![]() Le trou de la Vierge
vidéo de Philippe Sollers et Jean-Paul Fargier, 1982
Le trou de la ViergeVidéo de Philippe Sollers et Jean-Paul Fargier Qu’est-ce qu’un corps de femme ? Philippe Sollers interroge les réponses de l’Art à cette question. Entre la nudité de Vénus, déesse de l’Amour, et l’impassibilité de la Vierge, mère du Crucifié, mille et mille fois représentée l’une et l’autre, l’une face à l’autre, l’une dans l’autre, quel saut de pensée, de civilisation s’opère ? La Vierge ne s’oppose pas à Vénus, elle s’enroule autour d’elle. Et soudain, dans cette double ellipse, le sexe peint par Courbet sous le nom d’Origine du Monde, surgit comme un chaînon manquant. Manque qui reste ouvert, par où passe, physiquement, s’engendre, en vérité, tout corps de créateur (peintre, sculpteur, écrivain, musicien). Physiquement, oui. Jean Paul Fargier
LA VIDÉO(durée : 26’39" — Jean-Paul Fargier) (durée : 27’06" — Jean-Paul Fargier) (durée : 06’52" — Jean-Paul Fargier)
LE TEXTEIl m’a semblé que pour aller droit à l’endroit d’où le corps humain sort et s’abîme, il fallait tout simplement se préoccuper de ce qui ne peut se voir que par malentendu, situé très exactement au niveau de l’organe féminin. C’est un fait d’expérience analytique qu’à la place en question fonctionne automatiquement, même si c’est présenté avec le maximum de crudité, un blanc ou un fétiche, c’est-à-dire un effet d’aveuglement ou un effet de remplacement. Il se trouve donc que l’être humain, lorsqu’il veut considérer l’endroit d’où il vient, comme corps, est obligé de s’aveugler ou bien d’introduire un supplément auquel il s’identifie, mais qui relève d’une hallucination dont il n’a même pas conscience. Le tableau de Courbet auquel vous faites allusion a eu l’audace de représenter du tronc. C’est une invention par rapport aux troncs d’église ; c’est une forme sans tête et sans jambes, donc sans pieds, où vous pouvez reconnaître ce qui du corps féminin commence au-dessus des seins et s’arrête au milieu des cuisses.
Les faits qui se situent ici [Sollers présente à la caméra le tableau de Courbet reproduit en couverture du n° 59 d’Art Press] , avec la fente suggérée, doivent produire sur le spectateur un effet calculé maximal, puisqu’il ne s’agira jamais de quelqu’un ou quelqu’une [1].Un événement en peinture est toujours et à coup sûr un événement sur la représentation du corps féminin. Quand Manet peint l’Olympia, tout le monde comprend que quelque chose bascule dans la représentation, et par conséquent dans toutes les chaumières. C’est, comme le dit très bien Bataille d’une formule définitive, la représentation même de la destruction de l’Olympe. Il n’y a pas le moindre rapport entre une Vénus de Titien et la présentation brutale, frontale, pâle et comptable que fait Manet du tiroir-caisse de la représentation des corps féminins. C’est une grande date dans cette affaire. VOIR AUSSICe tableau de Courbet constitue un zoom particulièrement efficace et du même ordre. Au XXe siècle, les deux seuls peintres qui se sont montrés capables de suggérer, de tordre, de présentifier cette évolution de la présentation de l’origine du corps humain, sont Matisse et Picasso. Ils sont d’ailleurs, et pour cette raison même, les plus grands. Je pense que c’est Picasso qui va le plus loin, qui se laisse le moins engluer dans une attitude révérencieuse par rapport à cette origine qui n’est pas celle du monde — qu’on appelle le tableau de Courbet L’Origine du monde, c’est évidemment la traduction du fantasme : le monde se passe très bien de nous, j’allais dire « Dieu merci » ou « Grâce à Dieu ». En revanche, que nous soyons chus dans ce monde, autrement dit pondus pas n’importe comment, c’est ce qui fait ruminer les humains. Donc il se produit là, au XXe siècle, chez Matisse et chez Picasso, et chez eux seuls pratiquement, un acte violent, Picasso déformant pour la première fois l’image féminine.
Les représentations d’Aphrodite, par exemple, la Diane d’Éphèse aussi, sont, conformément aux préoccupations de toutes les religions, des représentations minimales d’un lieu de fécondité, de transit pour la reproduction des corps. Une Aphrodite est une déesse qui porte sur son bras un enfant, pas un enfant Jésus, un enfant un peu décalé, principe de la reproduction indéfinie, et de l’autre main qui tend un masque, une sorte de Silène, de Socrate un peu grimaçant. Aphrodite est là, tenant des deux mains l’énigme : l’énigme de vous bébé, et puis de vous vieillard en train de considérer tout cela comme une affaire qui vous dépasse de loin, en tant que vous avez un corps et non un nom. Aphrodite n’est pas là pour assurer la réglementation des noms, mais bien des corps.
