![]() Philippe Sollers, femmes de Manet
Picasso et Manet
2011 : Exposition Manet, inventeur du Moderne
La précédente rétrospective datait de 1983, à l’occasion du centenaire de la mort du peintre, à 51 ans. Depuis, rien ! En 1988, Philippe Sollers qui a sans doute visité l’exposition de 1983 publiait un roman "Les Folies Françaises" : le narrateur est un romancier d’aujourd’hui (c’est un père incestueux qui parle à sa jeune fille). Elle le questionne : " - Ton peintre préféré ? - Manet..." Suivent six pages où la narration se fond ou se mire dans la peinture de Manet, les fleurs, le miroir du Bar aux Folies-Bergère... Les fleurs de Manet, Philippe Sollers y reviendra aussi dans son roman-essai Fleurs, le roman de l’érotisme floral publié chez Hermann littérature en 2006 et repris dans "Discours parfait", le troisième tome de ses essais, articles et critiques (Gallimard, 2010). Stéphane Guégan, le commissaire de cette exposition, s’est souvenu de l’intérêt de Sollers pour Manet dans Les Folies Françaises, point de départ d’un entretien avec Sollers publié dans le catalogue de l’exposition sous le titre « Renaissance de Manet ». Des extraits de cet entretien sont aussi présentés par Jacques Henric dans artpress N° 377, d’avril 2011, où le filtre est plus sollersien comme l’indique le titre : « Phillippe Sollers, femmes de Manet »
C’est un mix de ces deux approches que nous restituons ici, avec en contrepoint un extrait des Folies françaises et de Fleurs, et des extraits vidéo. Introduction à l’expositionBande annonce du Musée d’Orsay(durée 2’11) Stéphane Guégan invité de Jean-Marie ColombaniLe 14 avril 2001, Stéphane Guégan est l’invité de Jean-MarieColombani sur la chaîne Public Sénat :(durée 12’22) Philippe Sollers, femmes de ManetENTRETIEN PHILIPPE SOLLERS / STÉPHANE GUÉGAN Le 25 novembre 2010 (extraits) Stéphane Guégan
Philippe Sollers
La question par laquelle nous devons aborder Manet aujourd’hui, c’était déjà dans Les Folies, c’est d’essayer de se débarrasser des clichés à son sujet. On en fait un impressionniste, Absolument pas ! Ce serait l’inventeur de l’« art moderne ». Absolument pas ! Il n’y a pas d’art moderne, il y a l’art, tout simplement, et l’art du temps, s’il est fondamental, est l’art de tous les temps en même temps. Je propose de réfléchir aux femmes de Manet. 1983, c’est aussi la parution d’un livre qui s’appelle Femmes et qui a, en couverture du livre de poche, une illustration, les Demoiselles d’Avignon de Picasso, Nous allons retrouver Picasso tout à l’heure, Les femmes de Manet me paraissent censurées, oblitérées par tout le monde, Bataille y étant le plus sensible. Voyons l’Olympia. Pourquoi ce scandale ? Pourquoi cette indifférence suprême de Manet qui produit un scandale ? C’est ce tableau qui a révélé l’ignorance du temps où Manet vivait. Il ne faut jamais oublier qu’il avait un peu d’argent, qu’il ne vendait rien, tout le monde crachait sur sa peinture, Baudelaire pensait que Manet n’avait pas de caractère et lui écrit : « Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. » Quelle erreur ! Manet est au contraire une Renaissance à lui seul. On peut expliquer pourquoi Baudelaire ne dit pas un mot de l’Olympia ni du Déjeuner sur l’herbe : il ne voit pas cette renaissance qu’incarne Manet. Manet dit, en somme : Titien ou Vélasquez, aujourd’hui, c’est moi. C’est ça le scandale, Baudelaire a été choqué du portrait de Jeanne Duval, sa maîtresse, qu’il a amenée à l’atelier de Manet. Vous vous souvenez de ce tableau terrible ? Manet peint ce qu’il voit et n’arrange rien. C’est un tableau cruel qui est le contraire de l’Olympia ou du Déjeuner sur l’herbe, le contraire des portraits extatiques de Berthe Morisot ou, plus tard, de Méry Laurent. Toutes ces femmes sont là