![]() Méditerranée - Jean-Daniel Pollet, tel quel (I)
La Mer intérieure
Pour M.
« Aujourd’hui, autrefois, ailleurs. » « Mais si l’on était regardé ? » « J’ai vu Méditerranée. C’est dans mes rêves dorénavant. Je n’arrive pas à travailler aujourd’hui parce que j’ai ce film en tête. Ceux qui n’aiment pas ce film, s’il en est, sont mes ennemis. » Francis Ponge. Dans le dernier numéro de la revue Transfuge, Yannick Haenel célèbre Le génie de Jean-Daniel Pollet — et « son chef-d’oeuvre méconnu : Méditerranée » que Godard cite dans un certain nombre de ses films, y compris le dernier, Film Socialisme —, au point d’en être, selon Haenel, « secrètement, le saint patron » [2]. Haenel rappelle à cette occasion un texte que Godard avait « écrit dans les Cahiers du cinéma ». Ce texte de Godard, écrit en 1964, ne sera publié, c’est vrai, qu’en février 1967 dans le numéro 187 des Cahiers à l’occasion de la première sortie en salle du film de Pollet. Le numéro des Cahiers comportait d’autres textes sur Méditerranée, tous écrits par des membres du Comité de rédaction de Tel Quel (Jean Ricardou, Jean-Pierre Faye, Marcelin Pleynet et Philippe Sollers). Dans l’entretien avec J-D. Pollet que l’on trouve dans le DVD du film, le réalisateur le précise : « A l’époque, ce ne sont pas les Cahiers du cinéma qui ont porté le film, mais le groupe Tel Quel. » Il faudra de fait attendre le numéro de septembre 1968 des Cahiers pour que Jean-Louis Comolli, alors rédacteur en chef de la revue, livre un article en partie consacré au film [3].
Mais commençons par l’année 1967 et le dossier publié dans « Les Cahiers du cinéma ». Il avait pour titre « La Mer intérieure ».
« Impressions anciennes »Que savons-nous de la Grèce aujourd’hui... Que savons-nous des pieds agiles d’Atalante... Des discours de Périclès... A quoi pensait Timon d’Athènes en grimpant au forum... Et cet écolier de Sparte pendant que le renard mangeait son ventre. Elargissons le débat... Que savons-nous de nous-mêmes, hormis que nous sommes nés la il y a des milliers d’années... Que savons- nous donc de cette minute superbe où quelques hommes, comment dire, au lieu de ramener le monde à eux comme un quelconque Darius ou Gengis Khan, se sont sentis solidaires de lui, solidaires de la lumière non pas envoyée par les dieux mais réfléchie par eux, solidaires du soleil, solidaires de la mer... De cet instant à la fois décisif et naturel, le film de Jean-Daniel Pollet nous livre sinon le trousseau complet, du moins les clés les plus importantes... les plus fragiles aussi... Dans cette banale série d’images en 16 sur lesquelles souffle l’extraordinaire esprit du 70, à nous maintenant de savoir trouver l’espace que seul le cinéma sait transformer en temps perdu... Ou plutôt le contraire... Car voici des plans lisses et ronds abandonnés sur l’écran comme un galet sur le rivage... Puis, comme une vague, chaque collure vient y imprimer et effacer le mot souvenir, le mot bonheur, le mot femme, le mot ciel... La mort aussi puisque Pollet, plus courageux qu’Orphée, s’est retourné plusieurs fois sur cet Angel Face dans l’hôpital de je ne sais quel Damas... Jean-Luc GODARD. Le dossier sur « Méditerranée » des Cahiers du cinéma était présenté ainsi : De « Méditerranée », les « Cahiers » reparleront « quand un cinéma parisien voudra bien programmer un spectacle Pollet » écrivait ici-même Weyergans en 1964. Il aura donc fallu attendre trois ans pour trouver ce cinéma-là (« Quartier latin ») et qu’y soit créé un circuit (celui de la "Première Chance") plutôt exceptionnel. Mais enfin, puisque l’on a pu voir à Paris depuis le 8 février « Méditerranée » et « le Horla » (jugés tous deux insuffisants par le comite de sélection du dernier festival de Tours), nous livrons plus loin nos premières impressions sur celui-ci et — fidèles à notre promesse — reparlons de « Méditerranée ».
Une autre logiqueQuand j’ai vu « Méditerranée », ce qui m’a frappé c’est d’abord cette variété, cette discontinuité des images, c’est le fait que tout le film est fondé sur ce que j’appellerai une loi d’analogie générale qui me paraissait recouper exactement certaines tentatives littéraires contemporaines.
Loin d’accumuler les choses au hasard, ce qui est essentiel, il me semble, dans ce film, c’est justement la manière dont, depuis la première image jusqu’à la dernière, il se développe comme une écriture sur l’écran... un dévoilement de significations, qui va lentement de droite à gauche, de gauche à droite, qui s’enfonce, qui revient, repart... Ce mouvement est celui d’une continuité dialectique retrouvée à travers des éléments discontinus et reliés par intersections discrètes : on croit voir finalement sur l’écran une sorte d’espace cubique systématiquement exploré, d’espace où la couleur elle-même est un relief exploré. Ici, on ne peut jamais établir si nous sommes dans le rêve, l’imagination, la perception, la mémoire. Toutes ces distinctions sautent et on trouve une sorte de communauté dédoublée, ou justement ne se pose plus le distinction veille/sommeil, imaginaire/réel, dedans/dehors.
