres puisque lire et écrire forment un même tissu sanguin et nerveux. « Mon livre me fait »
Ph. S.
_Extrait de :Montaigne Président (pdf)
Cité des Lumières
Où que je me trouve, je peux revenir soudain à Bordeaux par la couleur ou par le vin, par un signal lumineux sombre ou par un certain parfum...
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