[Sollers feuillette un livre sur Picasso. Il montre la Femme se peignant, juin 1940, Royan [2].]
Regardez ce tableau. Il date de 1940 et l’on entend résonner ce qui est en train de se passer. C’est comme Guernica dont j’ai dit qu’il ne s’agissait pas du tout de Guernica ni de la guerre d’Espagne, mais d’une scène de ménage. La grandeur d’un peintre, c’est de savoir réduire un tableau sur le plan privé avec l’allusion sexuelle qui convient, à toute l’histoire d’un moment donné. Ce tableau, c’est vraiment l’année 1940. Il n’y en a pas de meilleur pour désigner ce qui est en train de se passer.
Picasso est un peintre prophétique.
Dès 1938, il pense que les choses en sont là : voici [dit-il en montrant la Femme assise avec chapeau (10 septembre 1938, Mougins)] certains des plus beaux portraits de femme que l’on ait jamais peints. Femme ? Oui, c’en est une telle que la liberté qui s’exprime dans cette toile, la liberté de Picasso, permet de la concevoir par rapport à un déluge qu’il faut bien admettre comme épouvantable de conformisme. Qu’est-ce que la vérité sortant d’une femme ? C’est celle qui vient sanctionner l’épouvantable croûte de conformisme qui ne manque jamais de se refaire sur ce point. Le mensonge reprend sans cesse sa longue vitesse de croisière, et précisément sur ce point focal où il y a très très peu de chances que quelqu’un dise quoi que ce soit de vrai, ou représente quoi que ce soit de vrai sur la question des questions, c’est-à-dire celle qui fait qu’il est là en train de parler.
Mais de même, en disant que la Vierge Marie n’était qu’un trou, j’aurais dû satisfaire tous ceux qui ne voient en elle que la pire des impostures, la pire des idéalisations servant l’opium du peuple et l’obscurantisme. Or, je me suis vu, moi, accusé de vouloir les faire renaître et reconsister. Je propose du trou, donc la liberté, et je me vois stigmatisé comme si je voulais mythologiser la question. Ça veut faire consister cette image idéale de la femme. Ça, quoi ? L’imposture, le mensonge, sur quoi ? Pas seulement sur la vérité sexuelle et la manipulation de la reproduction des corps, mais surtout sur la dimension symbolique des énoncés. Il n’y a pas à s’y tromper : tout dévot, laïque bien sûr aujourd’hui, de la consistance de l’image féminine, est quelqu’un qui n’a aucun accès spontané à l’art. Musique, peinture, littérature : surdité, aveuglement, blocage. Poésie : ça ne répond pas ; rythme verbal : ça laisse froid ; mélodie, harmonie, contrepoint, construction, fugue : rien. Peinture, structure, couleur, le cubisme de Picasso, verticalité, axe, enveloppement, présentation de la sphère à plat, quatrième dimension réintroduite dans la troisième : rien. C’est ça la frigidité, rien d’autre. Elle ne se passe pas au niveau des petits organes qui se tripotent, parce que là on peut toujours s’imaginer qu’on jouit-jouit. En revanche, c’est précisément sur cette question de dimension symbolique que le sexe se joue dans toute sa rigueur. Nous vivons en France en ce moment au fin fond de la province archaïque. La représentation télévisée qu’on nous donne en ce moment de Mozart est accablante et prouve bien que tout va si mal que l’idée de représenter la réalité de Mozart, c’est-à-dire sa réalité libertine fondamentale, ne peut pas venir à l’idée d’un Français — on pouvait s’en douter — et que nous tombons là au degré zéro du tympan.
Mandoline et clarinette, 1913
Succession Picasso.