Philippe SOLLERS. Le texte de Marcelin Pleynet sur Méditerranée date — c’est à noter — de 1963. C’est le plus engagé théoriquement dans la réflexion sur la spécificité de la pratique cinématographique. La pensée le cachantAvec « Méditerranée », Jean-Daniel Pollet a mis en ?uvre quelque chose de tout à fait nouveau au cinéma, qui interroge et fait apparaître la qualité proprement cinématographique, non plus comme scintillement intelligemment anecdotique et littéraire, mais comme fonction créatrice : j’entends la question du « réalisme » de la figure.
Voyons à présent ce que ces fragments ont de particulier, et au-delà des séries enchevêtrées qui composent la figure du film, ce qui ne cesse de nous requérir :
Marcelin PLEYNET (1963). Je rappelle que ce texte de Pleynet est de 1963. Il manifeste une acuité et un intérêt peu communs pour le cinéma et le dispositif cinématographique. On en aura la confirmation quelques années plus tard dans deux importants entretiens que Pleynet accordera à la nouvelle revue Cinéthique (« Économique, idéologique, formel... », entretien avec Gérard Leblanc et Jean Thibaudeau, dans le n° 3, printemps 1969 [9] ou encore « Le point aveugle » (n°6, 1970) ainsi qu’aux Cahiers du cinéma (« Sur les avant-gardes révolutionnaires », dans le n° 226-227 de janvier-février 1971 consacré à S.M. Eisenstein) [10].
« C’est la mer allée avec le soleil »Si l’on est tente d’assimiler la Méditerranée à un bouillon de culture, c’est aussi, qu’en cet espace, vie et mort ont atteint une densité peu commune. Evoquer leur frontière constitue donc d’une certaine manière pour le documentaire assez particulier de Pollet et Sollers au-delà du tourisme I"accueil du sens même de cette géographie. Sens rapprochements. Qu’on énumère les principes de mise en rapport selon lesquels cette machine fonctionne : ordre des images, séries, commentaire, musique, mouvements de la caméra, etc., on les constate fort nombreux. Cette multitude nous assure que les quelques pléonasmes du film (musique singulièrement liante et en elle-même contestable, répétitions partielles d’un excellent texte jusqu’à des adéquations à l’image) trahissent, en leur excès, le désir de jeter l’esprit dans une frénésie du rapprochement. Et comme nous sommes encore du côté de la vie, c’est à la face obscure de la frontière ambiguë que les relations s’alimentent. Cette frénésie annexe naturellement les champs culturels où fourmillent déjà les contacts. Par le relais des mythologies, tout, avec une accélération galopante, montre du doigt le mourir : l’orange, fruit défendu, instaurant la mort ; amphores de la barque, urnes funéraires ; le vieux pêcheur, soudain Charon... Notre esprit est astreint à fonctionner selon les mécanismes de l’obsession.
Jean RICARDOU. Entre vue et voixIci, tout est dans la nuque. On est prié de l’appuyer au dossier, si (comme dans les studios de l’Ermitage) on dispose de fauteuils de cuir profonds.
Jean Pierre FAYE. Le filmDans la revue Cinéthique n° 5 (juin 1969), Sollers revient sur Méditerranée. Cinéma / Inconscient / « Sacré » / HistoireCe qui disparaît, c’est précisément la possibilité de « projection ». Dans Méditerranée, le sujet ne se présente pas comme « divisé ». Il est introuvable. Dès que vous verrez la mer apparaître devant vous derrière des fils de fer barbelés, vous entrerez dans cette double articulation de l’image et du texte qui amorce une lecture. Un des titres du film a été à un moment La Seconde Vue. Vous pourrez alors suivre le dessein géométral commun au déplacement réglé des séquences et à la condensation algébrique du texte qui le recoupe tout en restant, dirait-on, parallèle à la pellicule et comme décalé d’elle, asymptotique par rapport à elle. Un tel parallélisme donne à l’ensemble des mouvements et des plans la valeur d’un cube dont il serait possible de répéter la formation lente par balayage ou effacement des surfaces. Chaque séquence a ainsi le coefficient d’une écriture dédoublée comparable, dans son englobement large et mobile, à celle de l’anaglyphe égyptien. Le film entier, se construisant comme des séries de hiéroglyphes monumentaux, appelant l’espace du Livre des morts et sa « psychostasie » (pesée des actions lors du jugement moral), relève ainsi de la définition qu’on a pu donner de l’écriture égyptienne : tantôt la silhouette (des hiéroglyphes) correspond du point de vue de l’observateur, à un seul angle de vision ; le soleil, l’oeil et la bouche de l’homme sont dessinés de face, le ciel, le pied humain, le lion de profil ; certains objets (le bassin, la ville circulaire) apparaissent, dans l’écriture, vus en plan. Tantôt les angles de vision sont combinés. Le signe de chemin montre celui-ci vu d’en haut, mais les buissons qui le bordent (au nombre de trois) sont vus de côté. Le taureau, la vache ont les cornes de face et la tête de profil. Les « masques », c’est-à-dire tout ce qui peut dissimuler quelque chose d’important, de significatif, sont, à dessein, supprimés soit par « décalage vertical » (le vautour et le cobra représentés au-dessus des corbeilles dans lesquelles ils reposent), soit par transparence (le signe du bassin figuré en coupe de sorte que l’eau de ce bassin est visible). Enfin les échelles sont multiples. Les signes égyptiens ne sont pas répartis au hasard mais d’après des règles strictes... C’est pourquoi les scribes les distribuent à l’intérieur des carrés invisibles auxquels nous avons donné le nom de quadrats. La double articulation du film, appuyée