![]() Time is Monet
En marge — et au coeur — de l’exposition Claude Monet...
![]() ![]() En marge — et au coeur — de l’exposition Monet... En parcourant dans la cohue l’exposition « Claude Monet » du Grand Palais le 7 novembre dernier, je me remémorais ce que Marcelin Pleynet écrit dans l’introduction à son splendide Cézanne (Folio, 2010) : « Qu’en est-il des foules qui aujourd’hui se pressent à l’entrée des musées ? Pourquoi ces foules ? » Et, après avoir rappelé ce que Cézanne écrivait à Émile Bernard en 1904 : « Le goût est le meilleur juge. L’art ne s’adresse qu’à un nombre restreint d’individus. », Pleynet ajoute : « L’intelligence, l’accès aux dispositions sensibles et intelligibles d’une oeuvre d’art, si nombreux et savants qu’en soient les commentaires, n’est pas plus assuré aujourd’hui qu’hier, et reste réservé à un "nombre extrêmement restreint d’individus"... à savoir à la rareté d’un individu, d’un être singulier constitué en une unité distincte, isolée et, "par chance", privilégiée dans la classification générale du nombre. Rien de moins égalitaire, rien de moins démocratique que ce que réserve l’oeuvre d’art. » Difficile en effet d’apprécier ce qui attire les foules en si grand nombre à l’exposition « Monet » en 2010... Difficile de savoir à quelle expérience subjective, à quelle nécessité personnelle, répond le parcours du combattant que cela implique. Je m’étais posé la même question en visitant les salles (quasi désertes ce jour-là) consacrées aux « Nymphéas » à l’Orangerie le 13 septembre au matin : pourquoi ces jeunes touristes japonaises, charmantes au demeurant, ne regardaient-elles les gigantesques décorations de Monet qu’à travers le viseur de leur appareil numérique, ne s’y attardant que le temps d’un "clic", comme si la peinture ne pouvait avoir d’existence que d’emblée réduite à l’image qu’on regardera plus tard ? Je n’ai toujours pas la réponse... Time is Monet Et pourtant, je ne peux que conseiller la visite de l’exposition que le Grand Palais consacre à Monet. Le catalogue nous dit : « Cette exposition est la première rétrospective consacrée à Claude Monet en France depuis 1980. Elle réunit cent soixante-seize tableaux au long d’un parcours à la fois chronologique et thématique qui restitue la richesse de l’oeuvre et de la démarche de l’artiste. » C’est dire qu’il y a à voir... et qu’il est temps (s’il faut attendre encore trente ans). L’intérêt majeur est que cette exposition permet de voir rassemblées des toiles disséminées dans tous les musées du monde et qui, cependant, ne prennent leur sens que réunies dans le cadre des séries dans lesquelles Monet, leur inventeur, les situe. Séries des Meules, série des Peupliers, série des Cathédrales, série des Bassins aux nymphéas, série (ou plutôt « suite » cette fois) des tableaux de Venise, etc... Ces « séries », seules (et quoiqu’incomplètes), permettent de saisir ce qui fait le geste, fondateur sans doute, de Claude Monet : un nouveau rapport au Temps. Car Monet est obsédé par le temps : le temps qu’il fait, bien sûr (soleil, pluie, brouillard, vent) ; le temps qui passe (matin, après-midi, soir : journée ;— saisons) et qui ne passe pas : Monet, contre le temps, avec le temps, infatigablement, peint tout le temps, et par tous les temps. Pierre Schneider écrit dans sa préface à « Monet et Venise » [1] : « Le motif à rendre n’est plus seulement fait, comme naguère, d’espace, mais aussi de temps. La réalité passe vite ; il faut, pour la capter au vol, saisir « le moment juste, juste », comme dit Degas. Le temps fugitif ne reste à la verticale de la toile qu’un bref instant — que Kierkeggard nomme la « décision nouvelle » — pendant lequel l’oeuvre doit s’accomplir. » Monet est le peintre de l’Instant qui, lui, ne passe pas, « éternel instant présent ».
L’infini en peinture
Si j’ai cité Marcelin Pleynet en commençant, ce n’est pas, bien entendu, un hasard. On connaît la passion du poète pour la peinture et, surtout, l’approche nouvelle qu’il en a proposée dès les années soixante. On les connaît peut-être même plus qu’on ne connaît l’écrivain et le poète lui-même. Ce qui est un tort car c’est de sa pratique spécifique — il y insiste souvent, en vain —, non en « critique » ou « historien » d’art, que Pleynet tire sa "vision", sa "lecture" de la peinture. « De la pensée (poétique) accrochant la pensée (peinte) et tirant », pourrait-on dire en paraphrasant Rimbaud. Ses essais sur Cézanne, sur Matisse sont incontournables. J’en ai déjà rendu compte [3]. Dans un recueil publié dans la collection L’infini en 1990, Les modernes et la tradition, Pleynet s’est aussi penché sur Claude Monet et les divers malentendus dont sa peinture a fait l’objet. Son essai s’appelle « Claude Monet et le naturalisme ». Dans la deuxième partie de cet essai, Pleynet étudie avec minutie ce qui fait la spécificité de Monet : les « séries ». De l’étude des Meules à l’invention des Nymphéas, en passant par « la révolution des cathédrales » (l’expression est de Clemenceau, farouche républicain et anti-clérical, à propos des toiles sur la cathédrale de Rouen de 1892-1894 [4]), il revient sur le parcours du peintre. De « la révolution des cathédrales » à « la chapelle Sixtine de l’impressionnisme » (l’expression est du peintre surréaliste André Masson) que sont les Nymphéas, ces Grandes Décorations des deux salles ovales de l’Orangerie, que se passe-t-il donc ? La révélation de la vérité — de l’infini — en peinture [5].
La démonstration de Marcelin Pleynet est en quelque sorte prolongée — rendue visible, prouvée — par Alain Jaubert. Dans un documentaire de la série « Palettes », La couleur de l’instant, celui-ci analyse un certain nombre des tableaux de Monet, actuellement exposés au Grand Palais et, parce que dispersés dans divers musées, rarement visibles dans ce qui fait leur originalité : la série. Y sont analysés les Meules, les Peupliers, la cathédrale de Rouen et, surtout, le bassin aux nymphéas, qui s’achèvera dans l’admirable série des Grandes Décorations, les Nymphéas, visible, elle, dans les deux salles ovales formant, on ne l’a sans doute pas assez remarqué, le symbole de l’infini, au musée de l’Orangerie et à laquelle, en 2006, Jean-Paul Fargier consacrera, lui aussi, un film, écrit en collaboration avec Pierre Georgel. Comme il n’y a pas de hasard, la collection L’infini publie un essai d’Alexandre Duval-Stalla, « Claude Monet - Georges Clemenceau une histoire, deux caractères ». Vous lirez plus loin les interviews que l’auteur a accordées à Public Sénat, à Frédéric Vignale et la critique de Jérôme Garcin.
1. Les « séries » et l’invention des Nymphéasextraits de « Claude Monet et le naturalisme »,
par Marcelin Pleynet C’est dans la seconde moitié de sa carrière, alors qu’il est un peintre très généralement reconnu, et que son ?uvre s’est définitivement imposée, que Monet semble pour la première fois s’autoriser à parler de son art et à revenir sur la question du motif et du « d’après nature ». Ainsi, dans les premiers mois de l’année 1895 un voyage en Norvège donne lieu à un article rapportant des propos tenus par l’artiste : « le motif, aurait déclaré Monet, est pour moi une chose secondaire, ce que je veux reproduire c’est ce qu’il y a entre le motif et moi [6]. » Déclaration explicite en ce qu’elle met en évidence le rôle réciproque de chacun des éléments entrant, selon l’ordre de leur activité, dans la composition de l’oeuvre. Qu’y a-t-il entre le motif et le peintre, de l’air sans doute si l’on s’en tient à la stricte logique, ce n’est pourtant pas de toute évidence ce que veut reproduire Monet, et nous devons bien comprendre ici qu’il se passe quelque chose entre Monet et le motif, chose pour laquelle le motif encore indispensable est pourtant déjà « chose secondaire ».
