Lire Machiavel ? Le conseil ne vaut pas que pour nos futurs éventuels candidats à la présidentielle. Voici ce que Sollers écrivait en 1996 dans Le Monde à propos du Nicolas florentin.
Le diable à Florence
Supposons que je m’endorme au début du XIVe siècle, disons avec Dante en 1325. Je me réveille deux cents ans plus tard, je ne reconnais plus rien. L’au-delà vertical a disparu, l’autre monde s’appelle maintenant Amérique, Dieu n’a plus que des prophètes désarmés (Savonarole) et des papes militaires, occupés de bien autre chose que de lui. Florence se débat dans le chaos italien, devenu la proie des grandes puissances. En 1527, c’est le sac de Rome par les armées impériales de Charles-Quint : les soudards luthériens vont balafrer de leurs épées les fresques de Raphaël. La Réforme, en réalité, est une négation puritaine de la Renaissance, que la Contre-Réforme tentera, pendant un temps, de freiner. 1527, année terrible : un grand écrivain se retrouve dans l’armée de la ligue pontificale. Ce ne sont pas ses opinions, loin s’en faut, mais les alliances en ont décidé ainsi. Il va mourir cette année-là. Il aura averti en vain, critiqué en vain, tout analysé et compris en vain. Il s’appelle Nicolas Machiavel.
Étrange destin d’avoir un nom qui devient un adjectif négatif. Il faut sans doute, pour cela, toucher à fond le refoulement humain : Dante, Kafka, Sade, Machiavel. Être machiavélique est pire que jésuitique (et pourtant !). Il n’est pas jusqu’à florentin qui ne soit marqué d’un sceau trouble et péjoratif (au point qu’on a vu ce mot appliqué au cours des temps à de très moyens personnages). L’humanité n’aime pas entrer dans les arcanes du Pouvoir, ni trop savoir comment il fonctionne. Machiavel ? Attention, zone dangereuse, là-dessus tous les dévots sont d’accord. N’est-il pas fasciste, nazi ? Mussolini et Hitler l’ont revendiqué. Athée ? C’est plus que probable. Républicain ? Peut-être, mais pas comme on voudrait. Rien ne manque à la confusion et à la désinformation qui l’entourent. Même l’atroce Vychinski, lors des procès de Moscou, s’en prend à lui et le traite de « fripon consommé ». Les Lumières se sont méfiées de ce trop de lumière, Voltaire lui-même a supervisé le très médiocre Anti-Machiavel de Frédéric de Prusse. Dès le XVIe siècle, Machiavel, c’est le diable. Protestants, catholiques, même combat. Le jésuite Rivadeneira, dans son Prince chrétien, le traite d’« homme impie et sans Dieu », de « méchant homme et ministre de Satan ». Qui dit Prince comme Machiavel veut forcément dire Prince de ce monde. Même les hérétiques, ces « étincelles d’enfer », ont une chance de s’en tirer. Machiavel, non.
L’union sacrée, en somme. Il ne faut pas dévoiler les ressorts du diable, cela ne se fait pas : il doit rester incompréhensible. Le décrire, c’est déjà l’acclimater, l’accepter, pervertir l’être humain, dont chacun sait qu’il est bon par nature. Voilà donc la grande loi, toujours agissante, que Machiavel, avec une audace inouïe, transgresse. Il y est, lui, dans le cerveau du diable, et ce n’est pas du tout ce qu’on croit. Il s’agit d’abord de logique, de raisonnement, de calcul, de ruse. Il s’agit de mathématiques. Quelle déception pour l’hystérie, c’est-à-dire pour le fanatisme ! Giono, dans sa belle préface de 1952 pour « la Pléiade », parle, à propos de Machiavel, de sa « franchise d’acier ». C’est le moins que l’on puisse dire. Exemple : « On peut dire des hommes généralement ceci : qu’ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, lâches devant les dangers, avides de profit. » L’homme (femme comprise) est méchant, il n’attend que le moment de donner libre cours à sa méchanceté, et si cela ne se voit pas tout de suite, c’est qu’il se cache. Mais le temps, « père de la vérité », vous démontrera l’évidence. L’homme est méchant, et il n’y a aucun sauveur pour y remédier ? Non. Le méchant sera donc celui qui a osé dire cela, à la barbe de tous les tartuffes.
