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La guerre Debord
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Viennent d’être publiées chez Gallimard, ses oeuvres complètes, après le volume 5 de sa Correspondance 1973-1978 chez Fayard, début 2006. L’occasion pour Ph. Sollers dont la pensée et l’oeuvre ont été influencées par Debord de republier dans l’Infini N° 96, automne 2006, son article du Nouvel Observateur du 1er décembre 2005 intitulé "La guerre Debord". Debord ? Ah, oui ! La Société du spectacle, L’Internationale situationniste... [1] Plus sur Guy Debord en fin d’article. L’influence Debord chez Sollers
L’influence de Debord est patente chez Sollers avec : l’expression et le thème de la « société du spectacle », empruntés à Guy Debord, sont récurrents dans ses textes.
le thème du temps aussi, onde de fond dans ses oeuvres.
les articles qu’il lui consacre.
le film qu’il a réalisé sur Debord : Une étrange guerre dont le titre de cet article La guerre Debord prolonge l’écho : un documentaire de 45 minutes réalisé avec Patrick Mosconi comme conseiller, et dont Alice Debord est partie prenante. Projeté le 19 octobre 2000 sur France 3.![]() La guerre Debord par philippe SollersLa difficulté, avec Debord, c’est que tout le monde en parle sans l’avoir lu. Or, pour l’avoir lu, il est nécessaire d’avoir vécu d’une certaine façon qui échappe à tous les codes sociaux en vigueur. Les philosophes disposent du relais universitaire (gloses à n’en plus finir), les sociologues bavardent selon l’air du temps, les écrivains ne pensent que par intermittence, et s’en vantent. Vous pouvez toujours placer dans un article, une émission de télé ou une conversation l’expression « société du spectacle », ça y est, c’est dit, rien n’est dit. Suivent, en général, des accusations vagues : paranoïaque, mégalomane, terroriste, atrabilaire, marginal définitif, responsable de tous les désordres et de toutes les insurrections, nihiliste absolu, et la preuve en est son suicide. Il a donc échoué, dormons en paix. Debord, mauvais rêve des installés de tous bords. Mais il suffit d’ouvrir sa Correspondance, surtout celle des années 1973-1978 (reflux de 1968, clandestinité très active), pour reconnaître un style qui est celui de la plus extrême liberté. Exemple : « On peut toujours vivre de ses talents. Ou se faire entretenir par celles qui le méritent. Il n’est pas nécessaire historiquement d’être héritier ; il est nécessaire de n’être pas con. » Ou encore (au sujet du film qu’il tire de La Société du spectacle) : « L’auteur n’a pas envisagé de critiquer tels ou tels détails de notre époque, un syndicaliste ou une starlette, mais la généralité de cette époque, devant laquelle les détails sont indifférents. » L’époque ? C’est celle d’une « décadence universelle » : c’est prouvable, montrable, démontrable, mais non pas pour se plaindre, pour affirmer. On l’accuse de dandysme ou de rage ? Pas du tout : « Il nous suffit aujourd’hui d’être naturels pour étonner universellement. » Personne n’est donc plus « naturel » ? Tout est devenu jeux de rôles et publicité tournante ? Hé oui. D’autant plus que ce négateur positif le prend de haut : il vous jette à la tête avec le plus grand naturel, justement, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, et j’en passe. Il est familier de Dante, de Retz, de Gracián. Il connaît l’histoire comme personne, et, blasphème suprême, n’occupe aucune place dans le cirque de la représentation. Comment existe-t-il ? On ne sait pas, mais certainement pas de façon légale. Où habite-t-il ? Ici, là, ailleurs, mais surtout, dans ces années-là, en Italie. Il a quand même des amours, des amis ? Oui, et c’est même l’éloge d’une amitié intransigeante qui ressort de ces pages (Lebovici, bientôt assassiné, Gianfranco San-guinetti, l’auteur du sensationnel Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, écrit sous le pseudonyme de Censor, et qui a abusé tous les médias italiens du temps). Debord est à la bonne distance : il est très informé, il se déplace, il écrit, il semble même penser qu’un écrit ou un film, par leur force intérieure logique, peuvent transformer le monde et amener la seule vraie révolution (pas celle de la « gauche », ni celle des gauchistes incultes, et encore moins celle des terroristes plus ou moins manipulés). Une cible constante : les traces du stalinisme (« Dans le gauchisme ordinaire, le stalinisme n’est pas directement mis en cause »). Il choque par conséquent tous les arriérés du temps : « Dans ce milieu, il n’y a qu’à moi que l’on veut bien pardonner d’avoir fait parfois quelque chose de bon, et encore est-ce d’extrême justesse, et très disgracieusement. » Ou bien : « J’ai eu sans doute de l’influence sur beaucoup de gens, mais j’ai toujours vu que ceux sur lesquels j’avais le plus d’influence étaient les personnalités les plus autonomes et les plus capables d’agir (de sorte que cette influence ne reste sûrement pas unilatérale). A l’autre extrémité du spectre, plusieurs se sont contentés de pouvoir dire qu’ils m’avaient vu. » Les preuves de la vérité d’une pensée sont dans la vie quotidienne. C’est une question de tenue. A une amie : « J’ai donc estimé qu’il me fallait cesser de troubler ton existence ; et surtout ne pas insister plus lourdement pour t’entraîner à des changements qui te fatiguent