On comprend bien, si l’on prend en considération entre 1890 et 1891 la série de vingt-cinq toiles représentant les Meules, qu’il est dès lors impossible de proposer l’organisation de cette série comme déterminée par le seul motif, que dans une semblable organisation le motif, qui reste le même pour un grand nombre de toiles, est débordé par le thème, thème lui-même réduit dans sa répétition à n’être plus qu’un prétexte et à s’annuler en tant que tel. La multiplication d’un même motif et d’un même thème tend évidemment à faire disparaître motif et thème en tant que tels et à mettre l’accent sur tout autre chose.
« Lorsqu’il travaille à une seule toile sur le motif, son unique préoccupation est de donner une exacte reproduction de ce qu’il voit autour de lui. Par contre, loin de la nature, il passe de l’observation à l’invention. Il faut désormais voir dans ses tableaux une cohésion interne plutôt qu’une référence à l’extérieur. Au début, la cohérence se situe dans l’unité de l’oeuvre ; par la suite chaque oeuvre s’intègre dans toute la série, dans l’atelier. Chaque tableau doit être en harmonie ou, d’une certaine manière, avoir un lien avec ceux qui l’entourent, ainsi qu’avec l’ensemble... Ainsi, comme pour les Peupliers, la série unifiée et l’exposition forment un tout ; l’exposition elle-même est devenue une oeuvre d’art [7]. » Joel Isaacson défend ici la thèse qui est la sienne sur le rôle et les rapports de l’observation et de la réflexion dans l’oeuvre de Monet, et la façon dont il nous présente la chose est tout à fait convaincante. Reste que si « réflexion et observation » permettent d’exposer une partie du problème que soulève l’oeuvre de Monet, c’est d’abord dans la mesure où elles ne tendent qu’à en définir des caractéristiques relativement superficielles. On voit bien ce que veut dire « passer de l’observation à l’invention » mais on voit bien aussi que, si l’on interroge chacun de ces deux termes, ils restent l’un et l’autre pris dans l’ordre général d’une pratique subjective qui ne prend dimension qu’à se particulariser. L’observation comme l’invention de Monet, si justes et aiguës soient-elles, ne font ?uvres qu’à être qualifiées des particularités subjectives de l’artiste — ce qui nous amènera par voie de conséquence à dire que l’observation de Monet ne lui appartient, en tant que relie, que dans la mesure où elle est inventive et que, étant donné le travail qu’a effectué quotidiennement l’artiste, lorsqu’il commence à se consacrer à ses séries son invention est alors indissociable de son observation.
« ... que mes cathédrales, mes Londres et autres toiles soient faites d’après nature ou non, cela ne regarde personne et ça n’a aucune importance » dans la mesure où ce qu’il veut « reproduire c’est ce qui se passe entre le motif et lui » ; dans la mesure où c’est sur ce qui se passe entre le motif et lui qu’il veut mettre l’accent et que c’est cela qu’il cherche à accentuer dans le développement de son oeuvre. Pour cela, et selon une méthode qui n’est pas explicitement théorique mais je dirai théoriquement pratique, il se confronte, ainsi qu’il l’a confié à Thiébault-Sisson, de façon toujours nouvelle à l’expérience « d’autres exercices qui, dira-t-il, m’ont mené plus loin que je ne pensais ». Avec le temps, et au-delà de la mythologie littéraire et « impressionniste », au sens strict du terme, qui l’impose et la fait accepter, c’est l’ ?uvre elle-même qui, dans son développement formel et stylistique, détermine le sens des transformations qu’elle apporte.
Avec, comme en incidence, un ensemble de tableaux rapportés de Norvège (1895), de Londres (1902, 1903), de Venise (1908, 1912), on peut dire que les séries des Meules, des Peupliers et des Cathédrales préparent et introduisent les grandes décorations des bassins d’eau et des Nymphéas (1899), Le Pont japonais et les Nymphéas (1923) et les admirables Glycines (autour de 1920).
« Accrochées comme elles sont, les vingt toiles sont vingt révélations merveilleuses, mais l’étroite relation qui les lie échappe... Ordonnées suivant leur fonction, elles feraient apparaître la parfaite équivalence de l’art et du phénomène... Supposez-les rangées aux quatre murailles en séries de transformation de lumière... Alors d’un grand coup d’ ?il circulaire, vous auriez, en éblouissement, la perception du monstre, la révélation du prodige [8]. » Insistant comme on pense bien sur l’effet naturaliste de la chose, Clemenceau, comme l’écrit Daniel Wildenstein, suggère, avec « cette vision cyclique des Cathédrales, la préfiguration de ce que seront les grandes Décorations des Nymphéas à l’Orangerie ». Daniel Wildenstein précise d’ailleurs en note que dès 1895 « après un premier Bassin aux nymphéas pris en hiver, nous rencontrons deux Pont japonais, exécutés au même endroit à la belle saison [9]. »
« Comment l’artiste peut-il, à quelques centimètres de sa toile, se rendre compte d’un effet à la fois précis et subtil qu’on ne peut apprécier qu’avec le recul ? » et répond : « C’est le déconcertant mystère de son écran rétinien [10]. » Ce qui tend bizarrement à donner une réponse physiologique à une question esthétique [11]. Il serait plus juste de dire que, de toute évidence, Monet est peintre et que cette proximité avec la surface de la toile participe aussi d’une proximité avec la peinture bien explicable après quelque trente ans d’expérience. Après plus de trente ans d’expérience le problème de l’artiste n’est plus du tout un problème de recul, de distance, mais un problème de proximité et au-delà même d’introspection picturale.
« donnait le dernier fini à ses tableaux en égalisant du doigt les passages des fortes lumières aux demi-tons ou bien, de ses doigts également, menait une tache noire dans un coin ou, avec un peu de rouge, comme une goutte de sang, rehaussait la vie de l’épiderme ; ainsi, pas à pas, il amenait ses figures à leur achèvement. Au cours des dernières phases de son travail, il peignait plus avec ses doigts qu’avec ses pinceaux [12]. » L’attitude bien entendu n’est pas tout à fait la même, mais c’est moins l’attitude que ce qui la commande et ce qu’elle commande qui peut ici nous apporter quelque éclaircissement. Or dans le cas de Titien comme, de façon différenciée mais proche, dans celui de Monet (et l’on pourrait citer d’autres exemples), ce qui se marque en fin de carrière c’est une proximité de plus en plus grande avec la réalité picturale et telle que l’artiste tend à s’identifier à elle [13].
« une nouvelle manière tout entière dominée celle-là par l’esprit de système où la technique l’emporte désormais, hélas ! sur l’inspiration poétique » « Malheureusement, comme nous l’avons dit, Monet ne nous donne pas l’exemple d’une force sûre d’elle-même et qui se déploie avec une autorité croissante. Son tempérament ne s’exprime souverainement que dans ses premières tentatives et subit de plus en plus l’influence de son entourage. L’évolution de son style après 1890 en est la preuve manifeste. » C’est l’interprétation des Nymphéas qui nous donne la clef de ces réserves : « Finalement Monet réduira son univers au jardin et au lac de Giverny. Il rêvera enfin de réaliser dans ce cadre, à la mesure de son imagination, "une chose impossible à faire, de l’eau avec de l’herbe qui ondule au fond", ce qui apparaît encore dans une certaine mesure comme un idéal purement visuel, mais qui se transforme vite en désir de créer, à travers les transparences de l’eau et les mille prestiges de la lumière, dans une atmosphère de sérénité et de repos, un asile pour les âmes blessées [16]. » Où l’on sent nettement poindre les réserves de Zola, telles qu’il se les autorise sous une forme romancée dans les dernières pages de L’Oeuvre. On voit que les questions que soulève la deuxième moitié de la carrière de Claude Monet ne peuvent pas laisser indifférent. Jusqu’à très récemment encore, elles partageaient la critique entre ce que l’on pourrait appeler les traditionalistes et les modernistes. La seconde partie de l’oeuvre de Monet est-elle « une nouvelle manière tout entière dominée par l’esprit de système où la technique l’emporte désormais, hélas sur l’inspiration poétique [17] » ? J’aurais personnellement tendance à penser tout au contraire que dans la seconde partie de son ?uvre, Monet s’emploie à trouver des prétextes à libérer sa manière personnelle de l’esprit de système et de technique qui fit histoire, et dont, comme tous les peintres de son époque, il a hérité. L’une des formes, et non des moindres, de cet esprit de système et de technique étant la perspective académique dite scientifique mise en place à la Renaissance et qui soutient encore l’idéologie naturaliste.