comme le signe de l’aventure physique et spirituelle de Manet. C’est cela qui est, à mon avis, censuré, mal vu, parce que c’est admirablement intense et, en même temps, très composé. Manet est un très grand compositeur, et c’est pour cela qu’il a produit cet effet de profonde renaissance. Ses tableaux sont des énigmes. Ils sont disposés comme des pièces de théâtre ou comme des romans. Manet est un roman permanent, un roman de la spontanéité constante, mais c’est aussi quelqu’un qui faisait poser, qui avait une grande rigueur de travail, qui avait besoin de modèles, etc., pas n’importe lesquels. SUZANNE
La lecture, vers 1865 (Suzanne Leenhof et son fils Léon Leenhof, lui faisant la lecture. Manet l’a épousée en 1863). Huile sur toile, 74 × 61 cm, Musée d’Orsay. ZOOM, cliquer l’image Regardons ces femmes de Manet, à commencer par sa femme, Suzanne, Suzanne, il la rencontre très tôt. C’est son professeur de piano, elle est musicienne, Vous savez ce qu’aimait Manet en musique ? C’est là où il faut lire une lettre de Mme Paul Meurice à Baudelaire. On voit que tout le monde réclame plus ou moins du Wagner - c’est l’époque de Wagner, c’est la Revue wagnérienne, « Revenez, cher ami », dit-elle à Baudelaire, « on vous jouera de la musique ». Chacun demande quelque chose, Schumann, Beethoven, Wagner. Il n’y a que Manet qui demande, lui, un compositeur précis, très occulté à l’époque, peu connu, immense, c’est Haydn. Et donc, vous imaginez, la vie de Manet, c’est l’atelier, ce sont les modèles qui passent, une vie très libre sur les boulevards. Le soir, il rentre et il demande à sa femme, Suzanne : « Suzanne, joue-moi encore une sonate de Haydn ! » Tout cela me paraît absolument contraire à l’esprit du temps. Les gens qui viennent cracher devant l’Olympia forment une petite bourgeoisie d’une pleine ignorance - mais par là même « moderne », alors que Manet se présente comme un très grand classique de toujours. Et c’est pour cela qu’il est mal reçu. Il fait honte à l’époque de son mauvais goût, de son ignorance. VICTORINE MEURENTLes femmes de Manet, Victorine Meurent dans La Chanteuse des rues... Il faut s’arrêter devant les magnifiques portraits de Suzanne, notamment celui qui est à la Tate Gallery, La difficulté avec Manet, c’est que les tableaux sont extrêmement dispersés. C’est pour ça que l’exposition que vous faites va être, une fois de plus, l’occasion de reparler de ce Manet, à mon avis très inconnu, parce que les Français se méconnaissent eux-mêmes. Au point où ils en sont de leur dégringolade, il ne faut pas s’étonner. Il y a un tableau magnifique, qui est La Lecture (Paris, musée d’Orsay), où il introduit Léon, son filleul, son fils. Léon est un personnage considérable dans la vie de Manet. Vous avez Suzanne, Suzanne Manet, Manet lui-même et puis cet extraordinaire Léon, qui joue un rôle de renaissance de Manet, de résurrection de Manet. Il se réincarne là, il a été un petit garçon à l’épée. Mais ensuite, vous avez le splendide, l’énigmatique Déjeuner dans l’atelier, où vous pouvez regarder chaque détail, vous demander pourquoi il y a des armes à gauche ? Pourquoi il y a un canotier - nous sommes à Boulogne, en effet - : est-ce qu’il rentre ? est-ce qu’il sort ? est-ce que c’est le début du déjeuner ? est-ce que c’est la fin du déjeuner, parce qu’il y a une cafetière, il y a une servante qui apporte le café. Suzanne ? Peut-être. Et puis il y a des huîtres encore non consommées. Chaque Manet doit être étudié comme un ensemble de propositions romanesques très étranges. Qu’est-ce que fait ce Léon, insolent, présenté comme ça, en dieu grec, sur le devant ? Est-ce qu’il vient de rentrer ? est-ce qu’il va sortir ? est-ce qu’il va prendre un bateau, parce que, dehors, nous sommes dans un port... ?
