![]() Dominique Desanti est décédée
photo : Jean-Pierre Muller, AFP
L’historienne, biographe, romancière et grande résistante Dominique Desanti, qui fut aussi journaliste à L’Humanité dans les années qui suivirent la Libération, est décédée vendredi, apprend-on lundi dans le carnet du quotidien. Née Dominique Persky en 1920, fille d’un émigré russe ami de Georges Clemenceau, elle avait rejoint la Résistance dès les premières heures de l’Occupation allemande. Avec son mari, le philosophe Jean-Toussaint Desanti, mort en 2002, elle avait organisé dès 1940 la logistique des maquis. Membre en 1943 du Parti communiste français, qu’elle quittera à la fin des années 50, elle avait été proche de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jacques Lacan, Louis Aragon ou encore Maurice Merleau-Ponty.
Crédits AFP. Au côté de son mari, le philosophe Jean-Toussaint Desanti, elle avait traversé la Résistance et le stalinisme. Mais Dominique Desanti, qui est morte ce vendredi 8 avril, n’était pas seulement la moitié féminine de ce couple sartrien. Née en 1920, elle-même historienne et écrivain, passionnée de théâtre, de danse et de poésie, elle était l’auteur de nombreuses biographies consacrées à Elsa Triolet et Aragon, Robert Desnos, Pierre Drieu la Rochelle et même Sacha Guitry. En 1997, elle avait évoqué, dans un livre de mémoires, le siècle si bavard qu’elle venait de traverser. Gilles Anquetil l’avait lu pour « le Nouvel Obs ». Lire l’article. Auteure également de plusieurs essais historiques (il faut lire Les staliniens (1944-1956), « roman vécu de la guerre froide », autocritique sans amertume d’une génération) et de sept romans, Dominique Desanti avait publié en 1977 Personne ne se ressemble. Philippe Sollers avait rendu compte du roman. ![]() Pendant que la littérature d’avant-garde s’enfonce de plus en plus en elle-même, la littérature quotidienne ou du « vécu » continue, morne répétition de deux, ou trois stéréotypes, souvenirs, enfance, amour, pauvres rêves.
Edition originale
Et pourtant, comme le démontre Dominique Desanti dans ce roman, il y aurait tant de choses à dire, à révéler, à faire deviner si l’écrivain acceptait de laisser couler dans son écriture le flot historique, si ceux qui ont surement vécu le jour mais aussi la nuit des secrets du temps et du pouvoir étaient capables de les dire dans tous leurs détails...
Et voilà : on va passer de la guerre d’Espagne à Prague (le Prague des procès staliniens), de la Californie à Paris, des incroyables péripéties de la plus grande « multinationale » qu’aura été l’Internationale aux discussions des sectes gauchistes ; on va confronter des mémoires surréalistes, anarchistes, militantes ; on va suivre à travers. ce temps convulsif le grand malentendu entre les sexes qui vient surbroder le temps des actions...
Combien de clefs ? C’est un long monologue passionnant (dont l’origine est peut-être un enregistrement réel sur cassette ?) qui me semble être, à ce jour, l’analyse la plus fine, la plus compacte que l’on ait faite du fonctionnement « communiste », de sa structure subjective implacablement programmée. Dominique Desanti en sait long, et pas seulement comme historienne, sur la machine des « pécés ». Elle nous les montre ici de l’intérieur, au jour le jour, contre-sociétés, contre-églises... Voyage au pays de la plus dure des drogues, peut-être : celle de la politique avec son spasme total... Au point que notre monde, libéral-capitaliste, ses vieux rouages de publicité, de spectacle, de toc, décrits eux aussi sans complaisance, fait figure de presque inoffensif carnaval : gourous, marketing, méditation transcendantale, incommunicabilité des sujets, et les femmes d’un côté, les hommes de l’autre... Zoé, Vic, Serge : voilà les prochinois : devenus simples citoyens d’un réel sans foi mais peut-être moins délirant. Tout cela dans une écriture courte, rapide, très choc, très « cinéma ». La longue narration classique est constamment interrompue par des flashes de scènes « sur le vif », art du montage, quasi-disparition des personnages... Un roman plein d’histoire : plein de paysages historiques, pays et sensations mêlés... Et qui s’achève, comble de la démystification, dans les coulisses d’une enquête policière. Il y a toujours un suicide ou un meurtre quelque part... Au passage, combien de « clefs » ? Difficile à dire. Aragon, Malraux, Marchais, Duclos, Drieu La Rochelle, Lacan... La psychanalyse est là, invoquée ou contestée, contestée par le « éméleff ) mais invoquée s’il s’agit de dire pour la fille qui refuse de dire de qui est son enfant : « Le géniteur n’est pas le père. » Etrange et beau livre qui repose d’ailleurs, constamment, la question de la paternité. Drame du père, n’est-ce pas, que cette affaire d’engagement et de croyance ? Drame du père encore, le parti, le groupe, la famille reconstituée utopiquement... Personne n’a encore vraiment expliqué pourquoi la littérature est muette à ce point sur cette question. On nous parlera de plus en plus des femmes, de la maternité, etc. mais, mais... La religion n’est plus là, la politique se décompose, l’espèce est à ce tournant trouble et confus... Où est donc passée cette garantie qui était aux cieux ou présidait le changement sur la terre ? Est-ce pour cela que la philosophie est en crise, et l’art ? Les femmes l’ont senti, elles protestent, revendiquent, se divisent, s’entêtent, s’agitent, se replient, laissent passer la folie... Qu’est-ce, d’ailleurs, qu’un monde où la la différence aurait force de loi, où le signe égal ne voudrait plus rien dire, où personne ne ressemblerait plus à personne ? En serons-nous jamais là ? Pour l’instant, sur cette planète, c’est plutôt, encore et toujours, le contraire. Qu’est-ce qu’un père ? Le silence, la dérobade, la pudeur bizarre qui règne devant ce nom sont le lot de sommeil d’une humanité bavarde. Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 11-07-77. PERSONNE NE SE RESSEMBLE par Dominique Desanti, Flammarion, 336 p. |
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