lire la suite : Monet, Kandinsky et Malevitch Des Meules et des Peupliers aux Cathédrales, l’artiste est travaillé par un ensemble de questions qui le conduiront aux réalisations des vingt dernières années de sa vie, les Nymphéas, les Pont japonais, les Glycines. Si nous soutenons comme nous le faisons ici que les opérations qui qualifient l’évolution de l’ ?uvre de Monet sont le fait, non pas d’un théoricien, mais d’un praticien, nous devons évidemment tenter de les comprendre en les liant aux problèmes pratiques que se pose l’artiste, que l’artiste se propose de résoudre dans la sorte d’exercice que développe sa peinture.
Si l’on considère la Vue des Tuileries de 1876 (musée Marmottan), les personnages qui se promènent dans les allées des Tuileries sont de la taille qu’il convient par rapport aux arbres près desquels ils se trouvent, les arbres eux-mêmes donnent sa juste dimension au bâtiment de l’aile gauche du Louvre situé sur un fond de lointain où l’ ?uvre justifie, en perspective, l’illusion de profondeur réaliste de l’organisation générale du tableau.
Monet insistera à nouveau sur tes questions que soulève ce problème du format avec la série suivante : les Peupliers. Le titre de la série devrait d’ailleurs insister sur, et reprendre, le titre de certains des tableaux Peupliers au bord de l’Epte. En effet sur les vingt-trois tableaux recensés au catalogue Daniel Wildenstein, vingt représentent les peupliers au bord d’une rivière dans les eaux de laquelle leur tronc se reflète en poursuivant, vers le bas du tableau, la ligne verticale qui les constitue dans le réel. Il faut noter que si dix-huit des tableaux de cette série sont des rectangles verticaux plus ou moins accentués, cinq sont des carrés ou des presque carrés, et notamment Les Quatre Arbres (1891) aujourd’hui au Metropolitan Museum de New York.
Utilisant à cette fin les divers formats qu’il a utilisés pour les Peupliers, Monet ne peut pas ne pas avoir envisagé, sinon d’un point de vue didactique, du moins d’un point de vue pratique, ce qu’il engageait en réalisant cette série. Le presque carré (81,9 cm X 81,6 cm) de l’admirable tableau du Metropolitan Museum de New York joue trop cette question de la verticalité, dans la façon dont les troncs des peupliers touchent le haut et le bas de la toile, pour que Monet n’ait pas voulu, précisément avec cette toile, souligner que l’intérêt qu’il portait à la peinture débordait largement la question et les limites du découpage du sujet, autrement dit de la composition. Non seulement avec cette toile Monet réussit à insister sur la détermination rectangulaire de ce carré — sur la division de ce carré en autant de toiles rectangulaires qu’en dessinera la ligne des peupliers — mais le reflet des troncs d’arbre est si net de part et d’autre de la mince bande de terre qui traverse le tableau sur toute sa longueur (d’où les troncs s’élèvent sur le ciel et descendent dans l’eau) que, pouvant se poursuivre à droite et à gauche, ou se trouver amputée d’un tiers de sa surface sans perdre pour autant sa qualité picturale, la toile semble sur le point de se mettre à tourner sur elle-même, à n’avoir ni haut ni bas, ni droite ni gauche. Elle est en effet presque aussi intéressante si on la renverse (haut en bas). En cela on peut dire qu’elle préfigure un grand nombre des derniers essais du Bassin aux nymphéas, avec leur radicalisation dans le renversement du jeu de l’image et de son reflet ; Monet mettant alors délibérément l’accent sur l’artifice, sur le reflet, aux dépens de l’autonomie du réel. La révolution des cathédrales[...] C’est selon moi des conséquences du double mouvement horizontal des Meules et vertical des Peupliers que vont
naître les Cathédrales. J’insiste ici sur le fait que si l’analyse de ces séries implique une mise en équation de leurs composants techniques et formels qui peut sembler systématique, c’est dans la mesure où quelle qu’elle soit, l’oeuvre achevée oblige le critique à prendre très exactement le chemin inverse de l’artiste. Ce qui détermine Monet dans ce triple ensemble, ce n’est pas le choix puis l’application d’un système, mais le choix initial d’un sujet qui conditionne la manière dont il est traité. En cela il se distingue radicalement de l’idéalisme abstrait (Kandinsky, Malevitch) et implicitement souligne le caractère dynamique d’une continuelle confrontation dialectique avec les éléments les plus manifestement fondateurs de la tradition. Reste bien entendu la question de savoir ce qui détermine chez l’artiste le choix de tel ou tel sujet, et par exemple alors que le milieu dans lequel il vit est en majeure partie constitué de radicaux déclarativement anticléricaux, le choix de la cathédrale de Rouen... mais c’est une autre histoire [22].
Série des Cathédrales Quoique selon moi directement inscrite dans la poursuite des « exercices » mis en place avec les séries des Meules et des Peupliers, La Cathédrale de Rouen n’en apparaît pas moins comme un événement tout à fait particulier dans l’oeuvre de Monet. On peut déjà noter que si très généralement on parle de la série des Cathédrales, c’est plus justement des séries des Cathédrales qu’il conviendrait de parler. Cet ensemble de séries, prenant prétexte de la cathédrale de Rouen, se trouve en effet, en tant que tel, lié à un certain nombre d’événements picturaux et biographiques qui sont loin d’être sans conséquences sur la sorte d’interprétation que l’on peut apporter à ce tournant de l’oeuvre de Monet. L’ensemble des Cathédrales est en fait constitué de quatre séries que l’on définit généralement à partir des divers appartements occupés par Monet lors de la réalisation de ses peintures. Ce qui n’est qu’à moitié justifiable. Il faut dans cette affaire non seulement prendre en compte l’obligation qu’eut Monet de changer l’appartement qui lui servit initialement d’atelier, ce qui bien entendu impliqua un changement de point de vue sur la façade de la cathédrale, mais il convient non moins sérieusement de prendre en compte l’échelonnement du travail de l’artiste.