plus qu’ils ne peuvent t’attirer. » A une autre : « Il y aurait quelque chose d’illusoire dans l’idée que tu puisses m’aimer, puisque tu ne sais ni m’accepter ni même me reconnaître ; et qu’au fond tu ne t’en es jamais préoccupée. » [...] Etrange révolutionnaire, n’est-ce pas, qui boit beaucoup et ne s’interdit pas la débauche. En réalité, c’est une question de temps. Il est arrivé quelque chose au temps, et la révolution, ici, tout de suite, n’a pas d’autre objectif, mais « grandiose », que la maîtrise complète de toutes les dimensions du temps . C’est pourquoi chaque heure compte, chaque phrase, chaque lettre, chaque détail de publication. Il faut aller au coeur du système, être libre de diffuser ce qu’on veut quand on veut. Là, c’est l’aventure des éditions Champ libre (avec la complicité de Lebovici) - pas d’interviews, pas d’envois de livres, rareté, acuité, refus : « L’un des nombreux signes de l’irréalité que vit notre époque est ce fait très certain que tant de gens qui ne savent pas lire se passionnent pour une maison d’édition. » C’est aussi le moment du plus beau film de Debord, In girum... On entend sa voix, et le texte prime, il est écrit pour faire voir ce qu’on ne voit pas. Quand je l’ai vu à l’époque, il y avait trois personnes dans la salle. Un triomphe, donc. « Le coeur s’use dans la guerre contre les mauvaises idées du monde, si l’on ne peut pas suivre le plus souvent sa vraie voie. Comme dit un supposé proverbe espagnol : « La plus haute vengeance est de vivre bien. » » Tout indique (et jusqu’à l’emploi du point-virgule) que Debord s’est entendu à vivre bien, c’est-à-dire sans aucune contrainte. Il n’aura pas été de ces individus « assez pauvres pour préférer la misère au néant ». Dans la vie courante, il lui arrive souvent de régler ses comptes avec brutalité, puisqu’il ne supporte ni l’ennui ni l’impolitesse. « Il existe des gens qui, ayant le bonheur d’être reçus chez des individus d’un mérite excellent, ne pensent pas du tout qu’ils ont au moins l’obligation de ne pas leur faire perdre leur temps ou leur compliquer vulgairement ne serait-ce qu’une heure de leur vie. » Quelqu’un devient ennuyeux ou morne ? On le largue. Le critère est précis : « Je ne condamne jamais des individus qu’en considérant ce qu’ils ont, par mérite ou par chance, connu de mieux, en eux-mêmes et au-dehors, et ce qu’ils en ont fait (ou pas fait). » La politesse doit être exacte et toujours attentive, et voilà une vertu révolutionnaire dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle a disparu de l’horizon. N’empêche : « Il existe des gens, pour moi en bien petit nombre, qui méritent d’être suivis très loin, et sans autres bonnes raisons, simplement parce que l’on reconnaît en eux une certaine qualité de la vie possible (et alors, c’est comme pour les révolutions, il faut faire pour eux tout ce que l’on peut effectivement). » Debord est mort il y a onze ans. Tout ce qu’il a analysé et prédit s’est réalisé point par point, et même très au-delà. La qualité de la vie, désormais, c’est la guerre. Il aura quand même pointé l’essentiel : sans noblesse, pas de révolution. Oui, noblesse de Debord. Pour le reste, voici ce qu’il pense dès 1975 : « J’étais assez averti quant à la décadence du monde, et je ne doutais pas que l’Italie, comme la France, est gouvernée par des imbéciles. Mais, tout de même, à ce degré, c’est presque effrayant. » Philippe Sollers Note : soulignement pileface
Citations« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » « Le monde rationnel produit par la révolution industrielle a affranchi rationnellement les individus de leurs limites locales et nationales, les a liés à l’échelle mondiale ; mais sa déraison est de les séparer de nouveau, selon une logique cachée qui s’exprime en idées folles, en valorisations absurdes. L’étranger entoure partout l’homme devenu étranger à son monde. » « Nos théories ne sont rien d’autre que la théorie de notre vie réelle, et du possible expérimenté ou aperçu en elle. [...] Par ailleurs, il va de soi que nous soutenons inconditionnellement toutes les formes de la liberté des moeurs, tout ce que la canaille bourgeoise ou bureaucratique appelle débauche. Il est évidemment exclu que nous préparions par l’ascétisme la révolution de la vie quotidienne. »
Guy Debord et Alice Becker-Ho
« Quand il pleut, quand il y a de faux nuages sur Paris, n’oubliez jamais que c’est la faute du gouvernement. La production industrielle aliénée fait la pluie. La révolution fait le beau temps. » « A tous les niveaux de la société mondiale, on ne peut plus et on ne veut plus continuer comme avant. En haut, on ne peut plus gérer paisiblement le cours des choses, parce qu’on y découvre que les prémices du dépassement de l’économie ne sont pas seulement mûres : elles ont commencé à pourrir. A la base, on ne veut plus subir ce qui advient, et c’est l’exigence de la vie qui est à présent devenue un programme révolutionnaire. » « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’Etat ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. » La Société du spectacle
« 1. Et sans doute notre temps... préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être... Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. » L’Internationale situationniste...
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