Voici encore deux assomptions. Une immaculée conception, si vous voulez, et une assomption de Picasso parfaitement convaincantes. [Sollers montre tour à tour les tableaux Mandoline et clarinette, 1913, et Violon, 1915.] Je suis absolument sûr que si l’on éprouve de la pudeur négative à l’égard de la Vierge Marie, on est absolument incapable de voir ça. On n’aura pas plus d’intérêt pour les dessous de la Vierge Marie que pour cela. On pourrait aussi bien comprendre n’importe quel Vélasquez, et nous pourrions parler ici des problèmes très particuliers, manqués d’ailleurs par Lacan, qui consistent à se demander où est exactement la fente de l’Infante dans Les Ménines. C’est la même chose très exactement que cette annonciation (Grande Baigneuse, 1921-1922). Picasso a donc traité exactement la question. Lui, et quasiment lui seul au XXe siècle, pour ce qui est de cette intervention sur la possibilité de s’y reconnaître par rapport à l’endroit d’où il vient lui-même comme corps. Son obstination est remarquable. Des Demoiselles d’Avignon avec un renouvellement complet de la perspective en question en passant par lui-même (Autoportrait, 1907). Je pense que Picasso ne s’est absolument pas préoccupé de théologie pour faire ces tableaux, mais qu’ils sont incompréhensibles sans l’hypothèse du verbal. Vous savez que Picasso se signale à notre attention par de bizarres écrits sans ponctuation qu’il donne comme étant des poèmes. Quand il ne peignait pas, il écrivait ainsi des espèces de poèmes furieux, très criards par les noms de couleur qu’il employait, sans ponctuation. Il cherchait une adéquation au verbal le plus condensé [4]. Je crois que ce qu’on a trop oublié — c’est la raison pour laquelle toutes les images que j’ai montrées devraient être des images pieuses, et distribuées dans les écoles —, c’est que cette transformation de l’espace représenté était lié à une mutation verbale. Finnegans Wake de Joyce, qui sort ces jours-ci en français et qui comporte sur la théologie des spéculations aussi enchevêtrées que remarquablement claires, ne sera pas plus efficace que ces Violons préparés de Picasso qui devraient pourtant être des signes de reconnaissance de notre civilisation. Je n’ai jamais vu accroché dans les bureaux, dans les secrétariats ou ailleurs, dans les gares, Les Demoiselles d’Avignon ou ces Violons préparés de Picasso. Mais que d’impressionnistes, que de Braque ! Il faudrait que le régime éclairé sous lequel nous vivons se préoccupe de la question ; ce sera plus important que de célébrer Gambetta.
Réponse vidéo à une question de Jacques Henric à propos de L’Origine du monde de Courbet, en 1983. Transcription de France David. [5] En janvier 1982, la revue art press consacre un dossier à la « théologie ». Sollers y publie L’Assomption, un texte en réponse à des questions de Jacques Henric. L’enregistrement a été réalisé le 28 novembre 1981, jour du 45e anniversaire de Sollers. L’Assomption sera republié dans le numéro 91 de Tel Quel (printemps 1982) à la suite d’un extrait de Paradis II, puis dans Théorie des exceptions (folio/essais 28, décembre 1985). Des extraits en sont repris en 2008 dans un numéro spécial d’art press : Le sacré, voilà l’ennemi (mai/juin/juillet 2008).
artpress n°9, mai/juin/juillet 2008
![]() « Arrêtez-vous devant la Vierge pourpre du Titien qui s’envole dans une transe de luxure... Quand le voile dissimulant la toile fut levé lors de l’inauguration à Santa Maria dei Frari devant la noblesse et le clergé de Venise, ce fut un cri de stupeur. Et de fait, il aurait fallu être aveugle, et même sourd, pour ne pas sentir en cet instant combien le peintre avait mêlé sa vie à son art. » [6] L’Assomption — Extraits
l’effet BVM Pour aller droit, une fois de plus, au maximum de connerie, afin, sans aucune illusion d’être suivi, d’en tracer la limite, je dirai qu’il faut revenir sur l’effet B.V.M., c’est-à-dire la Bienheureuse Vierge Marie. [...] La théologie n’est rien d’autre que la logique qui consiste 1) à rappeler qu’il n’y a pas d’espèce humaine sans religion, la pire étant bien entendu celle qui ne se reconnaît pas comme telle ; 2) à montrer comment on peut arriver à la nier, cette religion. Pour la nier jusqu’au bout, il faut donc étrangement poser qu’il y en aurait une, et pas la, une qu’on nomme, Marie, conçue sans péché et qui, donc, ne meurt pas. [...] qu’elle jouisse ! Pour ma part, je considère que l’effet B.V.M. il n’y a rien de plus génial pour traiter la religion fondamentale, celle de la grande-déesse ; grattez, grattez