« Votre fils a dû vous dire qu’il m’a trouvé un peu découragé. Je le suis assez pour être sur le point de renoncer à exposer les Cathédrales dont je n’arrive pas à me tirer à mon gré. D’ici à la fin de la semaine je vous écrirai pour vous dire oui ou non, mais je crois bien que ce sera non. Le temps passe et je n’avance pas [23]. » Le temps a passé en effet et avec le temps un travail considérable et qui ne fut pas seulement de réalisation. S’il est prudent lorsqu’il s’agit de Monet de rester réservé quant à l’authenticité des déclarations qu’il fait à ses marchands, il n’en va pas de même pour ce que dans ses lettres il confie à Alice Hoschedé. Et en ce qui concerne la gestation et la réalisation des Cathédrales, les lettres qu’il adresse de Rouen à Giverny sont pleines d’indications précieuses. C’est par ces lettres que nous apprendrons qu’il faut comprendre ce qui travaille les Cathédrales à partir de la difficulté de Monet à peindre en ville. Difficulté que bien entendu à cette occasion il aura lui-même recherchée. Il écrit ainsi à Alice Hoschedé lors de son premier séjour : « Ce n’est décidément pas mon affaire d’être dans les villes et je m’ennuie ferme d’autant que ça ne marche pas comme je veux, je suis pourtant un peu plus content aujourd’hui, j’ai pu m’installer dans un appartement vide en face de la cathédrale, mais c’est une rude besogne que j’entreprends là [24]. » Vraisemblablement une rude besogne puisque, écrivant cette lettre le 12 [sic] février 1892, il tombe malade et rentre se soigner à Giverny où il se trouve encore le 21 février. Le 25 février il est à nouveau à Rouen où il doit trouver un nouvel atelier : « La cathédrale par le soleil est admirable, j’en ai commencé deux, mais ce matin j’ai eu une déception, je suis allé pour travailler à mon ancienne fenêtre mais à cause des peintres qui nettoient le parquet je n’ai pu m’y installer [25]. » Le 8 mars : « Je continue à bien me porter et vois clair dans ce que je fais. » Le 12 mars : « Je travaille comme un nègre, aujourd’hui neuf toiles. » Le 3 avril : « Je suis rompu, je n’en peux plus et ce qui m’arrive rarement, j’ai eu une nuit remplie de cauchemars, la cathédrale me tombait dessus, elle semblait ou bleue ou rose ou jaune. » Enfin le 9 avril peu de temps avant de regagner Giverny : « j’ai une veine énorme avec ce temps mais j’ai pris maintenant une si singulière façon de travailler que j’ai beau faire ça n’avance pas. » Monet se trouvera à Giverny en mai 1892, il ne reviendra à Rouen que l’année suivante pour un nouveau séjour de trois mois au cours duquel il confiera à Alice Hoschedé : « C’est un encroûtement entêté de couleurs et voilà tout [26]. (4 avril 1893). » Et le 7 avril de la même année : « Je veux faire mieux et voudrais que ces Cathédrales soient très bien et je ne peux pas, je tâtonne et m’acharne aux mêmes recherches au détriment de beaucoup d’autres choses et quand il me faut constater après des journées de travail que je n’avance pas, il me faut bien me rendre à l’évidence. » D’avril 1893 à février 1894 (date de la lettre à Durand-Ruel citée plus haut), Monet travaillera à ses Cathédrales dans l’atelier de Giverny, et l’on peut dire que ce qui s’est passé pour l’artiste pendant tout ce temps aura eu suffisamment d’importance pour qu’en 1905, plus de dix ans plus tard, il écrive encore à Durand-Ruel : « que mes cathédrales, mes Londres et autres toiles soient faites d’après nature ou non, cela ne regarde personne. » Il y aurait évidemment mauvaise grâce après cela à reprocher à Monet l’« esprit de système » ! Comme on le voit bien avec les Cathédrales, Monet s’est mis en condition de résoudre un certain nombre de problèmes qui se posent d’abord à lui (et objectivement en fonction de son choix) comme des problèmes pratiques. Si c’est bien entendu toujours une inspiration conditionnée par une figure qui détermine sa peinture, les conditions dans lesquelles il choisit de découvrir et de peindre cette figure l’entraînent, par ce choix, à se trouver de plus en plus autonome par rapport à la figure et de moins en moins autonome vis-à-vis de la peinture (comme le montre bien ce qu’il écrit à propos des Cathédrales à Alice Hoschedé — et comme le remarque avec étonnement Clemenceau se demandant comment l’artiste peut « à quelques centimètres de sa toile se rendre compte d’un effet à la fois précis et subtil qu’on ne peut apprécier qu’avec le recul »). Que, d’une certaine façon, les quatre séries qui composent l’ensemble des Cathédrales soient dues au changement d’atelier, on ne peut le contester [27], on est pourtant aussi, par la même occasion, forcé de reconnaître que Monet n’a pas vraiment changé quatre fois d’atelier, et que, pour les toiles de 1893, ce n’est pas l’atelier qui change mais Monet qui décide de déplacer légèrement son angle de vue de la façade de la cathédrale. Ce qui n’est pas sans conséquence en ce que cette dernière décision confirme la transformation du champ général de la toile, qui va du plus ouvert, dans les deux premières toiles de 1892 (catalogue Wildenstein n° 1319-1320), la façade de la cathédrale s’inscrivant alors à gauche de la toile sur une assez grande partie de ciel, ce qui lui donne un soupçon d’effet de perspective, au plus fermé, de la deuxième série des toiles de 1892 (cat. Wildenstein n° 1361), la façade de la cathédrale occupant progressivement de plus en plus de place sur la surface de la toile. Avec la dernière série des Cathédrales la masse frontale de la façade du monument en arrive ainsi à occuper plus de quatre-vingt-dix pour cent du plan de la toile, réduisant d’autant tout effet perspectif de profondeur. La façade de l’église est comme écrasée sur elle-même et dans une grande proximité du plan du tableau, la définition naturaliste de la figure devenant tout entière dépendante de son immersion dans la peinture (« j’ai pris maintenant une singulière façon de travailler »), dans la couleur (« c’est un encroûtement entêté de couleurs »), autrement dit dépendante des qualités spécifiquement picturales de l’artiste. Le format de la toile ne souligne plus et n’est plus souligné (comme dans les Meules et les Peupliers) par le caractère de la figure. Dans plusieurs de ces Cathédrales le bas du porche reste indéfini, noyé dans la brume du matin, dans cet « encroûtement entêté de couleurs » qui est dû à la « singulière façon de travailler » que Monet a adoptée pour cet ensemble de peintures d’une facture tout à fait particulière et selon moi liée à la résolution d’un tout nouveau problème de perspective et de profondeur. La profondeur de ces tableaux est, et n’est pas, conditionnée par la place dans l’espace du jeu des plans découpés du monument. Et l’on peut supposer que le choix de consacrer un vaste ensemble de peintures à la façade de la cathédrale de Rouen ne fut pas pour Monet étranger à la sorte de rapport (d’inspiration si l’on préfère) qu’il entretint avec la vision frontale propre au rapprochement avec ces pans découpés, en se mettant en une situation telle que le recul nécessaire à une réalisation naturaliste, volumétrique, lui manquerait toujours. On pense bien (à supposer que soit crédible le propos rapporté par le journaliste norvégien et que la lettre que Monet écrit en 1905 à Durand-Ruel paraît confirmer) que (si Monet n’est pas intéressé par le motif, mais par ce qui se passe entre le motif et lui) avec cet ensemble de Cathédrales vues d’aussi près, le peintre n’a jamais autant diminué la distance qui sépare la peinture de l’objet de son inspiration.
