![]() Louis Althusser et les coulisses du stalinisme
Un sujet sans procès. Anatomie d’un passé très récent.
Cette photographie est peu connue. Elle figure dans le numéro 170 de la revue art press, publié en juin 1992. On y voit Louis Althusser et sa femme Hélène Rytmann. La photo a été prise en 1980. Le 16 novembre de cette année-là, le philosophe étrangle son épouse dans un accès de « folie ». Il est interné à Saint-Anne. En février 1981, la justice le déclare irresponsable, « dément », en vertu de l’article 64 du code pénal de l’époque : « il n’y a ni crime ni délit lorsque l’accusé était en état de démence au moment des faits ». Althusser bénéficiera d’un non lieu. Il meurt le 22 octobre 1990 à l’hôpital de La Verrière dans les Yvelines. On connaît mal Hélène Rytmann. Au moment où les éditions Grasset publient les Lettres à Hélène. 1947-1980, par Louis Althusser [1], n’est-il pas temps de lui donner au moins un visage [2] ? La photo, sur fond d’affiches militantes, montrent Louis et Hélène détendus, souriants. Rien ne laisse présager le drame qui se nouera quelques mois plus tard [3]. Dans un récent article du Nouvel Observateur, Aude Ancelin écrit : Sur cette obscure affaire, les 700 pages de lettres à sa femme apportent un éclairage inédit, complémentaire de l’autobiographie écrite par Louis Althusser après le meurtre, « l’Avenir dure longtemps », parue en 1992. A maints égards, elles constituent une réhabilitation de la figure d’Hélène Rytmann. Ainsi que le souligne Yann Moulier-Boutang, biographe d’Althusser, celle-ci fut longtemps dépeinte par les proches du philosophe, notamment par ses maîtresses, en trognon revêche, en insoutenable chienne de garde pour lequel celui-ci n’aurait eu trente-cinq ans durant qu’un attachement filial dépravé. Bernard-Henri Lévy écrit dans sa préface du livre : Nous avions un Maître. Plus loin, il précise avec justesse : Le concept de « procès sans sujet ». Nous le pensions, lui aussi, issu de la pure raison, du désir méthodique d’en finir avec les catégories héritées des constructions romantiques et bourgeoises. Nous le pensions parent d’une révolution générale, d’une crise de conscience européenne et globale. Nous nous disions : « voilà... Nietzsche... Freud... Bataille... le Nouveau Roman... Tel Quel... maintenant, le structuralisme... et, au c ?ur de ce structuralisme, un marxisme dépoussiéré de ses résidus de phénoménologie, donc d’humanisme bourgeois et faiblard, de niaiserie... ». Tout cela était vrai, naturellement. Tout cela demeure vrai et fait partie de l’incontestable apport de l’althussérisme à la réflexion sur le marxisme et, au-delà du marxisme, sur le Politique et sur l’Histoire. Mais s’il y avait eu autre chose ? Si s’était combiné à cela l’effet du même effroi sans nom, et philosophiquement innommable, devant les miasmes d’une subjectivité qu’il fallait forclore et murer ? Et si ce sujet qu’était Althusser lui-même, ce sujet comme une plaie, supplicié, raison en feu, ménagerie vivante de monstres lui squattant la tête et y dansant leur gigue, n’avait eu d’autre choix que d’instruire, en effet, ce procès de la subjectivité et, par là, de l’humanisme ? Le 20 mai, BHL parlait de Louis Althusser sur France 2 (« Semaine critique ») [5]. (durée : 6’33" — crédit : BernardHL) Althusser philosopheDu milieu des années 1960 (1965 : Pour Marx, Lire le Capital) au milieu des années 1970, Louis Althusser a marqué la vie intellectuelle française et internationale. Nombreux furent ses élèves, ou, sans être ses élèves, ses amis : BHL, Rancière, Balibar, Badiou, Derrida, bien d’autres qu’il serait trop long de citer...
J. Derrida — Althusser était à l’intérieur du Parti quelqu’un qui cherchait à transformer le discours philosophique du Parti, le discours théorique du Parti, et, pensait-il, par là même, cause et effet de ce discours, la politique du Parti. Dans le milieu qui était le mien, c’est-à- dire ce petit milieu de philosophes d’une certaine gauche, ce discours althussérien était victorieux, même si, disons, l’appareil bureaucratique du Parti ne l’acceptait pas. Parmi ces intellectuels, il était dominant, et les philosophes officiels du Parti étaient considérés comme de pauvres attardés : non pas du point de vue de l’appareil du Parti, mais du point de vue de l’intelligentsia marxiste. Minoritaire ou plus ou moins ignoré dans le Parti, le discours althussérien, son style, son projet du moins, avait beaucoup d’autorité dans certains cercles de l’intelligentsia marxiste. « Jusqu’en 1968 » — et un peu après — la référence à Althusser joue également son rôle de « levier » [7] dans la tentative du groupe Tel Quel de renouveler le marxisme dans sa dimension matérialiste et dialectique. Dans la communication qu’il fait le 27 janvier 1971 au Groupe d’Etudes Théoriques de Tel Quel « Sur la contradiction » de Mao Tsé-toung, Sollers rend hommage à Althusser : La seule analyse conséquente que nous possédions de la dialectique matérialiste telle qu’elle a été développé par Mao Tsé-toung revient, bien entendu, à Louis Althusser dans Contradiction et surdétermination et Sur la dialectique matérialiste (dans Pour Marx, 1965).