sur cette monumentalité, insiste sur le mouvement perpétuel de la représentation, dans sa production séparée et chiffrée, dans son « autre scène ». Reste à « voir » cette scansion répétée. La double articulation de base se retrouve ainsi logiquement transférée dans les corps féminins opposés (la morte, les vivantes) qui sont à lire sur fond « sacrificiel » (statues et taureaux) et portent la contradiction à son maximum d’intensité. ICI TOUT EST AU MOINS DEUX FOIS. Par ailleurs la géométrie signifiante est fondée, ancrée sur la couleur traitée dans sa ressource et sa masse. La couleur est avant l’écran, de même que le film a lieu d’abord dans la salle. La visée de cette écriture est claire : élever sur des ruines et dans l’arène à la fois désertée et sanglante d’une clôture, la possibilité et le calcul d’une sortie par permutations, assimilable à une mutation logique procédant par blocs et pans mythiques entiers. La révolution idéologique sort de la Méditerranée : l’histoire traverse, en l’évaluant, toute mémoire. li faut souligner les trois seuls éléments « modernes » qui viennent s’articuler sur les références égyptiennes et grecques : la table d’opération, — lieu des greffes ; le haut fourneau et le laminoir — industrie des fusions — la fête populaire, enfin, où l’on peut un instant capter, comme au-dessus de la ligne d’horizon oculaire, le geste contemporain de deux mains de femme manifestant ce qu’une stèle du musée du Louvre met en scène sous le titre de L’Exaltation de la fleur. Entre ces éléments et les temples, la course de taureaux et l’eau ont pour fonction de marquer la profondeur organique, matérielle. Contact de l’eau et du sang (du feu). Chaque plan est repris, consumé sur ce fond incessant et contradictoire. Méditerranée réussit à mon sens une approximation radicale de la fonction mythique marquée par le verbe grec mueîn , « clore les yeux et la bouche », et qui donne sur trois plan simultanés :
Il ne s’agit pas pour autant de « sacraliser » ce film : l’important est simplement de noter qu’il résout, sur un point clé de l’idéologie, à la fois l’ineptie religieuse et son envers complice : le blasphématoire. Philippe Sollers, Cinéthique n° 5, juin 1969.
Vers le récit rougeDans le mode de poésie que Méditerranée inaugure, la matière première est la représentation. Entre les plans fixes qui partent d’un plan général (des ruines dont le centre est occupé par la tête, à terre, d’une statue) et amènent, peu à peu, cette tête de statue jusqu’au très gros plan, les scènes de spectacle sont organisées par des raccords : 7 à 19 la corrida, 54 à 58 la fête grecque. Dans cette dernière « série », on observe même le jeu de la dialectique des espaces in et off : l’accordéon dans le champ au plan 54 et 55 ne l’est plus au plan 56 (gros plan du visage de l’accordéoniste) et 57 (plan sur la danseuse à la fleur), mais reparaît en 58 ; étant donné que la bande-son garde continuellement présente la musique de l’accordéon, il se produit, aux plans 56 et 57, la fameuse dialectique des deux espaces. Les plans 137 à 142 (jeune fille grecque se coiffant devant un miroir) sont organisés par ce même type de raccord avec, en plus, ici, l’utilisation du miroir. D’autres plans, par exemple ceux du vieux grec ramant (79 à 82), sont reliés selon cette même logique au mouvement productif du film ; au contraire, il se trouve soumis à une autre logique. Tous les exemples cités forment des blocs de plans intégrés dans une suite qui n’obéit plus à l’ordre de la linéarité discursive. De la même façon, des représentations de spectacles sont convoquées dans un processus qui n’est plus celui de la représentation et du spectacle. Ce qui ne manque pas de produire un certain ébranlement de la conscience, une machinerie meurtrière, un piège. Il faut donc avancer, continuer à se laisser porter de « l’autre côté ». Méditerranée sans texte serait peut- être encore un film mais ne pourrait plus porter ce sous-titre « La seconde vue ». Le facteur le plus troublant, remarque Freud, dans l’écriture hiéroglyphique, c’est qu’elle ignore la séparation des mots. Les signes se succèdent sur la feuille à égale distance les uns des autres et l’on ne sait à peu près jamais si tel signe fait encore partie de celui qui le précède ou constitue le commencement d’un mot nouveau. L’écriture de Méditerranée a moins à voir, en dernière instance, avec l’écriture hiéroglyphique qu’avec celle du rêve ou, plutôt, s’en démarque au même endroit que celle-ci. Car, en ce qui concerne le système d’expression du rêve, la situation est beaucoup moins favorable que dans le cas des langues et écritures anciennes. C’est que ces dernières sont, après tout, destinées à servir de moyen de communication, donc à être comprises d’une façon ou d’une autre. Or, c’est précisément ce caractère qui manque au rêve. Le rêve se propose de ne rien dire à personne et, loin d’être un moyen de communication, est destiné à rester incompris. L’écriture qui produit Méditerranée s’apparente à la fois à l’écriture hiéroglyphique et à l’écriture de l’inconscient. De cette écriture spécifique, il nous faut maintenant essayer de saisir le fonctionnement. La règle la plus apparente de cette logique est le retour des plans. Le moins que l’on puisse dire est que ce retour est imprévisible, qu’il se produit selon des lois difficilement chiffrables. Des plans reviennent plus souvent que d’autres : on compte par exemple deux plans de deux filles grecques, l’une qui se coiffe, l’autre qui