Victorine Meurent (Le déjeuner sur l’herbe, détail), 1863
Le modèle favori de Manet
Victorine Meurent, mon Dieu, quelle histoire ! Il la rencontre, il la devine, il sait très bien discerner qui a l’énergie intense qu’il faut pour aller plus loin dans la peinture, Victorine en Olympia. Victorine dans Le Déjeuner sur l’herbe. Victorine, plus tard, dans Le Chemin de fer. Elle a vieilli, elle a une fille ou bien elle est elle-même une petite fille, Nous avons donc un certain nombre de portraits d’elle.
BERTHE MORISOTVous avez la grande vedette, Berthe Morisot. Berthe Morisot, c’est le portrait au bouquet de violettes. L’admirable petit message qu’il lui envoie : bouquet, éventail et billet. En somme : tu épouseras mon frère, comme ça tu resteras dans la famille. L’intensité de Berthe Morisot. Vous connaissez sa photo : elle était très belle. Et Le Balcon nu, cette façon de mettre en scène quelqu’un qui existe au moment où personne n’existe. Qu’est-ce que c’est qu’être là ? Être « de-là » comme dans Manet ? C’est ça son sujet. Vous avez ensuite Berthe Morisot à l’ éventail : extraordinaire tableau ! Caché, masqué, à la vénitienne... Voulez-vous Nana ? Je ne vous la présente pas, elle est là pour toujours. Elle n’est pas Zola du tout. Pas du tout Zola. Et puis Méry... NANAStéphane Guégan
Philippe Sollers Nana, c’est d’une insolence totale. Tous les tableaux de Manet peuvent être caractérisés par une insolence chaque fois singulière. Elle est devant son miroir. C’est délectable, c’est crémeux, la houppette est là pour faire sentir tout ce qu’il y a autour ou dessous. Le type qui est assis est un consommateur bourgeois éventuel. Ça ne va lui faire ni chaud ni froid, à Nana, elle sera toujours Nana, c’est-à-dire comme toutes les femmes de Manet, et comme la peinture de Manet, impénétrable ! Les hommes, en général, n’ont pas accès à la substance féminine en tant que telle, lui, oui. Donc, il peut très bien décrire la mascarade sociale autour de ce point de désir qui ne se connaît pas lui-même en tant que ce qu’il provoque. NANA ! Le bleu de Nana.MERY LAURENTVous avez ensuite l’admirable Méry Laurent. Les portraits, dont le plus beau est celui au chapeau noir. Voilà encore une femme étonnante ! Elle venait faire sa toilette dans l’atelier de Manet, etc. Elle l’a aimé... Vous connaissez l’anecdote ? C’est que tous les ans, à l’anniversaire de la mort de Manet, elle allait porter une brassée de lilas blancs sur sa tombe. Ce que n’ont pas fait ses nombreux amants pour elle, lorsqu’elle a été morte, bien sûr ! Or cet amour par-delà la mort, de la part de quelqu’un qui a beaucoup voyagé - au sens érotique du mot - doit attirer notre attention à cause des fleurs, les lilas blancs. C’est-à-dire la fin florale du peintre. Les tableaux de fleurs ou de femmes, c’est la même chose : les pivoines, les roses, les lilas, etc., tout ça est un hymne à cette féminité extraordinairement surgissante. Presque hors nature, tout en étant encore plus naturelle que la nature ! Je trouve ça bouleversant. Les fleurs, les femmes, une par une. Voyez aussi Émilie Ambre en costume de Carmen, un des derniers magnifiques tableaux. Manet politique Vous êtes ici dans cette question que ne comprend pas Baudelaire. Baudelaire voit Lola de Valence, « le charme inattendu d’un bijou rose et noir », d’accord, quatrain. Et puis après, motus ! Il loue Constantin Guys, Le Peintre de la vie moderne. Mais Manet n’est pas un peintre de la vie moderne. C’est la vie, lorsqu’elle existe, enfin, rarement ! Comme la Maja de Goya ou d’autres femmes à travers le temps. Notamment, quand même, Titien. Tous ces peintres sont des musiciens aussi, n’est-ce pas ? Comme l’a peint Véronèse, bon. Mais c’est l’art, tout simplement ! L’époque de Manet est contre l’art, à quelques exceptions