« Bientôt une exposition de Monet — les Cathédrales — enfin ! » Boudin décrit les toiles comme « quelque chose de fouillé, de poussé aux limites de l’empâtement », Pissarro qui eut d’abord des difficultés à accepter les premières séries (il écrivait en 1891 à propos des Meules : « Je ne sais comment cela ne gêne pas Monet de s’astreindre à cette répétition — voilà les effets du succès ») écrit en mai 1895 : « Quelques artistes nient la nécessité de cette recherche, personnellement je trouve toute recherche légitime quand c’est senti à ce point [28]. » Les réactions seront d’ailleurs pour la plupart symptomatiques d’une appréciation sensible mais encore inconsciente des conséquences formelles d’une telle recherche. Ceci évidemment plus net dans le milieu des peintres qui, dans leurs réserves comme dans leur enthousiasme, ne manquent pas à chaque fois de signaler un aspect déterminant du travail de Monet. Il semble au demeurant que les expositions précédentes aient logiquement préparé l’exposition des Cathédrales. C’est dès 1894 que Signac note dans son journal : « Mais non, Monsieur Monet, vous n’êtes pas un naturaliste... Les arbres dans la nature ne sont pas bleus, les gens ne sont pas violets... et votre mérite est justement de les avoir peints ainsi, comme vous les sentez, par amour de la belle couleur et non tels qu’ils sont. » Quant à la réflexion de Georges Lecomte : « Je me rends bien compte de ce que sont ces Cathédrales : des murailles merveilleusement exécutées [29]. » ne la sent-on pas proche des propos que tiendra plus tard Malevitch, avec si je puis dire cette connotation supplémentaire de « muraille » comme surface fermée, sans profondeur ? Monet a engagé ce que Clemenceau nomme « la révolution des Cathédrales », et que les peintres ressentent plus véritablement comme une rénovation de l’art pictural. C’est très significativement que les historiens désigneront, à partir de cette période, la carrière de Monet, non pas comme « postimpressionnisme [30] », mais comme « au-delà » de l’impressionnisme (« Beyond lmpressionism »). Dans cette démarche en effet Monet (avec l’ensemble des Nymphéas, des Maison à Giverny sous les roses, des Pont japonais, des Allée des rosiers à Giverny et des admirables Glycines [31]) radicalise ce que, à travers les Meules et les Peupliers, les Cathédrales ont mis en place. Quasi logiquement s’enchaîne la « révolution » picturale des Cathédrales, et ce que Daniel Wildenstein écrit des promesses du bassin d’eau : « tout un programme de grandes décorations capables de révolutionner la peinture française et de marquer, pour Monet, à l’approche de la soixantaine, un nouveau départ vers des conquêtes inégalées et plus glorieuses que jamais [32]. » Si, avec les Cathédrales, Monet rapproche sensiblement son chevalet du motif (ou du thème), de telle sorte que la profondeur illusionniste du tableau se trouve commandée par la seule accumulation des plans, de la façade du monument, s’écrasant les uns sur les autres (accumulations dont les « empâtements » tendent à fermer le plan de la toile) ; avec les Nymphéas, entre autres, par le découpage du motif (déjà amorcé dans les Cathédrales) et l’ambiguïté d’un jeu d’images infiniment mises en abîme dans leur reflet, l’espace n’obéit plus à la convention de la perspective de la reproduction naturaliste, il tend à dénier la fonction normative de la science de la perspective pour devenir, pour la première fois, adéquat au seul ordre de la singularité de l’inspiration inventive qui le justifie et symboliquement le réalise.
Le parcours, des séries des Peupliers et des Cathédrales aux Nymphéas, met nettement en évidence le passage de la verticalité, qui structure l’organisation de la profondeur dans la perspective traditionnelle, au rapprochement de la toile et du motif (Cathédrales), rapprochement tel qu’il tend à écraser la profondeur sur le plan du tableau, mettant en évidence, de l’un à l’autre, non plus l’autorité verticale des figures mais la continuité, horizontale, phrasée, de la qualité picturale. Ce que l’on retrouve point par point dans l’horizontalité du plan d’eau des Nymphéas. Cette horizontalité n’est-elle pas celle qui marque, le plus souvent imperceptiblement, la continuité verticale des troncs d’arbre se reflétant dans l’eau avec la série des Peupliers ? Les Nymphéas ne reprennent-ils pas le modèle des Peupliers, en venant, en quelque sorte, écraser la verticale de l’arbre et la verticale de son reflet sur la ligne du plan de la rivière, du plan d’eau, qu’ils redressent jusqu’à la confondre avec le plan de la toile ? Ce plan que Monet a découvert en se rapprochant de son motif avec les Cathédrales jusqu’à tendre à cimenter son tableau comme un mur. Ce plan auquel Monet donne sa véritable dimension en l’associant comme miroir d’eau au développement infini de la réalisation de l’image et de son reflet dans l’organisation symbolique des langues. On peut dire qu’avec les Nymphéas Monet réalise sa totalité spatiale. N’est-ce pas le seul motif qui, dans l’ensemble de son oeuvre, se referme sur lui-même et sa totalité dans un « tondo » ? A suivre l’ensemble de la carrière de Monet, tout entier et essentiellement dominé par l’expérience pratique de son art, on est frappé de constater que cette expérience de la traversée du naturalisme, de l’impressionnisme, et plus généralement des données propres à la peinture, aboutit, dans les trente dernières années, à la magnifique réalisation pratique des dispositions diachroniques et synchroniques des formes propres au langage pictural. On peut dire en effet que des Meules aux Peupliers, aux Cathédrales et aux Nymphéas, Monet assume progressivement l’ensemble des formes qui ordonnent traditionnellement comme mimésis l’histoire de la représentation ; et qu’il fonde son art, dans son état actuel et dans ses perspectives futures (pour reprendre la formulation de Mallarmé), en en développant l’idée comme invention imaginaire et fiction vraie d’un sujet et d’une langue.
« L’originalité du Jardin d’eau, ainsi que l’ont souligné Geffroy, Clemenceau et Jean-Pierre Hoschedé, provenait du fait qu’il avait été conçu comme un tableau : il était entièrement dû à la volonté de l’artiste et constituait la transposition du monde dans lequel il aurait rêvé de vivre. » Dès 1907, Marcel Proust ne considérait-il pas le jardin de Claude Monet comme une « vraie transposition d’art plus encore que modèle de tableau, tableau déjà exécuté à même la nature qui s’éclaire en dessous du regard d’un grand peintre [33] » ?
On comprendra mieux ce que je souhaite souligner ici en rapprochant le très singulier espace qui compose le portrait de Camille sur son lit de mort (peint par Monet en 1879), du traitement du plan d’eau, confondu avec l’espace pictural dans la série des Nymphéas. Qu’on se souvienne de cc que Monet confia à Clemenceau, vraisemblablement à propos de ce portrait de Camille : « Avant même que s’offrît l’idée de fixer les traits auxquels j’étais si profondément attaché, voilà que l’automatisme organique frémit d’abord au choc de la couleur, et que les réflexes m’engagent, en dépit de soi-même, dans une opération inconsciente où se reprend le cours quotidien de ma vie [35]. » Autant donc pour la fiction panthéiste (dont on retrouve des exemples, plus explicitement vigoureux, dans l’ ?uvre de Rodin) qui, s’établissant entre le motif et l’artiste, vient qualifier, donner dimension et mesure à la création et à l’art de Monet. N’est-ce pas aussi ce que Monet cherche à faire entendre lorsqu’il déclare à un journaliste : « Ce n’est pas le motif qui m’intéresse c’est ce qui se passe entre le motif et moi » ? On a pu comprendre qu’en ce qui concerne les Nymphéas, ce qui se passait entre le motif et Monet se passait plutôt deux fois qu’une, puisqu’il se trouvait être aussi l’auteur et le créateur du motif.
Mais, me direz-vous, Monet eut-il vraiment conscience de tout ce que signifie le terme de « nymphéas » et n’est-il pas invraisemblable de penser que pendant les trente dernières années de sa vie, il vécut avec continûment à l’esprit le sens de ce mot ? Certes... et pourtant, quoique nous ne saurons jamais s’il vécut ou non avec le mot, nous savons qu’il vécut avec les fleurs . NOTE : On sait que le tableau quasi emblématique de l’oeuvre de Monet, Impression, Soleil Levant, qui figurait dans les collections du musée Marmottan, a été volé, il y a quelques années et jamais retrouvé ni restitué. Et j’insiste finalement sur cette aventure pour ce qu’elle donne selon moi au discours critique une mesure qui trop souvent lui manque. Sans prix et désormais invendable, de quoi Impression, Soleil Levant, est—t-il devenu le fétiche ? Je soutiens, que mon interprétation des Nymphéas répond en partie à cette question [37].
Marcelin Pleynet, « Claude Monet et le naturalisme »,
La couleur de l’instantLa série des « bassins aux nymphéas »par Alain Jaubert Documentaire, 31 mn, 1990.
De 1895 à 1926, date de sa mort, installé dans sa demeure de Giverny, Claude Monet peignit inlassablement son jardin, le petit pont japonais et les nymphéas de sa rivière. Minutieux et acharné, il tenta de saisir l’instant à travers la multiplicité des chatoiements de couleur selon les heures du jour. Extraordinaire aventure intérieure qui inaugurait par ailleurs le concept de série, dont l’art contemporain a donné depuis de multiples exemples.
(durée : 15’41") (durée : 15’39") Les NymphéasLe grand rêve de MonetL’histoire d’une oeuvre impressionniste majeure par Jean-Paul Fargier Musique originale : Joelle Léandre et Martial Solal. A près de 74 ans, Claude Monet, le fondateur de l’impressionnisme, se lance dans l’oeuvre de sa vie : « les Nymphéas ».