danse mais on ne réussit pas tout de suite à les distinguer ; 22 fois apparaît l’opérée ; 7 fois le visage noir d’une momie ; 6 fois un lingot de métal en fusion et 5 fois la pince d’un haut-fourneau, etc. Par contre une seule fois, une vierge à l’enfant — tableau de Jacopo Bellini, seul « représenté » chrétien du film. Ces comptes, loin de nous éclairer, déplacent le centre productif de cette écriture. Ce qui est important, en effet, c’est que les plans reviennent : ainsi est brisée la linéarité qui est succession d’éléments uniques. Relance incessante, emboîtement ininterrompu : l’infinitude de ce jeu s’indique en un vocabulaire connotant l’enlèvement des bornes (inconnu, lointain, multiple, double, incessant, redistribué, autres et les mêmes de la même façon et différemment, échappant au jeu, rien n’est fermé, inimaginable, imprévu, la moindre chose est aussi vaste que la plus vaste, le point de vue se situe également partout, invisible, remplacé, irrésistible). Dépossédé de sa position de spectateur (de destinataire d’une communication)... « et si l’on était regardé » ... il est ensuite invité à entrer dans le jeu où il n’y a pas de dehors ; enrôlé dans ce mouvement, « conduit progressivement en aveugle à travers chaque première vision erronée » (première vision qui est sa nécessaire et inévitable initiale participation au jeu), il est remplacé, pris au piège de la substitution, de la non-identité à soi... « et si, en même temps, quelque part, dans un quelque part inimaginable, quelqu’un se mettait tranquillement à vous remplacer... » Piège meurtrier s’il en est, qui ne tue en fin de compte (et ne peut tuer) qu’une certaine idée de la mort. La mort que Méditerranée filme est celle-là même dont le jeu est la cause : la perte de l’identité à soi. Ainsi, à la tâche spécifiquement impartie au cinéma par Cocteau (« filmer la mort au travail »), ce fi1m en substitue une autre : faire voir poindre l’infini, l’infini qui point, l’infini-point. Car l’infini, ici, ne tombe pas du ciel ; il n’est pas reproduit dans le film mais produit par lui ; il est le terme d’une germination, la non-fin de ce mouvement (cinéma = mouvement) « clair et sûr », qui « décollé » de lui-même, distribue maintenant les distances et les rôles — de l’autre côté, continue dans la trame sa fonction inlassable. Jean-Paul Fargier, Cinéthique n° 7/8, 1970 [13].
La spécificité cinématographique et la politique « révolutionnaire »A. Tel Quel versus Godard Mentionnons ici, puisque l’occasion de ce dossier nous a été donnée par le rapprochement que Yannick Haenel effectue entre le cinéma de Godard et celui de Pollet, que le rapport à Godard, à la spécificité cinématographique, à la politique, et de ceux-ci à Méditerranée, n’est pas aussi simple que pourrait le faire croire les illusions rétrospectives et les citations sorties de leur contexte ! Ainsi, dans le numéro 3 de la revue Cinéthique du printemps 1969, Marcelin Pleynet et Jean Thibaudeau pointaient sans concession les ambiguïtés de la position de Godard — du Godard de l’époque et dans le contexte de l’époque — en ces termes : « Cinéthique. — Quels sont, parmi les films que vous avez vus, ceux qui vous semblent politiques ? Pleynet. — Je crois que le concept de « politique » ne peut finalement pas être opérant appliqué à la production cinématographique. En effet, comment pourrions-nous dire d’un film qu’il n’est pas politique. Des Souliers de saint-Pierre à La Chinoise. en passant par Le gendarme se marie, tous les films sont politiques. Et ce dans la mesure où ils sont, plus ou moins consciemment, je vous I"accorde, déterminés par l’idéologie dominante. Ce concept d’idéologie étant à mon avis bien autrement opérant, dans la mesure où il signale dans l’effet que l’on prend en considération, ici l’effet film, le vide plus ou moins grand qu’y laisse la théorie — vide qui fait toujours appel d’air pour l’idéologie dominante. La question qui peut se poser aujourd’hui quant au cinéma doit être me semble-t-il du genre quels sont les films qui d’une façon ou d’une autre paraissent être déterminés par un travail théorique ? C’est-à-dire un travail qui tenterait de penser le cinéma comme ce que Louis Althusser nomme « spécificité différentielle ». Or la seule réponse que l’on puisse faire à cette question, c’est qu’il n’y a pas aujourd’hui une seule pratique cinématographique qui s’inscrive dans une perspective théorique. Il y a des films politiques et il y a des films plus ou moins politisés, mais ce sont tous sans exception des films investis par l’idéologie bourgeoise, et ce essentiellement dans la mesure où leur pratique est empirique. N’est-il pas étonnant qu’après la vogue structuralo-linguistique que l’on vient de traverser (et dont les revues de cinéma ne se sont pas privées de se faire l’écho) cette question de la spécificité du cinéma ne se soit jamais réellement trouvée posée, si ce n’est en Russie dans les années 20. En France plus qu’en aucun autre pays le cinéma a donné lieu à une littérature aussi considérable que niaise (je pense aux critiques ésotériques sur Hitchcock, Minnelli, Ford... que sais-je ? — pour ne pas parler des essais d’esthétiques). Thibaudeau. — Pour répondre à cette question, je m’appuierai sur les différents reproches que Godard adresse à Pollet, dans son interview du premier numéro de Cinéthique [Janvier 1969. A.G.]. Et d’abord, que dans « Méditerranée », la fonction théorique l’emporte sur la vertu militante, car la lutte des classes n’y parait pas.