près. Elle annonce le début de l’époque dite moderne, à savoir une dévastation qui ne fait que s’accentuer de nos jours. Manet est absolument à contre-courant de cette tendance, comme Mallarmé, oui bien sûr. Il voit ça, il vient à l’atelier. Le portrait de Mallarmé est saisissant. Ce qui est extraordinaire chez Manet, c’est que vous avez l’impression - tout le monde posait, parfois longuement, donc, c’est du travail - que, hop, ça a l’air d’être jeté ! Les deux, les deux à la fois. C’est, je crois, ce qui a été ressenti comme extrêmement gênant. Il y a concentration et, en même temps, ça a l’air d’ être totalement improvisé. La concision. La concision. Efforcez-vous toujours d’ évoluer vers la concision. Pas de pensum ! Le travail ne doit pas se voir. La concision : « L’art est un cercle, on est dedans ou dehors, au hasard de la naissance », dit-il. Ça va plus loin que l’art pour un nombre restreint d’individus, comme dit Cézanne. Non, ça pourrait être élitiste. Manet : « Vive la République ! », « Vive l’amnistie ! » C’est-à-dire : « À bas la violence ! », « À bas le pouvoir ! », « À bas la mort qui vient, qui va être de plus en plus administrée frontalement dans des massacres ». Il n’y a pas besoin d’amplifier, vous avez compris. La République ? C’est quand même Clemenceau qui, en 1907, fait transporter l’Olympia au Louvre, en fiacre, après la souscription de Monet, qui a été très bien dans toutes ces affaires. Est-ce qu’on a vraiment compris ce que l’Olympia faisait là, à quoi elle faisait barrage ? Qu’est-ce qu’elle fait apparaître ? C’est le contraire de Nana, si vous voulez. Nana, on entre et on sort. Elle est là pour ça, Essayez d’entrer et de sortir de chez l’Olympia. SUZON
Un bar aux Folies-Bergère, 1881 / 1882 huile sur toile, 96 × 130 cm, Institut Courtauld. La dernière oeuvre majeure d’Edouard Manet ZOOM, cliquer l’image Donc, maintenant, la grande scène, c’est Suzon. Suzon, le diminutif de Suzanne. Elle est là, et c’est le Bar aux Folies-Bergère, un tableau de génie. À la fin de sa vie, quand il est très souffrant. Il vous reconstitue ce bar dans l’atelier. L’atelier, c’est un mot qui revient. « Je suis à l’atelier cet après-midi, Suzanne. Ce soir, tu me joueras un peu de musique. » À l’atelier, il y a du passage. L’admirable modèle Suzon. La composition est extravagante ! Extravagante ! Il faut voir le reflet décalé, l’attitude, une sorte de barque des morts, finalement. C’est très ritualisé... Manet est toujours extrêmement discret sur ses intentions. Il ne parle pas. Il ne parle pas, sauf quand il s’amuse, quand il envoie des dessins à Mlle Lemonnier ou à Mme Guillemet : « Vos bottines m’inspirent. » Toujours avec ironie. Avec ce bar, on en revient aux Folies françaises. Je l’ai mis dans ce roman, parce que j’ai pensé que le moment était venu d’insister un peu, il y a vingt-deux ans. Stéphane Guégan
Philippe Sollers
Picasso et ManetStéphane Guégan
Philippe Sollers
Stéphane Guégan
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...« MANET ET MANEBIT » « Il reste et restera... » C’est Poulet-Malassis, l’ami de Baudelaire, qui a inventé la formule en latin. Suzanne n’a pas trouvé d’objections à faire. Il est donc là, en dieu Pan, sur sa colonne. Sa tête ressemble à Marx. « MANET ET MANEBIT » ? La palette et les pinceaux sont placés sur le sexe ! Sur le sexe ! C’est extraordinaire que quelqu’un ait pensé à faire ça, tout de suite après sa mort ! Suzanne n’y a vu aucun inconvénient. Vous connaissez des veuves comme ça ? Musicalement fidèles à un faune ? Crédit :
Edouard Manet, une inquiétante étrangetéLes extraits vidéo ci-dessous sont issus du documentaire « EDOUARD MANET, UNE INQUIETANTE ETRANGETE » présenté dans l’émission Un soir au musée présentée par Laurence Piquet, Le 21 avril (france 5).