Edition originale
Il analyse longuement (p. 135 à 141 de Sur le matérialisme, Seuil, coll. Tel Quel, 1974) les positions du philosophe, de manière prudemment critique : La réalité n’est pas un champ substantiel et clos où "règne l’identité des contraires" mais l’ouverture (historique, naturelle, sociale, conceptuelle) produite par la lutte des contraires. Ce qu’il faut entendre là c’est une différence d’accent : il y a certes une unité contradictoire entre « l’identité des contraires » et « la lutte des contraires », mais privilégier l’identité sur la lutte = « deux fusionne en un » ; privilégier la lutte sur l’identité = « un se divise en deux » (on reconnaît là la position du chinois Mao). Il faudra la rupture politique avec le Pcf (« Mouvement de juin 1971 » : « un se divise en deux », le groupe Tel Quel se divise en deux) pour que Sollers ajoute, en octobre 1973, une longue note dans la publication définitive de Sur la contradiction (dans Sur le matérialisme), note qui affirme nettement la rupture philosophique avec Althusser : Cette critique d’Althusser est évidemment beaucoup trop allusive et prudente. C’est sur ce point (négativité, lutte) que son erreur principale apparaît, erreur théorique (philosophique) comme politique, ainsi que le confirme son soutien renouvelé à la ligne du parti français. Ce soutien est d’ailleurs d’essence dogmatique, comme tous les matérialismes mécanistes et anti-dialectiques, et selon une logique, désormais classique, de couplaison entre dogmatisme et révisionnisme. Certains semblent croire encore qu’il faut combattre l’idéalisme dominant dans les partis communistes occidentaux au moyen de cette position fixiste consistant à répéter, d’ailleurs en pure perte, les "principes fondamentaux" du marxisme. De ce point de vue, le dernier opuscule d’Althusser (Réponse à John Lewis [8]) ne peut que perpétuer la confusion. Avant 68, la perception qu’Althusser avait de Mao pouvait jouer un rôle progressiste. Il n’en va pas de même aujourd’hui, d’autant plus que les insuffisances de cette perception ont été multipliées par l’histoire. Althusser est ici victime de sa passivité politique, de la fermeture du discours universitaire et, théoriquement, d’une sous-estimation de Freud, entrevu à travers le passage de Lacan à l’Ecole Normale Supérieure et perdu depuis. Comme quoi l’approche contrainte de Hegel et de sa réactivation par Lénine conduit à une pseudo-critique de la "déviation stalinienne" qui évite de dire le principal : le sabordage qui s’y est produit de la dialectique. Ce qui donne la continuation du faux débat entre "humanisme" et "anti-humanisme", qui permet de ne pas poser la question matérialiste du sujet. Nous n’avons pas, nous (nous : une autre histoire), à choisir entre verbiage idéaliste et catéchisme minimal. Entre transcendance et petit livre rose. Tout un autre monde a lieu. (octobre 1973). (je souligne. A.G. [9]) Les points-clefs : négativité, sujet, contradiction. Négation de la négation. Il y a des pensées qui se définissent par une négation-dénégation (X sans Y : procès sans sujet etc...), et qui répètent mécaniquement cette négation. Or la négation de la négation, loin d’être un masque de la transcendance, ouvre sur la pluralité des contradictions, le procès de la contradiction (avec du sujet, c’est-à-dire une dialectique complexe entre objectif et subjectif). « Le plus clair, dans tout ça, c’était une formidable entreprise de destruction du « Sujet »... Le Sujet, tel était l’ennemi... » peut-on lire dans Femmes (1983). Mais le romancier ne se limite pas à critiquer théoriquement, à nier philosophiquement cette négation du sujet, il la met en scène, la saisit de l’intérieur, au plus près de chaque singularité positive ou négative, affirmée ou niée. Dans Femmes — roman à clefs — Althusser apparaît ainsi sous les traits de Laurent Lutz, philosophe meurtrier de sa femme... au milieu « d’une grande nébuleuse « de gauche » allant des États-Unis au Japon, une galaxie entière avec ses amas, ses constellations, ses météores... »
![]() Althusser dans Femmes (1983)C’est dans ce cimetière [10] que j’ai vu Lutz [11] pour la dernière fois. Avant que, lui aussi, bascule à travers la vitre des convenances... Avant qu’il tue sa femme, donc, et devienne « fou »... Fou ? J’en doute... J’en doute beaucoup. Éveillé enfin, peut-être... Fin de Don Quichotte... Plus de moulins à vents, plus de géants... Plus de Dulcinée... Plus de fantasmagorie combattante... La réalité, soudain, dans sa grisaille enfermée, son interminable vulgarité, son horreur... Flora a bien connu Lutz, une de ses passions de toujours... Je pense à lui, maintenant, aux jours ouatés, rétrécis, qu’il traverse dans le service psychiatrique où il est interné, à Sainte-Anne... Là, d’ailleurs, où Fals [12] enseignait, présentait ses malades... Le monde paradémoniaque est petit, on dirait qu’il finit toujours par se rassembler sur une tête d’épingle... Aimantation et diminution... Il pleut sans arrêt ces jours-ci. Je regarde par la fenêtre le ciel obstinément bas de Paris, comme Lutz est peut-être en train de le faire... Destinée invraisemblable des acteurs d’une époque. Comme s’ils étaient liés par le fil d’un roman en train de s’écrire. Un roman auquel personne ne croirait si c’était un roman. Et moi là-dedans ? Finalement, je me suis trouvé là par hasard... Ou par une nécessité qui veut précisément que j’écrive ce livre. Je n’aurais pas dû être là autrement, voilà qui est sûr. Pas les mêmes intérêts, pas le même milieu, spectateur immédiat et dissimulé... Ou alors, il y a un dieu, du moins pour les écrivains... Un dieu étrange, fantasque, qui révèle ses plans peu à peu... Un dieu du récit à l’intérieur du récit, de la moralité silencieuse mais tissant la fable... Un dieu qui choisit son témoin de façon imprévisible, son secrétaire particulier, pas forcément celui qu’on croit, jamais celui qu’on croit... Attention à ce petit, là, les yeux brillants, qui ne dit rien et observe... Mis là uniquement pour voir, entendre, enregistrer, déchiffrer... S. m’approuve. Il soutient qu’il y a une vie toute spéciale pour celui qui est appelé à écrire réellement le dessous des événements... Une vie qui n’a rien à voir avec la vie... Une vie de la mort qui écrit... Raison pour laquelle, d’après lui, une certaine aiguille aimantée vient toujours se replacer dans l’axe « femmes »... Cherchez la femme et la flamme... Le pôle incurvé, là où le mensonge est le plus compact. Donc la vérité aussi. Lutz a donc fini par étrangler Anne [13], son amie qu’il avait tardé longuement à épouser... Il venait justement d’être opéré d’une hernie... Il allait de plus en plus mal, d’après ce qu’on m’a dit. Désillusion complète, amertume, vin rouge... Toute