Ce film retrace et analyse, à travers les yeux et surtout la main de son créateur, Claude Monet, la lente naissance de l’oeuvre suprême de l’impressionnisme. Présentation Les Nymphéas de Claude MonetUne conférence exceptionnelle qui s’est déroulée dans la salle d’exposition des Nymphéas du Musée de l’Orangerie à Paris, consacrée à cette ?uvre majeure et commentée suivant une approche transversale. Avec Daniel Buren, artiste ; Gérard Wajcman, écrivain, psychanalyste ; Gilles Clément, paysagiste ; Louis Dandrel, musicien et Marianne Alphant, directrice des Revues parlées au Centre Pompidou, auteure, entre autres, de Cathédrale(S) [38] et de Claude Monet, une vie dans le paysage... Enregistré le 14 octobre 2010. 1. Marianne Alphant, Daniel Buren (18’44)
2. Gilles Clément (17’22)
3. Gérard Wajcman (22’39)
4. Daniel Buren, Gilles Clément (11’58)
5. Louis Dandrel (8’57)
« Claude Monet - Georges Clemenceau une histoire, deux caractères »
Présentation de l’éditeur : Claude Monet et Georges Clemenceau se sont rencontrés dans les années 1860 alors qu’ils avaient une vingtaine d’années : « C’est au quartier latin que je fis sa connaissance. Mes aventures, de l’hôpital à la prison de Mazas, me tenaient fort occupé. Il peignait je ne sais où. Nous fûmes vite en sympathie. Mais nos rencontres n’étaient pas fréquentes. Des amis communs nous réunissaient quelquefois. [...] Déjà l’on se disait avec une pointe d’orgueil : C’est du Monet et ces paroles avaient un sens, car elles exprimaient l’étonnement, l’admiration même d’une brosse hardie, encore inexpérimentée, mais probe dans l’exécution, et prompte dans la mise au point de sa volonté. » Mais rapidement, Claude Monet et Georges Clemenceau se perdent de vue, pris par leurs vies respectives. Ce n’est qu’à partir des années 1890, grâce à leur ami commun Gustave Geffroy, critique d’art dans le journal que tient Clemenceau, que les deux hommes renouent les fils de leur amitié. Elle ne cessera alors de s’approfondir et de s’enrichir pour former une amitié parfaite : « communauté de goûts, d’idées, admiration réciproque, vie vraiment partagée ». Claude Monet et Georges Clemenceau, c’est l’histoire de deux caractères volcaniques et intransigeants au service de deux aventures uniques : celle de l’Impressionnisme et celle de la République. Deux aventures qu’ils ont menées, l’un et l’autre, comme chef de file. Contre les conservatismes et contre les conformismes. Monet imposant un mouvement esthétique que beaucoup, à juste titre, considèrent comme une nouvelle Renaissance. Française celle-là. Clemenceau bataillant pour asseoir la République sur des principes et des valeurs fondés sur la liberté intégrale de l’individu. L’amitié de combat de Clemenceau et de Monet s’est nourrie de deux lumières au service d’une certaine idée de la France : liberté de créer, liberté de vivre. Interviews d’Alexandre Duval-StallaSur Public Sénat Interview par Frédéric Vignale L’écrivain et avocat Alexandre Duval-Stalla a eu l’idée originale et passionnante, après avoir déjà signé une biographie croisée de Charles De Gaulle et André Malraux [39], d’écrire un livre sur les relations personnelles entre Monet et Clemenceau. Nous avons eu envie de poser quelques questions à cet auteur passionné d’Histoire et nous ne pouvons que vous conseiller son livre « Claude Monet — Georges Clemenceau une histoire, deux caractères » chez Gallimard. 1. Alexandre Duval-Stalla vous publiez chez Gallimard une biographie croisée de Monet et Clemenceau, ce genre littéraire est mal connu en France, quels en sont ses particularités et ses avantages ? Mal connu, car inconnu. En réalité, s’il existe déjà des histoires de relations entre deux personnages historiques, comme celle des relations passionnées et passionnantes du général de Gaulle et de Churchill, le genre de la "biographie croisée" n’existe pas. En effet, il s’agit réellement de deux biographies en une ! Et ce sous le prisme de l’amitié... Mais cela pourrait être aussi celui d’une haine... L’idée est de « biographer » autrement pour montrer comment, placer dans une même époque, deux personnages forgeant leurs destins et qui un jour se croisent. Par ailleurs, la biographie croisée permet de s’extraire des habitudes biographiques qui commencent par la naissance en remontant les origines familiales sur plusieurs générations et de terminer par la mort (sans grand suspens du coup ; même si nous sommes tous mortels...). Avec la biographie croisée, le premier chapitre est un chapitre qui ouvre sur la rencontre ou l’évènement clé de deux personnages, donnant ainsi du rythme et de l’élan. Ensuite, sur les enfances, souvent structurantes, la biographie croisée permet de retenir les évènements marquants et de les opposer aussi. C’est l’admiration de Clemenceau pour son père et l’incompréhension entre Monet et son père, c’est une famille unie pour les De Gaulle et une famille désunie pour les Malraux. Bref, la biographie croisée recèle de merveilleuses perspectives littéraires... 2. La première attractivité de votre livre est de se dire "Ces deux là n’ont à priori pas grand chose à voir l’un avec l’autre" et pourtant c’est tout le contraire n’est-ce pas ? Généralement, à part les spécialistes, ces amitiés ne sont pas connues ou juste évoquées. Or, l’amitié n’est jamais anodine. On ne choisit pas sa famille, on choisit ses amis. Finalement, chaque homme cherche le secret de la vie. C’est pourquoi le genre biographique marche très bien. A travers le destin d’un homme ou d’une femme, le lecteur cherche des réponses à ses interrogations ou à ses ambitions. En mêlant l’histoire et l’art, on retrouve aussi les questions d’un grand homme de l’histoire face à la tragédie et un créateur face à la mort. On ne comprend pas le général de Gaulle sans cette part de lui-même qui lui fait aimer le farfelu Malraux, son contraire dans la vie, et on ne saisit pas l’énergie du Tigre sans comprendre son admiration pour le combat esthétique impossible de Monet et de sa peinture. 3. Est-ce que dans une bio croisée la plus grande difficulté est de garder une certaine parité entre les deux hommes, que l’un ne prenne pas l’ascendant sur l’autre ? L’un se réfléchit dans l’autre, comme dans un miroir. Et si parfois, il existe des décalages dans le déroulement de leur destin où la notoriété de l’un est plus précoce que l’autre ; leurs vies sont tellement riches et intenses qu’il y aurait de quoi écrire le double, le triple de pages... 4. Qui vous intéresse le plus des deux, vous devez bien avoir un chouchou ?