Je note pour en finir sur ce sujet que dans Tu imagines Robinson [1967. Voir Méditerranée - Jean-Daniel Pollet, tel quel (II). A.G.] Pollet ne s’est pas du tout résolu à écarter les signifiés politiques : s’il a dû en effet renoncer à introduire la Grèce des colonels, il m’a en revanche permis d’écrire un texte qui inscrit dans le film le refoulement de l’Histoire et la critique de l’idéologie bourgeoise qui avait présidé à l’élaboration du film. Finalement, le film ne « se passe » pas en Grèce — il a lieu ici même, où nous sommes. Pleynet. - Ce que dit Thibaudeau est tout à fait juste, et montre bien que Godard ne s’est jamais posé la question de la spécificité du cinéma, question que par exemple « Méditerranée » peut poser. Avouer aussi ingénument qu’on oppose théorie et fonction militante, n’est-ce pas reconnaître son militantisme comme pratique empirique (pratique en tout cas investie par l’idéologie dominante. Cinéthique. — Mais la spécificité du cinéma n’est-elle pas liée aussi aux conditions de production des films ? Pleynet. — Sans doute aussi n’ai-je pas dit que la spécificité du cinéma ne se trouvait pas liée à ses conditions de production. Une pratique qui ne penserait pas les conditions de production de son objet, serait une pratique empirique (non théorique). Incapable de penser sa spécificité. En ce qui concerne le cinéma, vous avez des théories psychologiques, des théories formelles... Cinéthique. — Christian Metz... Pleynet. — Par exemple. Il faut bien dire que quelle que soit l’importance du travail effectué par Metz à partir du modèle linguistique, importance qui est grande, le silence qu’il garde quant à la fonction idéologique, et quant aux déterminations économiques de l’objet qu’il prend en considération... il faut bien dire qu’une telle attitude non seulement laisse le champ libre à l’idéologie dominante, mais encore dans la mesure où cette attitude peut se donner comme scientifique, vient justifier l’idéologie dominante. Si nous considérons, face à ce point de vue « formaliste », celui de Godard que Thibaudeau rappelait tout à l’heure... nous nous apercevons que dans un cas comme dans l’autre... un des aspects de la spécificité tend à se donner comme totalité spécifique... c’est-à-dire à censurer, à refouler hors de son champ une partie de l’activité réelle de l’objet considéré, vide qui encore une fois ne manquera pas d’être comblé par l’idéologie dominante. [...] » Dans l’entretien qu’il accorde en janvier 1971 (soit deux ans plus tard) aux Cahiers du cinéma (n° 226-227 sur Eisenstein), Pleynet revient sur l’articulation spécifique du cinéma aux différentes pratiques du tout social et l’articulation de la réflexion théorique à une révolution politique et idéologique. Il écrit alors à propos de Méditerranée et de l’évolution de Godard : « Dans le cadre des problèmes de l’avant-garde, cela est évidemment sensible pour le grand cinéma soviétique et pour ses deux représentants les plus prestigieux Eisenstein et Vertov. Dans un tout autre contexte et toute proportion quantitative gardée, je dirai pour ma part que c’est également ce que je lis comme déterminant dans la production de Méditerranée, à savoir l’apport théorique de Sollers, qui peut se définir comme une intervention scientifique tranchante dans le champ idéologique, et dans la production des derniers films de Godard. J’ai dit, je crois dans le numéro 3 de Cinéthique, que s’il le voulait, Godard pourrait un jour réaliser des films théoriquement conséquents — il faut dire aujourd’hui qu’avec un film comme Pravda, Godard se révèle comme le plus important et le plus conséquent des cinéastes d’avant-garde. Mais, et cela sans que joue en aucune façon comme réserve, ici encore je distinguerai soigneusement entre la pratique cinématographique de Godard et les propos théoriques qu’il peut être amené à tenir. [...] Godard a été quelqu’un qui, pendant très longtemps, s’est trouvé aveuglé par des préoccupations formalistes dans des films historiquement datés mais qui ont exercé une pression qu’on ne eput ignorer sur l’histoire du cinéma, c’est-à-dire qu’ils ont remis à l’ordre du jour, dans le cinéma français, une accentuation formelle d’ordre moderniste, qui n’est pas négligeable, loin de là — quoique ces films restent limités par un horizon idéologiques dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est sans grand intérêt. Puis il y a eu Mai 1968, qui a été à plus ou moins longue échéance déterminant pour Godard. [...] » [14]. B. Jean-Paul Fargier versus Tel Quel (1972)