son existence lui paraissait être un naufrage absolu. Ici, nous entrons encore un peu plus avant dans la grande affaire communiste... On croit tout savoir là-dessus, on ne sait rien. Le communisme est autre chose que le communisme. Le fascisme aussi est différent de lui-même, et personne n’ose trop interroger ses racines, le fond de ténèbres où il se recharge, prend corps... Ce n’est pas ailleurs que ça se prépare, mais ici, bien ici... Question physiologique, plus qu’on ne l’imagine. On a dit beaucoup de choses sur tout cela, on n’a peut-être rien dit... Laurent Lutz avait commencé par être catholique, et bon catholique. Puis la Résistance, les camps, l’illumination scientifique... La philosophie et la science éclairant la marche de l’humanité enfin adulte, etc. Non pas tant l’ « homme nouveau » que l’explication du processus global à l’intérieur duquel il y a de l’ « homme »... L’ensemble à démonter, articuler, maîtriser... Quand je l’ai connu, c’était une étoile... Première grandeur... Qui n’avait aucun mal à réfuter les pensées molles contemporaines... Et toutes les pensées étaient molles aux yeux de Lutz... Sa pensée à lui était catégorique, mais avec élégance, une belle écriture, comme on dit. Je l’ai pas mal fréquenté, donc, quand je dérivais un peu dans la politique... On a beaucoup parlé... C’était l’époque où mon goût de la littérature avait fini par m’apparaître comme superficiel, insuffisant, coupable... Quelle idée !... J’avais attrapé le virus... Le microbe nihiliste... Le doute de soi, systématiquement injecté par le parti philosophique... La honte de soi, du plaisir, de l’égotisme, du jeu, de la liberté, du libertinage... Mon dieu, mon dieu, quelle erreur... Comme je me repens d’avoir pu cesser une seconde d’affirmer ma « superficialité »... Mon inconséquence... Mon irresponsabilité... Ma « perversité polymorphe » comme dirait Deb [14] qui a beaucoup fait, à l’époque, pour me culpabiliser, elle aussi... Mais Deb, c’est compréhensible, justifiable. Il fallait m’amener au mariage... Dans ce but, toutes les propagandes sont bonnes pour déstabiliser l’instabilité. Même chose avec Flora, mais en sens inverse.. Propagandes croisées... Tout cela s’équilibre... Ce qu’il y a de meilleur avec les femmes, c’est de les choisir comme pour un orchestre, une rosace contradictoire... De façon à se faire tout reprocher, tout, et le contraire de tout. Le concert est fascinant à entendre, chacune enfonce son clou selon ses intérêts. Il faut écouter sans rien dire, s’amuser sans trop le faire voir... Les basses continues du ressentiment... Les violons du regret... Les trombones de la menace et de la prédiction négative... Les clarinettes de l’ironie appuyée... Les flûtes de la moquerie... Les trompettes de la malédiction... La grosse caisse, ou les cymbales, de la demande d’argent... Le piano de la mélancolie... Les pizzicati de la contradiction mécanique... Et les voix... La « grosse voix » hystérique, surtout, ma préférée, quand elles se mettent à incarner la Loi qui devrait être là et tarde à mettre au pas cet homme qui n’obéit pas... Le soprano de l’insinuation calomnieuse... Le contralto de la dévalorisation... Bref, l’opéra rampant, ravageant... Oui, c’était le temps où j’avais décidé, piqué au vif, de leur montrer que j’étais aussi un penseur... Que je pouvais, si je le voulais, disserter moi aussi sur les sujets les plus compliqués... Les plus lourds de conséquences... J’ai lu tout Hegel, je le jure... La Phénoménologie de l’esprit, la Grande logique, la plume à la main... Et Aristote... Et Platon... Et Spinoza... Et Leibniz, pour qui je garde un faible... Et Marx... Et Engels... Et Lénine... Les trente-six volumes de Lénine, parfaitement ! Ah mais ! Et Freud... Et Saussure... Et tout, et tout... Elles m’agaçaient, les filles, avec leur culte des philosophes-professeurs... J’avais un tel retard à combler, une telle existence bourgeoise à expier... Je voulais savoir... Quoi... Pourquoi... L’époque allait droit dans ce sens, comme c’est loin quand on y pense... Plus loin que les années 20... Jamais la vision du monde PC n’a été plus forte que dans les années 70... Je dis « PC », mais il faut nuancer... Il vaudrait mieux parler d’une grande nébuleuse « de gauche » allant des États-Unis au Japon, une galaxie entière avec ses amas, ses constellations, ses météores... Marxisme, psychanalyse, linguistique... « Nouveau roman »... Structuralisme... Eruptions de savoirs locaux... Epidémies de décorticages... Virtuosité dans le démontage microscopique... Eczémas de radiographies... Des « retours » à n’en plus finir, retours d’âge... A la fin du XIXe... Aux pères fondateurs... Aux grands refondeurs... LE SUJET
La coupure ici... Non, là ! D’interminables débats... [15] Le plus clair, dans tout ça, c’était une formidable entreprise de destruction du « Sujet »... Le Sujet, tel était l’ennemi [16]... Comme autrefois, le cléricalisme... Un vertige, une avidité d’anonymat sans précédent... Volonté de suicide dans la rigueur... Ou plutôt de négation de soi, ultime affirmation de soi portée à l’incandescence... Bien entendu, sous ces déclarations fracassantes, les mêmes passions subsistaient, intactes... C’était la lutte pour le pouvoir entre les quelques noms qui abolissaient les noms... Intrigues, jalousies, vanité de tous les instants... y avait-il une opposition ? Non. Même pas. La « droite » et ses valeurs moisies individualistes s’était effondrée massivement, évaporée, dissoute... Elle l’est encore... Elle l’est définitivement... Je suis de gauche, vous êtes de gauche, nous sommes tous de gauche... A jamais... Pour l’éternité... D’ailleurs, le problème n’est pas là... Il s’agit de savoir s’il y a encore un personnage en ce monde avec 1° une vie intéressante et multiple ; 2° une culture approfondie ; 3° une originalité irréductible ; 4° un style... Hélas, hélas... Pour s’en tenir aux Français — car je veux bien qu’il y ait un Américain, un Allemand, un Latino-Américain et un Jamaïquain —, que voyons-nous ? Une catastrophe... Rien... Prenons les auteurs de Gallimard, puisqu’il n’y a qu’eux, c’est connu, et qu’il est parfaitement vain, en France, de vouloir être reconnu comme écrivain en dehors de la Banque Centrale [17]... Jean-Marie Le Creuzot [18] ? Eric Medrano [19] ? Louis-Michel Tournedos [20] ? Tiens, c’est vrai que leurs noms sonnent tous en 0 ! Oh ! Oh ! Tous de dos ! Histoire d’O ! On devrait peut-être les unifier sous un même pseudonyme... Lequel ? Cocto ? Giono ? Corydo ? En hommage à Gide ? A l’aimable et définitif idéal français du ni trop ni trop peu, allusif, naturaliste, aphoristique, moraliste, et en tout cas, litoteux ? La vérité sur les femmes, c’est-à-dire sur le temps lui-même, là ? Vous n’y pensez pas ! Je viens de m’emporter un peu devant S. qui m’écoute en souriant... Je n’ose pas trop développer devant lui l’autre partie de ma démonstration contre les « experiments », les trucs d’avant-garde... Ah, et puis après tout, tant pis... D’ailleurs, ce type me déroute, il n’est pas là où on le situe, il poursuit autre chose, ce n’est pas possible... Sa grosse machine, là, Comédie, collante, continue, biscornue... Après tout, c’est peut-être important, on ne sait jamais... Classique ! Classique ! Uniquement classique ! Il va encore me répéter ça... Le con, il ne veut même plus s’expliquer... « Je me suis trop justifié, dit-il, maintenant motus... L’énigme en action... Le passant fermé... Hamlet... La légende... La pure volonté qui va... » Il rit. Il m’énerve. Les avant-gardes ? Les « modernes » ? Ce que j’en pense ? Bafouillis analphabète... Prétention énorme... Obsessions sexuelles estropiées... Gribouillis, régurgitations, gâtisme en tout genre... Et, avec ça, des poses ! L’ésotérisme en mission ! Des signes de reconnaissance, des airs entendus, une volonté de ne rien savoir qui touche au prodige, une paresse infinie, une auto-satisfaction sans limites... On se demande ce qui les intronise et les autorise, les maintient en vie, les chérit comme des parasites cafouilleux d’un monde lui- même hébété, prostré... Ils vont et viennent avec leurs plaquettes, leurs revues débiles, leurs combines à dix personnes, toujours les mêmes, leurs petites perversités, leurs poétesses minables, leurs peintresses superchieuses, leurs audaces de caca-vomi... Je trouve S. trop indulgent avec tout ça. Complaisant... Clientéliste... « Mais non, mais non, il répond, toujours avec son sourire agaçant, croyez-moi, c’est très utile. — Utile à quoi ? — A la confusion. — Pourquoi la confusion ? — Il faut avancer masqué, voyons... Larvatus prodeo. — Mais pourquoi ? » Geste vague... Revenons à Lutz... Du charme... Mais enfin, il était très malade... Même quand il était le phare intellectuel de la révolution possible, le guide des étudiants, l’espoir d’une rénovation dans le Parti (et pas seulement en France, mais dans le monde entier), il passait la moitié de son temps en clinique psychiatrique... En analyse d’un côté (mais pas dans l’école de Fals, d’où tirage entre eux), en électrochocs ou sels de lithium de l’autre... La maniaco-dépressive, la grande psychose-reine de notre temps... La seule, la vraie, l’originelle, peut-être... Celle qui expose le manque en tout cas... « L’épaisseur du manque. »... Le Manque initial et final qu’aucune came ne pourra combler... Flora admirait Lutz... Le jalousait... Le contestait... L’adorait... Le détestait... Le surveillait... Lui téléphonait... Lui écrivait... L’engueulait... L’invitait... Lui retéléphonait... L’attaquait... Le défendait... Enfin, il comptait pour elle... Elle était évidemment amoureuse de lui, peut-être pas de lui, d’ailleurs, mais de sa fonction... Guide en théorie révolutionnaire... Secrétaire général des concepts... Trésorier de l’argumentation... Un type très doux, Lutz, pourtant... Il faut dire qu’avec la répartition du pouvoir sur la planète encore hier, le poste de dirigeant théorique en révolution pouvait prendre, d’un moment à l’autre, toute son ampleur. Lutz aimait bien Flora, je crois, tout en étant terrorisé par elle... Elle ne lui passait rien... Elle observait ses moindres déplacements, ses articles, ses initiatives... Quoique anarchiste, Flora espérait toujours, comme tous les socialistes d’ailleurs, comme toute la gauche en général, une mutation des partis communistes... Une transformation purificatrice... Une conversion... Lutz aurait pu en être l’auteur ou l’occasion, et de proche en proche devenir empereur de Marxavie, et elle, pourquoi pas, impératrice rouge, éminence grise... Tsarine de choc... Catherine II et Voltaire... Enfin, tout ça... Le goût passionné, naïf, émerveillé de Flora pour le pouvoir m’a toujours fasciné... Parce qu’elle voulait, elle veut toujours, que le Pouvoir soit vrai, soit ce qu’il devrait être... Comme ça, elle se retrouve toujours plus ou moins dans l’opposition... Ce qui fait sa qualité... Elle ne pourrait pas s’empêcher de faire une remarque ironique ou critique au Monarque absolu des univers... Rien que pour lui faire sentir qu’en réalité il usurpe plus ou moins sa place à elle... Une place qu’elle ne veut pas prendre non plus... « Que veut l’hystérique ? a dit Fals un jour... Un maître sur lequel elle règne. » Parole profonde. Je l’avais citée à Lutz, impressionné. Mais Flora, c’est l’hystérie sans l’hystérie, le naturel en plein jour, la chose même... Elle se trompe rarement sur quelqu’un ou sur une situation... Je l’écoute toujours plus ou moins, même quand elle m’horripile... Elle sent les ondes, les forces, les commencements, les fins... Je fais le plus souvent le contraire de ce qu’elle me dit, mais c’est parce qu’elle me dit sans s’en rendre compte, en réalité, le contraire de ce qu’elle me dit... Il faut savoir lire... Entendre l’autre côté... On est devenus plutôt amis, Lutz et moi. Paradoxe : mes demandes philosophiques et politiques l’ennuyaient... Ce qu’il aurait voulu, lui, c’était sortir de tout ça, justement, la révolution, la théorie, le marxisme, et se cultiver, en savoir davantage sur le dehors qui avait continué pendant qu’il s’enfermait dans l’abstraction « scientifique ». Le dehors : littérature, peinture, musique... Qu’est-ce qui s’est fait, dans la vie, pendant tout ce temps ? Finalement, il sera allé d’un enfermement à l’autre... Je notais qu’il n’avait même pas de poste de télévision chez lui... Pour un penseur d’aujourd’hui... Et puis sa maladie... Et la maladie de sa maladie : sa femme, Anne [21]... Je ne l’ai vue qu’une fois ou deux... Petite forme sèche à béret, plus âgée que lui, style institutrice... Extraordinairement antipathique... Je crois qu’il en avait une peur bleue... Résumons-nous : je les ai toujours vus trembler devant leurs femmes, ces philosophes, ces révolutionnaires, comme s’ils avouaient par là que la vraie divinité se trouve là... Quand ils disent « les masses », ils veulent dire leur femme... Au fond, c’est partout pareil... Le chien à la niche... Empoigné chez lui... Surveillé au lit... Lutz parlait d’Anne en baissant la voix... Je suppose qu’elle devait être le plus souvent odieuse avec lui dans le style habituel... Sois un homme... Davantage... Encore... Un peu de tenue, je t’en prie... Tu n’en feras jamais d’autres... Tu oublies qui tu es... Ce que tu représentes... Ce à quoi tu crois... Je ne comprends pas comment tu peux fréquenter des gens pareils... Quand je pense qu’on te croit fort, etc., etc. Elle l’empoisonnait... Elle lui pompait l’air... Il l’a asphyxiée... Une nuit... Depuis