Clémenceau et Monet
Avec Monet et Clemenceau, c’est vraiment l’histoire de deux caractères volcaniques et intransigeants au service de deux aventures uniques : celle de l’Impressionnisme et celle de la République. Deux aventures qu’ils ont mené, l’un et l’autre, comme chefs de file. Ce qui rend aussi leur amitié unique. Deux combats contre les conservatismes et contre les conformismes. Monet imposant un mouvement esthétique que beaucoup, à juste titre, considèrent comme une nouvelle Renaissance. Française celle-là. Clemenceau bataillant pour asseoir la République sur des principes et des valeurs fondés sur la liberté intégrale de l’individu. L’amitié de combat de Clemenceau et de Monet s’est nourri de deux lumières au service d’une certaine idée de la France : liberté de créer, liberté de vivre. Vous comprendrez que ce sont ces deux lumières mêlées que j’aime ; l’une n’allant pas sans l’autre... 5. Est-ce que c’est l’Histoire qui fait les hommes ou les hommes qui font l’histoire ? Les deux, mon capitaine !... Plus sérieusement, ce sont les hommes qui font l’histoire avec leurs propres parcours, enfances, éducations, leurs ambitions, leurs revanches, leurs orgueils... Depuis les Grecs, que Clemenceau admirait tant, l’Europe s’est construite en se fondant sur une haute idée de l’homme, de son irréductibilité, de sa liberté, de sa dignité et de la conscience qu’il a de lui-même. Vous comprendrez alors que je ne crois pas beaucoup aux forces de l’esprit, mais aux forces des hommes... Et, sans doute, face aux hystéries politiques dont la France a le génie et face à la société du spectacle qui travestit tant l’homme, les exemples de Clemenceau et de Monet sont nécessaires pour nous faire prendre conscience de l’essentiel et de la nécessité pour tout homme libre de se livrer à un travail de réflexion critique et de curiosité intellectuelle pour trouver sa propre voie libérée de tous les asservissements politiques, économiques, sociaux et culturels... 6. Monet et Clemenceau ont marqué leur siècle chacun dans le domaine, mais le grand public a davantage oublié Clemenceau, est-ce injuste ? Clemenceau n’est pas le seul oublié. Ne nous mentons pas, l’histoire, même si elle est une passion française, reste réservée à une minorité. Pourtant, ce travail de mémoire est nécessaire pour penser l’avenir et comprendre notre monde. Or, la superficialité de la société du spectacle et le désir de quart d’heure warholien ont pris le pas dans notre société sur la culture et l’intelligence. Sans parler d’argent et de cette course effrénée pour finir le plus riche du cimetière. Aujourd’hui, un politique communique, il ne réfléchit plus... De toutes manières, les nouvelles technologies l’ont trop déboussolé en lui réclamant réactivité et productivité qu’il zappe autant qu’il est zappé. Qu’en restera-t-il ?... Un grand vide. Pour y échapper et pour ne pas succomber sous ce monde nouveau, seules la lecture et la réflexion critique permettent de mieux se comprendre, de comprendre ce monde et ses fausses gloires et de choisir sa vie en toute liberté ... Ah la liberté, première des vertus et des responsabilités. 7. Je vous laisse le mot de la fin Alexandre... Je le laisse à Clemenceau... Il a écrit à son vieil ami Monet les mots suivants : « Jusqu’à la dernière minute de votre vie, vous tenterez, et vous achèverez ainsi le plus beau cycle de labeur. Je vous aime parce que vous êtes vous, et que vous m’avez appris à comprendre la lumière. Vous m’avez ainsi augmenté. Tout mon regret est de ne pouvoir vous le rendre. Peignez, peignez toujours, jusqu’à ce que la toile en crève. Mes yeux ont besoin de votre couleur et mon c ?ur est heureux. » Et de conclure dans son livre sur Monet : « L’artiste a vécu un moment supérieur de l’Art et, par la même, de la Vie, mais c’est l’être humain que je cherche au-delà de l’artiste, l’homme qui, livré tout entier à ses impulsions les plus hautes, a osé regarder en face les problèmes de l’univers pour les aborder ensemble et les fondre dans le bloc esthétique d’une sensibilité affirmée, sous l’impulsion d’une énergie de vouloir que rien n’a pu faire dévier. » Frédéric Vignale, Le Mague. Le site d’Alexandre Duval-Stalla Le Tigre et le crustacéPar Jérôme Garcin Alors que le peintre des « Nymphéas » s’expose au Grand-Palais, un livre rappelle l’amitié qui le lia au Père la Victoire. « Non, pas de noir pour Monet ! » Georges Clemenceau tonne, dans la maison de Giverny où, le 5 décembre 1926, le peintre vient de s’éteindre. Il enlève le drap funéraire et arrache des rideaux de cretonne aux couleurs de pervenches, de myosotis, d’hortensias, pour recouvrir la dépouille de son meilleur, de son plus bel ami. Et sur la route qui le mène au cimetière, soudain il s’écroule. Le vieux Tigre pleure. Il n’a jamais été si seul et démuni. Tout est gris, désormais. Même le bassin aux nymphéas. Il a perdu, avec Monet, les yeux qui rendaient le monde plus éclatant, plus profond, plus sensible. « L’acier de votre rayon visuel, lui répétait-il, brise l’écorce des apparences et vous pénétrez la substance profonde pour la décomposer en des véhicules de lumières que vous recomposez au pinceau, afin de rétablir subtilement, au plus près de sa vigueur, sur nos surfaces rétiniennes, l’effet des sensations. »
Claude Monet
Ces deux-là, le Père la Victoire et le peintre des falaises d’Etretat, s’aimaient d’admiration et s’admiraient d’amour. Jeunes républicains, ils s’étaient croisés dans les années 1860 au quartier Latin. Ils avaient en commun de ne supporter ni Napoléon III ni les peintres officiels. Clemenceau était alors un jeune médecin, promis à n’être jamais un politique comme les autres, plus fier de son jardin aux 5 000 glaïeuls que d’avoir présidé le Conseil, toujours un livre à la main (il écrivit un roman, du théâtre et un éloge de Monet), et surtout fou d’art — il n’ignorait rien de la sculpture grecque, collectionnait les estampes et les boîtes à encens japonaises, se rendait chaque semaine au Louvre. En 1895, le « tombeur de ministères » et député du Var battu aux élections tombe en arrêt devant la série des cathédrales de Rouen. Aussitôt, dans son journal « la Justice », il signe un éditorial prophétique où il tient la peinture de Monet pour révolutionnaire et accuse le président Félix Faure, ainsi que le ministre des Beaux-Arts Raymond Poincaré, de n’avoir pas songé à acheter ces vingt chefs-d’oeuvre « d’un de vos contemporains par qui la France sera célébrée dans le monde longtemps après que votre nom sera tombé dans l’oubli ». Bouleversé, Monet remercie son avocat lyrique. Naît alors, et pour trente ans, l’une de ces amitiés dont Montaigne avait si bien défini l’énigmatique fusion : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Ils ont en effet la même passion de la lumière douce, des fleurs gaies, des peupliers, des meules, des eaux dormantes, des automobiles à ciel ouvert et du drapeau tricolore. Ils ont la même détestation des mondanités, des honneurs, des modes, du conformisme et du conservatisme. Complices, ils s’échangent des oignons de narcisses, des giroflées de Vendée et des secrets botaniques pour bien semer l’aubriétia et cultiver les dahlias. A 80 ans passés, ils ne se quittent plus. Dans l’Eure, où leurs maisons sont voisines de 20 kilomètres, ils se préparent l’un l’autre des crèmes suprêmes et des poulets Soubise. Clemenceau l’appelle « mon vieux crustacé » ou « cher vénérable débris » et se compare lui-même à « un vieux moulin désailé ». Une photo magnifique les montre dans les allées de Giverny, coiffés de feutres fatigués, le poil blanc, claudiquant sur le gravier à la manière de Vladimir et d’Estragon, les clochards de Beckett qui attendent la mort en grognant.