L’homme et le peintre
Issu d’une famille de bourgeois parisiens, le jeune Edouard Manet se forme à l’art académique dans l’atelier du peintre Thomas Couture. Il fréquente assidûment les musées, où il découvre et copie les toiles de Diego Vélasquez, Francisco de Goya, Gustave Courbet ou du Titien. Mais Manet s’éloigne rapidement des sujets classiques de la peinture.
Scandaleux déjeuner ![]() Sollers devant le Déjeuner sur l’herbe de Manet Photo L’Infini N° 97, hiver 2006 En 1862, dans La Musique aux Tuileries, il dépeint la vie sociale de la bourgeoisie en représentant ses amis et sa famille à un concert. L’année suivante, Le Déjeuner sur l’herbe est exposé au salon des refusés, une manifestation qui regroupe les oeuvres écartées de l’exposition officielle de l’Académie des beaux-arts.
A la suite du scandale provoqué par cette toile, l’Académie des beaux-arts rejettera les oeuvres de Manet pendant plusieurs années.
Le regard moderne La modernité de ses tableaux fut pourtant défendue successivement par Emile Zola et Stéphane Mallarmé.
Ton peintre préféré ?Écoutons un romancier d’aujourd’hui (c’est un père incestueux qui parle à sa jeune fille). Elle le questionne : « Ton peintre préféré ? — Manet. Fleurs dans des vases ou des verres. Fin de sa vie. Juste avant qu’on lui coupe la jambe. Fleurs coupées. Les racines ne sont pas les pétales, les coeurs, les corolles. Deux mondes différents. L’eau transparente en miroir, l’épanouissement dans la toile sans tain. Des bouquets apportés par des amis, lui sur un canapé, une ou deux séances, hop, tableau. Roses dans un verre à champagne. Roses, oeillets, pensées. L’incroyable lilas et roses. Le bouleversant lilas bleuté dans son verre. Roses mousseuses dans un vase. Bouquet de pivoines. Roses, tulipes et lilas dans un vase de cristal. Vase de fleurs, roses et lilas. oeillets et clématites. Lilas blanc. C’est sans fin. Le cerveau est sans fin. Entretemps, il meurt. « Je voudrais les peindre toutes ! » Antonin Proust : « Manet était de taille moyenne, fortement musclé... Cambré, bien pris, il avait une allure rythmée à laquelle le déhanchement de sa démarche imprimait une particulière élégance. Quelqu’effort qu’il fît, en exagérant ce déhanchement et en affectant le parler traînant du gamin de Paris, il ne pouvait parvenir à être vulgaire... Sa bouche, relevée aux extrémités, était railleuse. Il avait le regard clair. L’ ?il était petit, mais d’une grande mobilité. Peu d’hommes ont été aussi séduisants. » Paul Alexis : « Manet est un des cinq ou six hommes de la société actuelle qui sachent encore causer avec les femmes... Sa lèvre, mobile et moqueuse, a des bonheurs d’attitude en confessant les Parisiennes... » Mallarmé : « Griffes d’un rire du regard... Sa main - la pression sentie claire et prête... Vivace, lavé, profond, aigu ou hanté de certain noir »...