le temps qu’il y pensait, sûrement... Oh la cohabitation de la honte et de la haine, de la répugnance et du mépris, envers de l’idéalisation d’autrefois, quand l’autre devient le bruit insupportable d’un ronflement, d’un robinet, d’une chasse d’eau, quand le corps de l’autre n’est plus qu’une croûte couverte de plaques d’irritation et qui voient, et jugent !... Quand l’espace même, et le moindre geste, la moindre réflexion, sont électrisés par le refus global, définitif et cadenassé de ce volume respiratoire étranger... Tout proche... Froid comme un glacier qui avance, millimètre par millimètre.. Quand le soulèvement de la poitrine de l’autre est une souffrance pour celui qui la ressent comme volée à sa propre intégrité... De l’intérieur des poumons, de la gorge... Elle s’est endormie, il veille... Il relit cet article sans intérêt... Il regarde ses livres sur une étagère spéciale, là, toute son ?uvre traduite dans toutes les langues... Ces livres qu’il voudrait maintenant brûler... A ce moment-là, oui, la folie monte, et la folie n’est rien d’autre que le spasme de conscience suraiguë qui permet d’éclairer sa vie comme une immense petite bulle en folie... Et qui gonfle... Qui va crever... Il prend un foulard, il s’approche sans bruit de cette femme endormie à laquelle, tout compte fait, il doit tant ; cette femme qui l’a supporté, aidé, encouragé, soigné dans sa névrose... Mais qui est devenue aussi, peu à peu, le miroir grimaçant de sa défaite, de son échec, de sa culpabilité sans raison... Il n’aspire qu’à une innocence infinie... A un grand relâchement... A desserrer l’étreinte de la tenaille des obligations imaginaires... Le Parti... La Base... La Direction... Les Masses... La Lutte des Classes... Le Mouvement de l’Histoire... La Stratégie... Le bal des majuscules sur l’échiquier de la pensée appliquée... Tous ces gens qui attendent de lui l’analyse correcte de la situation... L’explication du millième recul qui doit être compris comme une réussite relative, un moment du long processus dont il ne faut jamais désespérer, on n’a pas le droit de désespérer... Dialectique... Formules... On peut démontrer ce qu’on veut, c’est facile... On peut toujours trouver la formule qui convient... Bond en avant... Retraite élastique... Man ?uvre indirecte... Approfondissement des contradictions... Période transitoire... Tournant... Les lettres qu’il reçoit chaque jour des quatre coins du monde, son audience... L’héroïsme de millions d Inconnus... Anne dort. Elle a l’air déposée au-dessus de son sommeil, fragile, légère. Son visage est sérieux. Même endormie, elle reste entière, ferme, comme sont les femmes quand elles ont réussi à s’accrocher à une foi. C’est ainsi parce que ça doit être ainsi... Elle est plus croyante que lui. Elle n’a pas été contaminée par la casuistique... Elle est plus pure, au fond, impeccable... Et insupportable parce qu’exigeant sans cesse de lui, précisément, le sursaut, la cambrure, l’intransigeance, la fidélité... Lui et son corps usé, ce ventre... Il rêve de longues vacances, de soleil, de conversations pour rien, de promenades, de piscines et de jolies filles... Il n’y croit plus, à l’Histoire. Il ne croit plus à rien. Il est fatigué, la mort ne lui paraît plus comme autrefois et comme elles sont obligées de le penser, elles, un détail négligeable, une simple formalité naturelle de la pièce qui doit être jouée... Pourquoi ? Parce que. Il a tout vu, les censures, les condamnations, les réhabilitations, les nouvelles versions aussi fausses que les anciennes, les cadavres qu’il vaut mieux oublier, les cris enterrés dans la comptabilité... Il sait que, de toute façon, le rouage de la perversion générale, inévitable, est huilé dans ses moindres petites dents concrètes... Sur le papier, pourtant, tout devrait fonctionner comme il l’a toujours dit, il ne s’est jamais vraiment trompé, une nuance là, peut-être... Mais sur l’essentiel, il a toujours eu raison... En un sens, c’est plutôt la réalité qui déraille... Qui n’en finit pas de dérailler... Staline... Mais quand même, Staline... Car, maintenant, c’est l’Opium qui revient, la religion elle-même, ça, c’est vraiment le bouquet... D’où a pu venir une telle fissure ? Une si ahurissante fuite de sens ? La vigilance s’est relâchée... Dieu ? Non, tout de même pas... Tout, mais pas ça ! La croisade de ce Pape... Ce Polonais... L’Islam... L’Ayatollah... Résurgences, archaïsmes, il faudra encore nettoyer toute cette marée noire, calmement, patiemment, montrer pourquoi et comment l’irrationnel se reproduit quand les conditions du rationnel ont fait défaut dans la Théorie... Déviations... Régressions... Et la Chine qui a foutu le camp dans la mécanique habituelle... On momifie le grand homme, on le désavoue prudemment, on critique ses crimes simplement pour les adapter à la nouvelle période, les moderniser en somme... « Libéralisation » on appelle ça... On connaît la chanson... Il s’agit bien entendu de faire la police moins visible, moins gênante pour obtenir des contrats d’affaires, plus efficace, plus habile, d’ail- leurs, plus secrète... Perversion, perversion... Partout... Le procès de Qiang Jing... Tout le monde a tort... Tout le monde est criminel... Un crime de plus ou de moins, quelle importance... C’est peut-être Staline qui a eu entièrement et définitivement raison en posant les fondations de la nouvelle religion universelle : « A la fin, c’est toujours la mort qui gagne. »... Ou alors, c’est la mort qui vous le dit en personne : « A la fin, c’est toujours Staline qui gagne. » Staline, le seul qui ait réussi ? Ces nouvelles brochures, en arabe, avec son portrait... Increvable Staline... Son rire, à la dimension de cette boulette qu’on appelle la terre... La terre vue depuis le cosmos comme un point où résonne l’éclat de rire de Staline... Ou alors, c’est Arthur Baron qui aurait eu raison, cet économiste borné, réactionnaire, social-démocrate, représentant des Américains ? Ce soi-disant penseur de la droite modérée, la plus dangereuse, ce juif intelligent mais incapable de grande pensée... Qui s’en tient aux faits... Un « faitaliste » comme disait Lénine... Baron a eu tous les honneurs... Et lui, Lutz, est là dans son minuscule bureau poussiéreux de vieux garçon obstiné avec, à ses côtés, une femme irréprochable et intolérable qui, dès demain, au petit déjeuner, va organiser l’enfer quotidien... Tu n’as pas assez travaillé... Tu devrais intervenir... Je ne comprends pas comment tu peux déjeuner avec ce réactionnaire mondain... Cet opportuniste... Lié à la CIA, sûrement... Et tu vas ensuite recevoir cette intrigante ! Cette putain !... Au même moment, dans la nuit, Fals est à peu près dans les mêmes dispositions d’esprit... Il sait qu’il n’en a