le moindre rationalisme et vous la trouverez. Eh bien, il faut l’adsumer, l’emprunter, la retourner, s’en servir, la mettre non pas à sa place mais en plus ; il faut s’en débarrasser. Comment ? En la rendant à sa métaphore fondamentale, en la faisant disparaître, non pas mourir (elle ne meurt pas) mais en l’assomptant, c’est-à-dire quoi ? Qu’elle jouisse ! Ce qui devrait attirer notre attention, c’est qu’une femme qui jouit n’est pas du tout celle qui est en train de vivre. Elle n’est pas ce qu’elle était avant, ni ce qu’elle va redevenir tout de suite après. Cette une-là, Maria, faisant date dans le calendrier, n’est pas un lieu de fécondité (mais elle a engendré une fois « à l’envers » si l’on peut dire) ; elle n’est pas non plus la mère conçue par la Loi, c’est-à-dire celle qui doit perpétuer le fait qu’un jour une totalité sera touchée (judaïsme). C’est pour cela que le forçage qu’elle représente est un effet de trou. Coup dur pour la nature comme pour la lettre. Logique que cela vienne de la voix. Logique aussi que ça entraîne un « Ars Magna » pour reprendre ce titre au Doctor Illuminatus, Raymond Lulle. Poésie, chant, peinture, la musique, ici, comme par hasard occupant une fonction clé (pour ce qui est de l’écho, Monteverdi a la palme, il est d’ailleurs enterré pratiquement sous l’Assomption du Titien). Le jour où on me dira qu’une jeune personne dans une grotte a vu un trou, j’irai. D’ici-là, ça peut attendre. D’ailleurs l’Église, avec subtilité, utilise les apparitions modérément. Ce n’est pas non plus qu’il faut refuser l’apparition, ce serait brutal. Il n’y a pas lieu de ne pas tenir compte du délire des gens ; il ont le droit d’entrer dans la vérité par le délire, ils ont droit à l’hallucination, il ne s’agit pas de leur dire aussitôt « allez vous faire voir ailleurs ». Tout ça se traite, c’est la cure, et je suis pour. Rendons-nous donc à cette évidence : du trou s’est produit là. Autrement dit : si vous proposez de la représentation des corps le maximum de consistance métaphorique, vous aboutissez au trou. La Bienheureuse Vierge Marie — c’est pourquoi, arrivé en ce point de mon discours, je la salue — est cet effet indispensable de trou dont on comprend bien pourquoi il a fallu si longtemps avant de le distinguer d’une conception naturelle et comment il a fallu encore un peu plus de temps pour que ce trou aille se faire couronner par la Trinité. Dans le Paradis du Tintoret (issu, comme des tas de merveilles, du concile de Trente), vous avez dans le point de fuite lumineux en haut, le Père, le Fils et le saint Esprit couronnant ce quatrième terme si décisif. En effet, si vous n’avez pas ce quatrième terme en écho, en doublure comme médiatrice, pour parler comme les théologiens, comme co-rédemptrice, si vous n’avez pas cet effet de réverbération, votre Trinité ne tiendra pas le coup. Sans le trou, vous n’aurez pas Les Trois qui ne sont pas de ce monde. [...] Je parlais de jouissance... Pas de « la jouissance féminine ! » dernier leurre... Que le trou jouisse, comme tel, la soi-disant jouissance féminine serait plutôt là pour le cacher. Quant aux hommes, on ne peut pas leur demander grand chose sur la question, vu qu’ils se satisfont de presque rien. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur gros nez-nez, ils vont le mettre ici ou là, dans des faux-trous, et le drôle c’est qu’ils se suspectent les uns les autres de ne pas savoir de quel bon faux trou il s’agit, alors ça fait des histoires d’envers et d’endroit, et la mécanique marche ! C’est précisément ce que la grande déesse indélogeable attend, car, à gigoter dans les faux trous, à l’envers et à l’endroit, ça mène toujours à la reconduction de la reproduction et du Saint des Saints, ou encore du Sanctuaire, comme dirait Faulkner dont l’héroïne ne s’appelait pas par hasard Temple... Avec la B.V.M. vous avez le sanctuaire mais en même temps c’est fini ! Donc : Infini ! Eh bien, je souhaite bonne chance à ceux ou celles qui auront l’audace de venir voir là si j’y suis. [1] Sur L’origine du monde, le tableau de Courbet, voir aussi l’article de Sollers et le film de Jean-Paul Fargier : L’origine du délire. [2] Le lecteur se reportera au texte « De la virilité considérée comme un des beaux-arts » et sous-titré « Picasso » dans Théorie des Exceptions, Gallimard, Folio, 1986. [3] Voir plus bas L’Assomption. [4] Cf. Picasso by night by Sollers. [5] Cf. Éloge de l’infini, Gallimard, 2001, p. 921-933 ; Folio, p. 935-947. [6] Cf. mon "commentaire" à La luxure. |
|
Commentaires
|