Quelques mois plus tard, les principaux rédacteurs de Cinéthique — J.-P. Fargier et Gérard Leblanc — rompait le « front commun » avec Tel Quel... pour défendre les positions de Godard. Dans un numéro de la revue « VH 101 » (1er trimestre 1972) consacré au « cinéma d’avant-garde », Fargier — qui avait pourtant consacré une longue et enthousiaste analyse à Méditerranée (« Vers le récit rouge ») dans le numéro 7/8 de Cinéthique — s’en prenait aux positions de l’avant-garde surréaliste et de Tel Quel en critiquant les deux films censés représenter les deux mouvements : « L’âge d’or » de Luis Bunuel et... « Méditerranée » de Pollet/Sollers. Au nom du Prolétariat et de « la politique au poste de commandement ». Le titre de l’article (bien oublié aujourd’hui) : « La relève de la garde » [15] ! En voici les passages qui concernent « Méditerranée » : « [...] MEDITERRANEE, par ceux qui immédiatement reconnurent ce film, ne fut pas d’abord considéré comme subversif, comme idéologiquement antagoniste à la bourgeoisie. Et ce, pendant plusieurs années. Le prouvent les textes de Ricardou (« C’est la mer allée avec le soleil »), de Faye (« Entre vue et voix »), de Pleynet (« La pensée, le cachant »), de Sollers (« Une autre logique ») publiés dans le numéro 181 des « Cahiers du Cinéma » en février 67 : qu’on les relise aujourd’hui et l’on s’apercevra qu’à ce moment-là il n’est rien dit de plus qui ne puisse être (ou n’ait été, ainsi qu’en témoigne le texte de Pleynet daté de 1963) déjà dit quatre ans plus tôt. La nouveauté que ces textes considèrent réside dans l’introduction au cinéma de certains procédés déjà utilisés dans la littérature moderne : ce (se) faisant MEDITERRANEE : met en jeu « interroge et fait apparaître la qualité cinématographique [...1 comme fonction créatrice », autrement dit creuse la spécificité cinématographique. Notons qu’en 67 le « fond » matérialiste antique n’est pas encore lu, quelques années plus tard le statut de ce film a changé : il est défini par nous (cf. « Vers le récit rouge ») comme matérialiste, idéologiquement allié à l’idéologie prolétarienne, mieux : comme chemin obligé de toute politique cinématographique révolutionnaire. Et Julia Kristeva (dans le numéro 9/10 de Cinéthique, in « Cinéma pratique analytique, pratique révolutionnaire ») désigne en MEDITERRANEE « le cinéma analytique de la société capitaliste moderne » [16] (et, contentons-nous de le noter pour l’instant, dans le même mouvement, désigne en la seule oeuvre d’Eisenstein « le cinéma révolutionnaire », ce qui a pour effet de censurer Dziga Vertov comme l’attention exclusive pour le film de Pollet/Sollers censurait le travail signé Groupe Dziga Vertov et par là ce que l’un et l’autre visent : mettre la politique au poste de commandement d’une pratique artistique).
Nous avons aujourd’hui des raisons de penser que cette position est erronée : nous avons aussi des raisons d’écrire que celle des surréalistes à l’égard de L’AGE D’OR relevait d’une idéologie parfaitement définissable aujourd’hui comme interne à la bourgeoisie. L’analyse qui attribue une position révolutionnaire à MEDITERRANEE ne met pas au jour beaucoup plus d’éléments que les textes de 63 et/ou 66 : l’importance de la répétition, le travail sur la Représentation, la logique autre qui gouverne la succession des plans, le jeu du « commentaire », le « fond » méditerranéen, tous y sont déjà repérés (même si ce repérage reste superficiel) à la mesure de leur importance fonctionnelle, fictionnelle : déjà même dans le texte de Sollers, sous un discours structuraliste pointe ce qui bientôt (en 69/70) justifiera le changement de statut idéologique du film, la position du sujet dans l’inconscient, dans la logique du signifiant. De tous ces éléments, il est alors tout simplement tiré parti . Ce qui change, des premiers aux seconds textes, ce n’est donc pas la description du mécanisme qui structure le film (même si elle va en s’approfondissant), c’est l’évaluation de ses effets, la mesure de sa portée idéologique. Et ce que nous proposons aujourd’hui ce n’est pas une nouvelle description de ce mécanisme mais une évaluation idéologique autre . Mais auparavant : que s’est-il donc passé en l’espace de quelques années (de 67 à 69) qui ait pu produire les conditions (et/ou la nécessité) de la posturation en révolutionnaire de MEDITERRANEE ? Que le passage d’une analyse dominée par la linguistique et s-on idéologie structuraliste à une lecture dominée par la psychanalyse n’apporte rien de nouveau mais seulement déplace l’importance attribuée aux éléments repérés, indique bien que les raisons de ce changement de statut idéologique ne relèvent pas principalement d’un ordre intra-sémiotique, mais politique : ce changement est à comprendre dans un large mouvement idéologique par lequel certains intellectuels et artistes, acculés par l’aggravation des luttes de classes en (et après) Mai 68 à prendre parti ouvertement pour la bourgeoisie ou le prolétariat, découvrent soudain des vertus subversives à leurs pratiques antérieures : contraints de se révolutionnariser sous peine d’apparaître de plus en plus nettement comme réactionnaires, ils peuvent ainsi, sans changer de pratique mais en renversant simplement les discours qu’ils tiennent sur elle, prendre des postures, à leurs yeux, avantageusement révolutionnaires. Il faut noter ici que ce mouvement prend appui sur le modèle althussérien de la pratique théorique , révolutionnaire par principe parce que se coupant de l’idéologie source d’illusions, de mystifications : à partir de là (et au moment même où Althusser rectifie sa théorie), une série de pratiques tout aussi révolutionnaires est inventée comme tenant lieu de pratique politique