plus pour longtemps... Lui aussi regarde d’un ?il intérieur épuisé, désabusé, sa longue route difficile... Partout, les petits hommes ont vaincu... Les puces... Ce ramassis d’ordures nourri à ses frais... Sur son sang... Ces teignes mentales... Ils occupent les places... Les institutions... Les institutions gagnent toujours... A la fin, c’est toujours la mort, c’est-à-dire les institutions, qui gagne.. Ah, le martyre de l’hérésie assumée, quelle blague... C’est le dogme qui compte, l’orthodoxie... Mais on ne peut pas dire ça... Surtout aux jeunes... Les autres n’ont pas les jeunes avec eux... Fausse profondeur, travail de seconde main... Une pensée pour ce pauvre Lutz qui est venu l’interrompre un jour... Ce crétin de Lutz n’a jamais rien compris... Ces communistes... La congrégation communiste... Et dire qu’il a fallu, parfois, s’appuyer sur eux... Pour vaincre le mépris d’acier des institutions académiques... D’ailleurs personne ne comprend rien. Petits hommes, petits hommes... Il y a à peine une demi-heure de marche entre l’appartement de Fals et celui de Lutz. Il est trois heures du matin. Supposons qu’ils aillent l’un vers l’autre, ils en auraient, pourtant, des choses à se raconter, là, sous la lune d’hiver, du côté du Luxembourg... Près du vieux parc solitaire et glacé.. Comment ils se sont épiés, espionnés, sabotés... Comment ils se sont envoyés de faux informateurs, de faux traîtres... Top secret ! Microconfidences... Luttes pour l’hégémonie... L’étudiant, l’étudiante... La jeunesse... L’influence de l’avenir... Comme c’était puéril ! Comme c’était bête ! Et puis, ils se fâcheraient presque tout de suite... L’orgueil... Qu’ils restent donc chez eux... Regardant la nuit... Et la mort qui approche... Voilà, il ne reste plus que la sagesse antique, maintenant, pas le moindre progrès de ce côté-là... Les stoïciens... Sartre est mort cette année, après avoir fait une drôle d’autocritique... Sartre est resté à mi-chemin, il a eu tous les honneurs lui aussi... Leur projet à eux était quand même d’une autre taille, d’une autre rigueur dans son ambition... Marxisme ; Psychanalyse... Le dehors, le dedans... A toi le dehors, à moi le dedans... Le savoir absolu... Enfin... Qui aurait commandé, ça c’est une autre affaire... L’Affaire, précisément... Qu’est-ce que tout cela va devenir... Chacun va ronronner comme avant... Des gens vont revenir s’installer sans avoir la plus petite idée de ce qui s’est passé... Les philosophes dans leur coin, les curés de l’autre... Et personne ne se souviendra plus qu’il était trouvé, le lien, le joint décisif de la nouvelle ère...
Fals ne dort pas, il souffre. La plus grande souffrance est quand même d’avoir été obligé de passer son temps sur terre avec des imbéciles toujours en retard.
LA LETTRE VOLÉE
Cette petite vieille femme étranglée m’obsède... Qu’est-ce que je savais d’elle ? Rien... Une fois, au téléphone... « J’ai lu la lettre que vous avez écrite à Laurent... Je ne la lui transmettrai pas... Vous savez qu’il ne va pas bien... Ça le troublerait... Comment pouvez-vous prendre la défense de ce charlatan de Fals ? C’est inadmissible... » Cette voix... Énervée, stridente... Sûre de son droit, du Droit... Elle détestait Fals dans la mesure où il mettait en cause le support nerveux de la Croyance... Elle m’aurait automatiquement haï... Elle ne pouvait pas souffrir Flora pour la même raison, sauf que, là, c’était un conflit entre deux pouvoirs centraux, si l’on peut dire... Flora ne croit à rien, soit, mais elle croit farouchement à sa manière de ne croire à rien... J’ai toujours remarqué avec un étonnement renouvelé à quel point les femmes sont contre elle. Viscéralement, crûment... Comme si elle risquait de dévoiler tout le système de biais qu’elles soutiennent. Le c ?ur de l’entreprise, de l’exploitation par-dessous... Il faut préciser que Flora se met immédiatement dans le camp des hommes, qu’elle est à ses propres yeux le seul homme à peu près normal, qu’elle est toute prête à être la seule femme de tous les hommes, le seul homme de toutes ces femmes déguisées en hommes... Elle aime passionnément les femmes. Inconsciemment ? En tout cas, comme un homme devrait les aimer s’il les aimait vraiment. S’il existait. S’il y en avait encore un. Moi ? Peut-être... C’est en définitive ce que Flora repère en moi, ce qui l’électrise... Ce que je fais avec les femmes... Ce qu’elles me font... Raconte... Raconte... Le meurtre accompli par Lutz ressemble, à l’envers, à celui, représenté dans un film japonais, qui avait beaucoup frappé Fals à l’époque... L’Empire des sens... Où l’on voit la pute insatiable étrangler peu à peu, montée sur lui, son partenaire consentant au moment comme indéfiniment prolongé de l’orgasme... Pour le châtrer ensuite, et s’approprier ainsi, dans la folie où elle sombre du même coup, son bout de chair sacré, inaccessible... Fin du film sur les deux corps enlacés, barbouillés de sang... Lui avec son trou mâle... C’est ce qui me fait penser que Lutz a étranglé Anne pour éviter d’avoir à considérer ce trou... Sa castration à elle, qu’il commençait peut-être à découvrir... La grande vérité insoutenable, à savoir que les femmes sont tout simplement d’abord de pauvres femmes, rongées, lasses, héroïques, poursuivant quand même la comédie... Qu’elles tiennent debout par un effort de tous les instants, à peine... Qu’elles sont toujours sur le point de s’écrouler dans le doute, le dégoût d’elles-mêmes et de tout... C’est comme si, en la tuant, il la perpétuait, inoxydable, par-delà la mort, dans son incarnation de la Loi... Comme s’il la faisait vivre éternellement dans l’imagination de l’absence du défaut de base... Comme s’il n’avait plus trouvé que ce moyen de se mettre encore une fois, et définitivement, sous le coup de la Loi... On tue pour faire vivre plus... On se tue dans une violente affirmation d’une vie qui ne devrait pas finir... Être entamée, en tout cas, par le doute que la mort est là au commencement sans fin des apparitions que nous sommes... Les crimes, les assassinats, les guerres ne sont là que pour refuser la mort... C’est du vitalisme à tout prix, voilà. Philippe Sollers, Femmes, 1983, Folio, p. 111-128. Voici comment Patrick Poivre d’Arvor annonçait la nouvelle de la mort d’Hélène Rytmann, l’épouse d’Althusser, au Journal d’Antenne 2 le 17 novembre 1980. [23] (durée : 1’37" — crédit : INA) En 1992, Olivier Corpet et Yann Moulier Boutang publient L’avenir dure longtemps, autobiographie dans laquelle Louis Althusser raconte le meurtre de sa femme (Stock/Imec). Olivier Corpet présente le livre sur FR3 le 24 avril 1992. (durée : 3’32" — crédit : INA) Dans le numéro 170 d’art press (juin 1992), Jacques Henric présente un dossier sur le philosophe. Extrait.