Impossible de lire Machiavel sans un curieux sentiment d’honnêteté. Il faudrait un autre mot, tant celui-ci paraît vertueux, alors qu’il s’agit (comme chez Sade) de tout autre chose, la virtu italienne de la grande époque n’ayant rien à voir avec les infortunes de la vertu. La Fortune, de même, à laquelle on doit faire face, n’est pas la nécessité ou la Providence. Simplement, les choses humaines montent et descendent, et il en sera toujours ainsi. L’honnêteté, c’est le style. Nietzsche, lui, ne s’y est pas trompé, qui trouvait Machiavel presque intraduisible en allemand : « Le tempo de Machiavel, dans son Prince, nous fait respirer l’air sec et subtil de Florence et ne peut s’empêcher d’exposer les choses les plus sérieuses avec un fol allegrissimo (...). Une longue suite de pensées lourdes, massives, dangereuses, et un "mouvement" endiablé d’une humeur primesautière et charmante. » Ce que Nietzsche aime par-dessus tout : la « volonté de voir la raison dans la réalité et non dans la "raison", encore moins dans la "morale" ». Cette qualité suprême de réel, il la reconnaît à Thucydide et à Machiavel. S’il fallait ajouter des écrivains français à cette liste, alors ce serait Laclos (un militaire, comme par hasard) et, plus près de nous, Debord.
La virtu peut vouloir dire talent, énergie, caractère ; elle consiste à être à la mesure des changements du temps. Pas d’idéalisme ni d’angélisme : il s’agit d’une qualité physique qui va plus loin que le corps. On l’exerce, dans la paix, par une continuelle préparation à la guerre et par la connaissance de l’histoire (vouloir oublier l’histoire est le pire des obscurantismes, qui mène infailliblement à l’effondrement). L’ami de Machiavel, Guichardin, lieutenant général des armées et des Etats pontificaux en 1527, le dit, de la même façon, dans ses merveilleux Ricordi : « Celui qui pourrait changer sa nature au gré des temps, bien que cela soit très difficile et peut-être impossible, serait d’autant moins soumis à la Fortune. » La virtu est donc à la fois un opportunisme inflexible (on change pour ne pas changer, axiome que les imbéciles ne comprendront jamais), une question d’honneur et un art consommé de la vengeance.
Du même Guichardin : « A qui accorde assez de prix à l’honneur, tout réussit, car il ne regarde pas à la fatigue, ni au danger, ni à l’argent. Je l’ai montré moi-même dans mes actes, aussi je le puis dire et écrire : les actions des hommes qui n’ont pas cet aiguillon sont vaines et sans vie. » Et Machiavel, en plus serré : « Mieux vaut perdre tout valeureusement, que perdre peu au prix de la honte. »
Il y a donc la Fortune et l’énergie : il faut savoir saisir l’une ou s’y opposer ; il faut alimenter l’autre. C’est une question de décision : « Qui reste neutre s’attire forcément la haine du vaincu et le mépris du vainqueur. » Ne pas être aimé n’est pas grave ; ce qu’il faut éviter, c’est d’être haï ou méprisé. D’où la double nature, animale, du Prince : « Renard pour éviter les pièges ; lion pour effrayer les loups ». Machiavel n’aime pas qu’on soit inerte et sans armes. L’expression de Mao « Il faut compter sur ses propres forces » pourrait être de lui (« Aide-toi, écrit-il à son fils, et tout le monde t’aidera. »). Mais attention, la force sans la ruse n’est rien, comme le prouve l’exemple d’Alexandre VI, le pape trompeur, que Machiavel, pour cela, admire. Même considération pour les « prophètes armés » (Moïse, David, Cyrus, Romulus), ou les grands politiques, toujours en mouvement et imprévisibles, comme Ferdinand d’Aragon : « Ses actions sont nées de telle manière qu’il n’a jamais, entre l’une et l’autre, donné aux hommes le temps d’agir calmement contre lui. » Le Prince est l’homme des profondeurs, qui sait manipuler l’apparence. De toutes façons, « les hommes oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine ». Il suffit donc de ne pas toucher à leurs biens et, si possible, pas non plus à leurs femmes. Le reste, morale, religion, est question de situation et d’appréciation du spectacle : « Chacun a la capacité de voir, mais peu celle de ressentir ; chacun voit ce que vous paraissez, peu ressentent ce que vous êtes. » C’est la loi du nombre, donc celle de la puissance. Qui ne se plaît qu’avec le petit nombre ne doit pas se plaindre de ne pas savoir gouverner. Cela n’empêche pas qu’il y a des cas incompréhensibles, Laurent le Magnifique par exemple. Comment un prince de cette envergure, en même temps que les graves affaires qui l’occupaient, pouvait-il être « porté sur les plaisirs de Vénus », aimer la compagnie d’hommes « facétieux et mordants » et, plus étrange encore, « participer à des jeux d’enfants » avec ses fils et ses filles ? « On voyait en lui deux personnes différentes comme unies par une impossible jointure. »
Machiavel est lui-même l’homme de cette « impossible jointure ». Il est on ne peut plus moderne, mais, semble-t-il, entièrement tourné vers le passé. Il est grave, et aussi sec, théâtral, comique (La Mandragore, sa pièce critique sur les moeurs du temps, n’a pas une ride, pas plus que son Ane d’or, parodie blasphématoire de La Divine Comédie). Il est intraitable dans les affaires, mais sensible, lui aussi, aux « plaisirs de Vénus ». Il est sans illusions, mais fidèle en amitié. Comme le prouvent ses lettres familières, il est seul comme personne, mais il prend le temps de rassurer sa femme et de donner des conseils à ses fils, par exemple étudier sans relâche la littérature et la musique. Il s’explique, d’ailleurs : dans les époques de mouvement et d’innovation, faire l’apologie du passé est un tort (c’est ce que nous appellerions être réactionnaire). Mais si les temps sont misérables, barbares et « puants », alors l’éloge du passé est un acte positif et révolutionnaire, ne serait-ce que pour l’édification des jeunes gens, qui, peut-être, bénéficieront de meilleures circonstances. Nul doute que Machiavel pense être dans une basse époque (que dire de la nôtre), où « les hommes exceptionnels rencontrent des oppositions dans les républiques corrompues ». Eh bien, peu importe : il écrit ses Discours sur la première Décade de Tite-Live, son Art de la guerre, son Histoire de Florence. L’avenir jugera. Pour quelqu’un qui a occupé les plus hautes fonctions ; qui a été, ensuite, emprisonné et torturé ; qui est forcé de vivre dans sa maison de campagne, une « pouillerie », que faire d’autre ? Les puissants ne veulent pas de lui ? Il les démontera, les disséquera, et ils ne vivront plus, dans l’avenir, que dans sa syntaxe précise. Dans une lettre fameuse, Machiavel raconte comment il a écrit Le Prince en quelques mois. Le matin, il va chasser des grives et parler aux bûcherons de son bois. Ensuite, à l’auberge du village, pour ne pas « laisser moisir son cerveau », il bavarde et il boit, il joue aux cartes, il « s’encanaille tout l’après-midi ». Le soir, enfin, il rentre dans son cabinet, il enlève ses habits couverts de boue, il s’habille comme pour aller à la cour et, seul, il entre dans la compagnie des grands hommes de l’Antiquité : « Là, aimablement accueilli par eux, je me nourris de l’aliment qui, par excellence, est le mien et pour lequel je suis né. » Il interroge ces témoins invisibles, ils lui répondent. « Durant quatre heures, je ne ressens aucun chagrin, j’oublie tout tourment, je ne crains pas la pauvreté, je n’ai pas peur de la mort. »
Ainsi a vécu Machiavel, dans le bruit et la fureur de l’histoire. Il est mort à cinquante-huit ans, dans des circonstances obscures, peut-être empoisonné. J’allais oublier : de temps en temps, pour se détendre, il jouait du luth.
Philippe Sollers, Le Monde du 27 septembre 1996.
On ne confondra pas le luth et le pipeau.