- Voilà. Georges Jeanniot : « Lorsque je revins à Paris, en janvier 1882, ma première visite fut pour Manet. Il peignait alors Un bar aux Folies-Bergère, et le modèle, une jolie fille, posait derrière une table chargée de bouteilles ... Il me dit : " Dans une figure, cherchez la grande lumière et la grande ombre, le reste viendra naturellement : c’est souvent très peu de chose... Il faut tout le temps rester le maître et faire ce qui vous amuse. Pas de pensum ! Ah non, pas de pensum ! » Jules Camille de Polignac, dans le journal Paris du 5 mai 1883 : « Pas de ciel, pas de soleil, des nuages clairs répandent un gris très doux dans le plein air... Le cortège s’arrête au portail de l’église SaintLouis-d’Antin où, devant le maître-autel resplendissant de lumières, un catafalque est dressé... Manet entre, suivi de sa famille et d’un petit groupe d’amis, et aussitôt les ch ?urs religieux éclatent - suivis des soli lamentables de la messe des morts »... Les bouquets sont là, les derniers, dans l’atelier de la rue d’Amsterdam ... Roses et lilas blancs, du 1er mars ... Peu de fleurs sont aussi séduisantes. A jamais. La pression sentie claire et prête... Reprends les adjectifs .
carte postale, sept palmiers au loin, langue de sable blanc, tout est bleu noirci, ciel vert jade, océan Indien. Les couleurs sont si tranchées qu’on croirait à un grand flash dans la nuit. L’année dernière, elle était en Martinique, petit déjeuner à huit heures, une heure de l’après-midi à Paris. « Ça va ? » — « Ça va » — « Soleil ? » « Soleil » — « Tu te baignes ? » — « Tout le temps »
Maintenant, silence. Je te peins.
[...] Je te peins, je te peins, la peinture est un roman, troisième monde au-delà de la réalité et de son miroir, plus présente que ne le sera jamais la conscience de la réalité redoublée d’un miroir. C’est notre folie visible et lisible. Musique. Le bar. Vois et entends ces fumées, le reflet de la bouteille dans la hanche droite de Suzon. Droite ? Gauche ? De ce côté-ci ? De l’autre ? Ou sans côté aucun ? Je te fais une généralisation mathématique du bar, une théorie de la relativité à travers lui, un endroit comportant son envers qui le transforme en un autre endroit sans envers. Ici, à jamais. Eh bien, vous êtes servis ! A la force des poignets, dans les veines. Et la petite femme aux gants jaunes, près du balcon ! Et la rencontre du peintre et de son modèle, de sa serveuse (contraire de servante), de son entraîneuse, yeux dans les yeux, dans un coin, en reflets croisés ! Elle, elle te regarde, mais ne voit personne. Personne. Mais c’est peut-être toi quand même, à toi de trouver. Il me semble que toutes les couleurs vivent là, maintenant, et disent quelque chose d’encourageant à celui qui est moi mieux que moi. Ce rose, ce vert, ce blanc matinal, surtout, un peu glacé, presque bleu, blanc de poisson, bleu de truite. Boulevards des Italiens, Madeleine. Vitrines, cafés bourrés, temps d’un autre temps, signature de rire en dessous. [...] Quelle fête ! Tu vois, tu entends, tu sens ? Oui, partout, et de nouveau toujours et partout, comme si Paris et le Bar étaient la vraie embarcation des morts avec leurs boissons, leurs roses, leurs mandarines comme des petits pains d’au-delà, madeleines, macarons, brioches. Ils ont bien de quoi ? Ce qu’il faut ? Barque pleine ? Fluctuat ? Igitur ? Nec mergitur ? Embrasse-moi. Et encore. Au centre du temps. A notre arc secret. Au triomphe. On sort d’Égypte, on y rentre, on en ressort quand on veut. Il l’a si bien regardée, Suzon, qu’il a réussi à l’emmener avec lui, dans la glace. Et de nouveau là, mais marquée. Faite pour rester après lui, lestée du froid d’ombre. Chaconne. Bourrasque. Tombeau Les Regrets... - Elle : Patrick me parle de plus en plus souvent de sa mère.
- Elle : Tu crois ? Philippe Sollers Les Folies Françaises Gallimard, 1988, p. 103-119 Fleurs, extrait( à venir) Liens
Quelques liens sur pilefaceL’Infini N° 114 - La Révolution Manet
Quelques liens sur le web
[1] « - Comment trouvez-vous mes fesses ?
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