Les somnambules, c’est le titre d’un roman d’Herman Broch. Il lui faudrait une suite qui raconterait l’étrange aventure de l’intelligentsia de l’après-Seconde Guerre mondiale. L’histoire d’une possession qui toucha plusieurs générations, la mienne comprise. Le mot « somnambule » s’est imposé à moi à la lecture des deux premières pages de l’auto-biographie de Louis Althusser, L’avenir dure longtemps, pages où est raconté le meurtre d’Hélène, la femme du philosophe. Un simple « massage » du cou, explique celui-ci, un peu plus appuyé que les autres, c’est tout... Le fond diabolique de l’affaire est qu’il aura fallu cet événement tragique pour que le somnambule se réveille soudain et soit enfin en mesure de lire sa vie. Terrible constat : un seul être vous manque et tout est éclairé. Tout... enfin presque tout. [...] Philippe Sollers qui, lui, a été lié d’amitié à Althusser, replace le sujet-philosophant pas seulement dans le procès mais dans la chair vive de l’histoire de son temps. Nous republions quelques pages de Femmes où l’essentiel, déjà, en 1983, était dit [24]. J.H. ![]() Au moment où je vous parle [25], je ne sais pas ce qu’a écrit Althusser à propos de lui-même. Je doute qu’il ait pu analyser la cause de ce qui lui est arrivé tant il me semble évident qu’il a été, pour ne pas pouvoir dire quelque chose, acculé à l’acte qu’il a commis. Il est grotesque de voir cette aventure d’Althusser sous-traitée par l’intervention sénile et chevrotante de Jean Guitton, auteur d’un livre, qui aurait fait hurler de rire l’Althusser de la pleine conscience, sur Dieu et la science. Ce retour de Dieu qui a suivi, comme par hasard, un acte qui ne demandait qu’à être déchiffré dans ses composantes sociales et historiques, est une plaisanterie policière dont l’histoire est friande. J’ai reçu, il y a deux jours, le livre, surprenant, de Françoise Verny, qui s’appelle Dieu existe, je l’ai toujours trahi, livre amusant d’une quête de Dieu qu’on n’attendait pas dans cette région éditoriale. Cela m’a permis de lui envoyer un mot pour lui dire de se rassurer puisque comme Dieu n’existe pas, on peut difficilement le trahir. Ce qu’on ne dira pas, mais que j’ai été probablement le seul à écrire, dans Femmes, c’est comment cela s’est joué, dans ces extravagantes années soixante-dix, ou un certain nombre d’abjections concomittantes sont venues se solidifier sur un certain nombre d’individus : l’abjection fasciste-nazie, l’abjection bourgeoise, l’abjection stalinienne enfin. Althusser et l’abjection stalinienne tel devrait être le souci des commentateurs. Prendre sur soi cette abjection, se raconter qu’on va la guérir, en être de plus en plus malade, recourir, pour s’en délivrer, à l’exorcisme parfaitement destructeur de la psychiatrie la plus dure (nommément les électro-chocs), acceptée, combinée avec une psychanalyse qui ne va pas jusqu’à se retourner sur elle-même, cette procédure des coulisses entamant le théoricien d’un « procès de l’histoire sans sujet », le délire qui se passe entre Lacan et Althusser — je dis bien délire, réciproque —, tout cela en même temps que la décomposition mortifère non pas seulement du Parti communiste mais de tout ce qui a concouru à son existence même et qui est parfois bien éloigné d’en prendre la forme apparente (ainsi il n’était pas évident que monsieur Robert Maxwell, agent du KGB, qui a fini par passer par-dessus bord de son yatch, se retrouve enterré par toutes les autorités politiques et religieuses réunies au Mont des Oliviers, comme si Al Capone avait pu se faire inhumer en plein Vatican, ce qui aurait surpris peut-être, un peu...), et voilà Althusser, soudain, dans cette position christique-assassine... C’est quelque chose de nouveau, non ? Jamais un philosophe n’avait, jusqu’à ce jour, été aussi loin dans la démonstration des fondements de la métaphysique qui, notez-le bien, se substantifie de son exclusion radicale de l’être-femme.
Les flics de la métaphysique Althusser a essayé de se dépêtrer de la métaphysique, dont il était assez averti pour savoir qu’elle imprégnait jusqu’au moindre bout de marxisme. Il a essayé par la psychanalyse et la psychiatrie, et puis voyant que c’était toujours la même chose, qu’il était surveillé jour et nuit par les flics de la métaphysique, car c’est une corporation, il n’a pas trouvé autre chose à faire qu’à supprimer le pauvre être humain féminin qui vivait à ses côtés, dont on a appris d’ailleurs, après sa mort, et comme par hasard, qu’elle était juive. Ce que tout le monde avait décidé d’ignorer. Pour que quelqu’un — qu’on relise Dostoïevski — se trouve réduit à la situation extrême de ne pas pouvoir se faire entendre autrement qu’en tuant sa femme, compte tenu de tout l’appareil de pensée qui le mobilise, ça va tout de même très loin... Il s’ensuit un malaise considérable dans l’intelligentsia qui, de près ou de loin, se sent coupable de ce crime, je dirai même coréalisatrice de cette péripétie du diable (et je laisse le mot sans guillemets, au sens transfreudien). Se sentant coréalisatrice et coupable dans cette affaire, ladite communauté intellectuelle a fait immédiatement son travail, d’enrobement, d’étouffement, de négation, de dénégation, de superposition, et c’est cela qui me paraît tout à fait intéressant à suivre. Ce n’est plus la lettre volée, ce n’est plus l’enveloppe retournée, c’est le trou noir. Il en sort Dieu, la science, le cafouillage lacanoïde, et la normalisation socialiste. Il y avait tout cela dans ce chapeau. De même que, dans ce chapeau, il y avait Marchais chez Messerchmidt, le complot des blouses blanches, le Maréchal Pétain et j’en passe. Grand et beau,