révolutionnaire : écriture de « textes modernes », production de « films matérialistes », « nouvelle pratique de la peinture », etc. Toutefois fallait-il que ces pratiques nouvelles présentent dans leurs champs respectifs de très nets aspects de transformations, des ruptures aiguës. Et c’était bien le cas de MEDITERRANEE (et, d’une manière générale, des textes mis en valeur par Tel Quel). Sur quelles transformations internes à la pratique cinématographique reposait le changement de statut idéologique qui, après Mai 68, fut accordé à MEDITERRANEE ? Et pourquoi le permettaient-elles ? La vision du fonctionnement de ce film dépend de la saisie du contre quoi il se met en branle : MEDITERRANEE ne se constitue que de la destruction des mécanismes cinématographiques qui règlent dans la quasi-totalité des films l’investissement, la circulation et la reproduction élargie de l’idéologie bourgeoise. Par leur négation active il vise à déconstruire le système idéaliste de la Représentation. Cette opération a lieu selon les règles que j’ai ailleurs (cf. « Vers le récit rouge ») analysées de façon minutieuse et détaillée ; il n’est pas nécessaire de les reproduire ici. Nous rappellerons simplement ces quelques traits fondamentaux :
1. Par la succession de plans extrêmement raréfiés en éléments représentés, sans rapports narratifs, sans support scénarique, est pris au piège l’habitude des spectateurs (forgée à la fréquentation des codes idéalistes) de rechercher des signifiés extérieurs au travail des signifiants, d’additionner les référents pour avoir la signification (la représentation du monde ou de l’univers intérieur d’un Sujet). 2. Par la répétition des plans, leur retour et l’imprévisibilité de leur retour sont déconstruits la linéarité, le récit, la représentation comme restitution d’une présence. 3. Par les raccords dans la texture est déconstruit le raccord spatio-temporel, autre support de la continuité métaphysique. 4. Par l’enchaînement des plans selon la logique de l’inconscient, la « logique du signifiant », par leur renvoi infini de l’un à l’autre se trouve raturé le « vouloir-dire », la signification comme communication d’un message d’une conscience à une autre conscience, d’un sujet (défini par son cogito) à un autre sujet. 5. L’infinitisation du sens dissout le sujet convoqué à interpréter un message et le pose comme un point dans la chaîne des signifiants, comme un signifiant parmi les autres. 6. Le texte re-marque le fonctionnement du film qui le comprend : il n’est pas un commentaire. 7. La domination de la chaîne par des signifiants (dialectiquement articulés) de castration [17] — et d’inceste contrevient à la fonction double impartie à l’art par l’idéalisme : conjurer l’angoisse de castration (et de mort), détourner de l’interdit majeur. Ici, MEDITERRANEE excède la censure de l’inconscient. Si l’idéalisme est conçu comme un, monolithique et réduit à l’idéalisme subjectif, la déconstruction de celui-ci pourra très bien passer pour l’Autre de celui-là, pour son antagonisme. Telle réduction fondait la méprise à laquelle aboutissait l’analyse qui repérait bien le contre quoi MEDITERRANEE jouait l’idéalisme subjectif, mais manquait le point de vue où cette opposition s’enracinait : l’idéalisme objectif. Identifiée d’abord comme matérialiste (mécaniste), l’idéologie qui structure le film put être prise pour révolutionnaire, c’est-à-dire polir une réflection active des contradictions objectives du réel selon le point de vue du prolétariat. A tort ; car s’il est vrai que MEDITERRANEE fait fond du matérialisme antique et d’un certain matérialisme mécaniste qui préside à la découverte et à la théorie de l’inconscient, il est non moins vrai qu’aujourd’hui — c’est-à-dire après l’irruption du matérialisme historique et du matérialisme dialectique le matérialisme mécaniste régresse à l’idéalisme objectif et n’occupe que la place d’une contradiction interne à la bourgeoisie : place qui est quand même celle d’une brèche insuturable dans son idéologie, d’une plaie ouverte par ce qui permit l’invention du marxisme : la constitution du prolétariat en classe appelée à renverser la dictature de ses exploiteurs. Que les positions du prolétariat ne soient pas aujourd’hui telles qu’elles lui permettraient d’occuper le terrain de la théorie des pratiques artistiques explique l’accueil favorable que « notre » erreur reçut dans certaines couches de la petite-bourgeoisie toujours prêtes à trancher à la place de la classe sous la direction de laquelle elles doivent pourtant se mettre. [...] L’avant-garde oublie un peu trop vite de qui elle est l’avant-poste, de quelle classe. Car elle est contradictoirement le lieu du camp idéologique de la bourgeoisie où l’idéologie prolétarienne retentit avec le plus d’intensité, trouve le plus d’échos favorables mais en même temps le poste le plus avancé dans la lutte contre l’idéologie prolétarienne. Se leurrant sur son propre compte, elle trompe l’oeil de la bourgeoisie qui prend de tels soubresauts pour un retournement décisif, et celui de la petite-bourgeoisie qui voit un saut qualificatif dans une simple rupture, car