Georges Clémenceau
Des deux, c’est Monet le plus sceptique. Le génie n’en finit pas de douter. Il faut toute la fraternelle vigilance de Clemenceau pour dissiper sa mélancolie, l’empêcher de céder à l’incessante retouche voire à l’autodestruction, l’enjoindre de travailler « jusqu’à ce que la toile en crève », et l’obliger à honorer ses contrats. Le plus célèbre étant celui qui, depuis 1914, le lie à l’Etat pour « les Nymphéas ». Clemenceau a obtenu qu’on leur réserve un écrin ovale, l’Orangerie des Tuileries. Mais sans cesse sur le métier Monet remet son ouvrage, et il arrive que le vainqueur de la Grande Guerre bataille contre le peintre afin qu’il aille jusqu’au bout de son oeuvre. Dans le découragement perpétuel de Monet, il y a aussi la peur de devenir aveugle. Atteint d’une double cataracte, l’impressionniste voit flou. Clemenceau se charge de trouver un ophtalmologiste, le docteur Coutela — ça ne s’invente pas —, lequel, à la suite d’une première intervention chirurgicale, écrit cette lettre édifiante : « Pour la vie d’un homme ordinaire, le résultat est suffisant. Mais M. Monet a besoin de plus de vision. Il voit de loin suffisamment pour un bourgeois tranquille mais insuffisamment pour un homme comme lui. » « Jamais, disait Monet, il ne m’a manqué quand j’ai eu besoin de lui. » « Mes yeux, répondait Clemenceau, ont besoin de votre couleur et mon coeur est heureux. » Ces deux amis d’exception méritaient bien une biographie croisée et miroitante. L’avocat Alexandre Duval-Stall retrace la vie de ces deux merveilleux monstres comme on raconterait la vie d’un vieux couple qui s’aima, se compléta, s’estima, se chamailla mais ne divorça jamais, et qu’unissait une certaine idée de la France : « Celle de la République et celle de l’impressionnisme. Liberté de créer, liberté de vivre. » Elle paraît si loin, aujourd’hui. Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur du 21 octobre 2010. Et encore... Entretien avec Alexandre Duval-Stalla
Claude Monet à GivernyLa maison d’Alice C’est à travers les lettres que ne cessaient d’écrire sa seconde épouse Alice Hoschedé que ce documentaire de Philippe Piguet nous permet de pénétrer dans l’intimité familiale de cet incontournable monument de la peinture qu’est Claude Monet. C’est dans sa maison normande de Giverny, où il aura vécu et créé et de 1883 à 1926, qu’on nous entraîne. C’est ici qu’il a fondé une nouvelle famille, "recomposée" comme on dit aujourd’hui, avec Alice et leurs enfants respectifs. Loin de Paris, Monet a trouvé là un territoire qu’il a pu transformé à son goût. D’abord locataire, il en devint ensuite propriétaire, lui laissant plus de latitude quant à ses envies de changement. Tout au long de ses 43 années vécues à Giverny, il a peu à peu modifié cette nature, la pliant à ses choix esthétiques. On devine à travers les mots qu’utilise Alice, un homme tout aussi généreux qu’il peut être rigoureux, voire maniaque. Chez les Monet, on dîne à 19h30, pas à 25 ou à 35... Alice craint ses emportements, ses colères brusques mais elle admire son génie pictural. Il désirait de toute manière que son jardin soit coloré toute l’année durant. Il installa à cet effet de nombreux massifs fleurissant au rythme des saisons, de façon à ce qu’il puise son inspiration dans cette nature sans cesse renouvelée. Puis lui vint l’idée de créer un bassin, un pont japonais, une passerelle, puis une autre encore. Ce film, basé sur l’utilisation de très nombreuses archives familiales nous permet d’en savoir plus sur la vie de cet homme exigeant qui a révolutionné la peinture en son temps. Un homme qui avait fini par ne peindre que ce qu’il avait organisé autour de lui. Un documentaire que tous les amateurs de peinture apprécieront. A noter dans les bonus sept courtes mais pertinentes présentations de tableaux impressionnistes. Musique de Louis Dandrel. Extrait : Extrait du film Claude Monet à Giverny - La maison d’Alice envoyé par Rmn Claude Monet à Giverny - La maison d'Alice par BixFilms Voir aussi : imineo.com [1] Edition Herscher, Paris, 1986, 2008. [2] Mauvais jeu de mot ? Que j’assume et, me semble-t-il, justifié quand on sait l’argent que Monet investit pour « avoir le temps » de peindre ce qu’il voulait peindre ! L’exemple le plus éloquent est celui des Peupliers : promis à l’abattage, Monet négocia et paya pour qu’on en repoussât le moment, le temps de finir ces peintures. Et gagna sur tous les tableaux. « Si "time is money", vous avez la définition du temps faux », disait Philippe Sollers dans un Forum du Monde (08/01/09). Pas avec Monet. [3] Cf. Marcelin Pleynet et le savoir peint. [4] Cf. La révolution des cathédrales, La Justice, lundi 20 mai 1895. [5] On connaît la phrase de Cézanne : « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai » (à Émile Bernard, octobre 1905). [6] Cité par D. Wildenstein, Monet, Biographie et Catalogue Raisonné, 5 vols., Lausanne & Paris 1974, t.III. C’est moi qui souligne. En septembre 2010, de Daniel Wildenstein a été publié Monet ou le triomphe de l’Impressionisme, chez Taschen. (A.G.) [7] J. Isaacson, Monet. [8] Clemenceau, Claude Monet. [9] D. Wildenstein, Monet, t.III. [10] G. Clemenceau, Claude Monet. [11] C’est là une tendance à rationaliser la production artistique qui connut des conséquences désastreuses par ailleurs comme l’on sait. [12] Cité par Hans Tietze, Titien, Phaidon éd. [13] Je voudrais ici en incidence souligner que dans un cas comme dans l’autre cela se produit chez des artistes dont les liens à l’argent sont célèbres ; ce qui d’une certaine façon fait cohérence et tend à confirmer leur qualité de peintre. [14] Les artistes qui aujourd’hui se consacrent au « Earth work » sont infiniment plus naturalistes que ne l’était alors Monet. [15] Pierre Francastel, L’Impressionnisme, publié pour la première fois en l937, cité ici dans l’édition Gonthier-Denoël, Paris, 1974. [16] P. Francastel, L’Impressionnisme, op. cit. [17] P. Francastel, L’Impressionnisme, op. cit. [18] Ou la traduction est impropre ou Kandinsky s’est trompé : il s’agit de meules de paille et non de meule de foin. [19] Wassily Kandinsky, Regards sur le passé, Paris, Hermann, 1974. C’est moi qui souligne [20] Wassily Kandinsky, Regards sur le passé. [21] Casimir Malevitch, Écrits, Paris, Champ Libre, 1975. C’est moi qui souligne. [22] Turner de son côté a peint 1a cathédrale de Rouen, mais en gardant en premier plan à gauche du tableau un bâtiment qui porte la cathédrale dans un espace à la perspective nettement soulignée. [23] D. Wildenstein, Monet, op. cit., t.III. [24] 1er février 1892. C’est moi qui souligne. [25] A Alice Hoschedé, c’est moi qui souligne dans tout cet ensemble de citations extraites des pièces justificatives de D. Wildenstein, Monet, op. cit. t.III. [26] Idem. [27] Voir les différents lieux d’habitation de Monet à Rouen. [28] A son fils Lucien le 26 mai 1895. [29] Les malentendus sur l’oeuvre de Monet ne sont pas sans embarrasser ceux qui essaient de la comprendre dans la mesure où ils restent encore pris dans les ambiguïtés - « scientifiques » que Monet s’emploie à résoudre. C’est ainsi qu’à propos des Meules Signac notera dans son journal : . « Par suite des mauvaises couleurs employées, des vernis successifs, la fleur des plus anciennes toiles a disparu... Le beau tenor d’autrefois est aphone, le virtuose est paralysé. » (21 avril 1899). Cité par D. Wildenstein, Monet, op. cit. [30] D. Wildenstein. [31] A l’Orangerie et au musée Marmottan. [32] D. Wildenstein, Monet, op.cit. [33] Marcel Proust, Les Eblouissements de la comtesse de Noailles, in Contre Sainte-Beuve, Pléiade, 1971. [34] Curieux que la langue anglaise n’ait pas conservé la référence, latine et grecque et fasse ainsi étrangement l’économie de tout ce que peut évoquer le beau mot de « nymphéa », qui devient « waterlily » (lit d’eau — nénuphar) ! Est-ce que le critique et l’historien d’art y trouve leur compte ? [35] Cité dans Clemenceau, Claude Monet..., op.cit. C’est moi qui souligne. [36] Voir « Le critique critiqué », in G. Clemenceau, Claude Monet..., op. cit. [37] Note sur la note : Cette oeuvre, volée en 1985 avec quatre autres Monet et un Renoir au musée Marmottan, a été retrouvée cinq ans plus tard chez un malfrat corse qui avait essayé de la négocier avec un Japonais. A.G. [38] Marianne Alphant présente son livre Cathédrale(S) : [39] Voir André Malraux / Charles de Gaulle. |
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