J’ai bien connu Althusser. C’était un homme — il faut y insister deux secondes — beau. Un bel homme ! Ah ! le bel homme qui pense ! La loi est : sois beau et ne pense pas ! ou : pense et ne sois pas beau ! Kundera me faisait remarquer l’autre jour qu’il avait été surpris de lire dans un article que j’ai écrit sur Flaubert que ce dernier mesurait un mètre quatre-vingt trois [26]. Ça l’a frappé, on n’y pense jamais, m’a-t-il dit, à ce Flaubert qui était si grand et si beau, quand il baisait en Egypte une danseuse... On le voit toujours petit, Flaubert, tassé, renanisé, une sorte de Sartre. Il était donc grand et beau, ce légionnaire d’Althusser... Par ailleurs, il écrivait très bien. C’était quelqu’un de très doué pour l’écriture, pour le style et pour la netteté de pensée. Il n’aurait pas eu son problème métaphysique (donc de femmes), les choses auraient peut-être pris une autre tournure, mais — sacré milieu ! le philosophisme, les collègues... Pour Platon, voir Derrida ; si vous revenez à Marx, passez me voir ; est-ce qu’on peut mettre Heidegger et Freud dans le même sac, allez voir Lacan ; peut-on nietzschéiser tout en restant positiviste ? passez voir Foucault ; sans parler des épopées diverses avec cadavres dans les placards ; bref quelle valse des spectres ! SPINOZA
Or, Althusser voulait voir clair dans tout ça ; ça lui paraissait confus. C’était un spinoziste..., sans la joie. Il parlait tout le temps de Spinoza et j’essayais de lui montrer que sans la béatitude qu’on doit automatiquement tirer de la fréquentation de Spinoza, mieux valait parler d’autre chose, sortir, aller s’amuser. Non, c’était un spinoziste sombre, c’est-à-dire une contradiction dans les termes. Soit il ne parlait pas du tout, ce qui faisait des déjeuners assez préoccupants, sauf à se réciter à soi-même des poèmes en attendant que ça passe ; soit il parlait très vivement, avec beaucoup d’agitation, selon les symptômes de la grande maladie de l’époque, à savoir la maniaco-dépressive. A plusieurs reprises, nous nous sommes promenés des journées entières et je n’avais qu’une seule obsession, c’était naïvement, rationnellement, de lui faire renoncer à ses électro-chocs. Je lui en remontrais l’inutilité, la brutalité sacrificielle qu’il semblait pourtant désirer. C’est ainsi qu’un jour je me suis trouvé lui écrire une longue lettre sur le sujet — entre parenthèses : Antonin Artaud — pour tenter de le décaler par rapport à ce masochisme originaire, encouragé par l’abjection stalinienne qui trouve là ses jouissances les plus raffinées (il faut avoir fréquenté des staliniens pour savoir à quel point ils peuvent jouir de ce qui est supposé être votre désir de sacrifice). Dans quelle misère,
A cette longue lettre destinée à faire le point je ne reçus pour toute réponse qu’un coup de téléphone de la future victime, cette petite femme sèche, énergique, élevée dans la grande tradition du sacrifice inutile, qui sur un ton péremptoire et pincé m’annonça qu’elle ne transmettrait pas ma lettre à Louis, parce qu’elle la jugeait perturbante, intempestive. Car voyez-vous, c’était ça aussi on ouvrait le courrier du concubin..., et on s’en flattait... Je ne vais pas vous dire que, sur le coup de telle ou telle passion, n’importe quel être humain ne peut pas être amené à fouiller dans les affaires de son voisin, de sa voisine, mais enfin on ne va pas en général s’en vanter. C’est vous dire dans quelle misère tous ces braves gens ont pu vivre. Je disais à Althusser eh bien ! change d’appartement, pourquoi restes-tu là, au 45 rue d’Ulm, sous les caméras ? (surtout qu’après 68, il avait été un peu chahuté) ; change de quartier, traverse le trottoir, on the sunny side of the street... — Non, pas possible. — Pourquoi ? Qui l’a dit ? La police qui vous surveille jour et nuit ? On est assigné à résidence ? Qui donc vous oblige à rester dans le lieu où la mortifération vous attend ? Faut-il être rigoureusement métaphysique sous le sceau de cette triple abjection que j’énonçais pour commencer, et qui d’ailleurs aujourd’hui a trouvé sa refonte. L’abjection fascisto-nazie est toujours là, l’abjection bourgeoise est plus que jamais là, quant à l’abjection stalinienne, mon Dieu ! elle se reconvertit. Tiens, pourquoi pas Dieu tant qu’à faire ? Or, impossible de faire entendre quoi que ce soit à Al-thu-sser, qui m’aimait bien, je crois. J’ai même été, je m’en souviens, jusqu’à lui vanter l’esprit des Lumières, puisque je voyais que, par Spinoza, il n’arrivait pas à la joie. Alors je lui lançais Diderot, Voltaire, pour mettre fin à ce calvaire. « Pas de martyre », a toujours dit Voltaire. Ou comme dirait René Pomeau, après tout ce qui s’est passé, vous savez, la révolution bourgeoise a repris des couleurs ; pour le tricentenaire de Voltaire en 1994, vous allez nous donner un coup de main parce qu’on n’a pas eu un franc de Giscard d’Estaing en 1978 pour le bicentenaire de sa mort ! Ah ! Voltaire, les Français n’aiment pas Voltaire, que voulez-vous que je vous dise ! Ça a déconstruit sec,
Althusser, c’est assez simple. Ce qui est plus intéressant, c’est de savoir pourquoi il va se pointer dans une séance publique où un Lacan, très diminué, fait encore semblant de bouger le bras pour détruire les restes d’une secte imaginaire, et pourquoi Althusser arrive pour dire que le saint Esprit c’est la libido et je ne sais quoi encore... Que tout cela est étrange. C’est que ça a déconstruit sec, au marteau-piqueur, dans les cervelets de l’époque. Fallait que ça sorte que c’était pas grand chose cette formidable imposture fondée sur l’homicide. Et pourtant, ça ne sortira pas vraiment, voyez-vous, sauf que, une fois que la vérité s’est manifestée, vous pouvez multiplier tout ce que vous voulez autour comme arrangements de circonstances, fausses perspectives, reconstructions arbitraires du passé, larmes de crocodile, apitoiements, reprises épistémologiques vaseuses, la vérité a été dite. Vous allez me dire qu’elle est sinistre, eh ! bien oui, tous ces gens là ont travaillé, jour et nuit, à ce que la vérité soit sinistre. C’est pour cela, je pense, qu’un de mes livres, Portrait du Joueur commence par « Eh ! bien croyez moi, je cours encore »... Propos recueillis par Jacques Henric, art press 170, juin 1992. PS : Après lecture du récit autobiographique d’Althusser, rien à ajouter, sinon la confirmation de sa position masochiste-rousseauiste-matriarcale, oppressive et auto-régressive, décrite, d’ailleurs, avec beaucoup de clarté. (Ph. S.) Louis Althusser, un sujet sans procès
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