si c’est d’un détachement que l’avant-garde se constitue il ne faut pas perdre de vue devant qui elle marche un pas ou deux en avant et que, ce faisant, elle protège. Il ne s’agit cependant pas de minimiser d’une accélération de sa marche les effets sur ce qui la suit : les distances s’allongent, les rangs s’éclaircissent, se rompent, se désagrègent. Et c’est bien pour cela que la bourgeoisie réprime ses avant-gardes, les modère, tente de les résorber, de les mettre au pas ; ce sont des armes à double tranchant. Nous pouvons donc dire que la forme d’avant-garde dont il est ici question désigne en ceux qui la reconnaissent et s’y reconnaissent l’une des fractions de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie intellectuelle qui peut rallier le prolétariat. Mais ce ralliement nécessite une transformation radicale, l’abandon des positions de l’idéalisme subjectif (fût-elle subversive à son égard), un changement de terrain. Ce terrain nouveau n’est pas celui, comme nous l’avons cru d’abord (cf. Vers le récit rouge), où joue MEDITERRANEE car il n’est pas investi d’une idéologie antagoniste à l’idéalisme subjectif mais seulement par l’idéalisme objectif . MEDITERRANEE n’est qu’un nouveau terrain pour l’idéalisme. Si L’AGE D’OR subvertit (affole) le Sujet, lui fait perdre la raison en mettant en scène les déraisons qui profondément le déterminent, MEDITERRANEE le dissout dans un mouvement objectif, matériel qui le décentre. Telle déconstruction aggrave, plus encore que la perturbation interne de l’idéalisme subjectif, la crise de l’idéologie bourgeoise. Il ne faut pas perdre de vue que le film de Pollet et Sollers (1963) se produit dans l’après-coup des contradictions inter-impérialistes marquées par la seconde guerre impérialiste mondiale, la victoire des peuples colonisés dans les guerres de libération nationale, la victoire des masses chinoises. Après-coup qui se caractérise au niveau idéologique par le renouvellement critique de l’idéalisme subjectif l’expansion de l’existentialisme, le regain du surréalisme (mais Breton n’est plus qu’un pontife essoufflé) et d’un autre côté par l’apparition de pratiques ne relevant plus de cette forme d’idéalisme mais d’une autre qui met l’objet à la place du sujet, la totalité à la place de la conscience : méthode structurale dans les sciences humaines, nouveau roman, nouvelle critique, Tel Quel. MEDITERRANEE est l’irruption dans le champ du cinéma de cette nouvelle forme d’idéalisme (et non pas, comme le dit Pleynet in Cahiers du Cinéma n° 226—227, le produit d’une « intervention scientifique tranchante dans le champ idéologique » [18], formule que nous n’aurions pas signée à ce moment — janvier 71 — mais qui quelques mois plus tôt ne nous aurait pas paru erronée). Si ce film dissout le Sujet par la déconstruction et la fissuration du discours qui le supporte, attention : le Sujet qui est ici détruit est et n’est que celui que (qui) fonde l’idéalisme subjectif. Mais fissurer un discours et déconstruire son sujet, ce n’est pas encore les transformer en leur contraire, en leur Autre, même si c’est cet Autre qui a provoqué la fissure. Ce contraire — le matérialisme, l’idéologie prolétarienne, le reflet actif des contradictions réelles du point de vue du prolétariat — s’entendent à le forclore ensemble, main dans la main, l’idéalisme subjectif et l’idéalisme objectif. Fissurer, déconstruire c’est sans doute pour l’idéalisme objectif dépasser l’idéalisme subjectif (car il n’est plus possible aujourd’hui à une avant-garde artistique de se constituer d’une position même subversive à l’intérieur de l’idéalisme subjectif), c’est aussi et en même temps prendre sa relève aux avant-postes de l’idéologie bourgeoise en remplaçant le couple Amour/Révolution par le tandem Ecriture, inconscient/Révolution. Aussi Tel Quel a-t-il raison de se définir (et par là de définir les positions objectives que nous avons occupées avec lui et d’autres, qu’il continue à occuper avec ces mêmes autres) comme « nouvelle avant-garde formelle occupant le terrain autrefois investi par le surréalisme », et s’il est ajouté « et donc le prenant nécessairement à revers », nous savons comment entendre ce re-vers, cette relève , où, ne cherchons pas à le masquer, nous avons pris notre tour... de garde. Une pratique antagoniste à celles déterminées par la mise en scène de l’idéalisme sous toutes ses formes se dessine à travers le travail du groupe Dziga Vertov (Pravda, Luttes en Italie), une pratique qui ne se prétendra d’avant-garde qu’à viser la constitution de celle, politique (le Parti), du prolétariat et à se mettre sous son commandement. » Jean-Paul Fargier, VH 101 n° 9, 1972.
Bassae, 1964Ce court métrage de J-D. Pollet est la seule version dont nous disposons. Une autre version avait été réalisée avec un "commentaire" de Sollers que Pollet n’a finalement pas retenue, préférant le commentaire d’Alexandre Astruc. La version "Pollet-Sollers" a disparu (cf. entretien de Sollers dans le DVD susmentionné). Dans Méditerranée, il y a l’apparition brusque d’un temple grec d’Apollon, epicourios qui veut dire Apollon Guérisseur. Pollet a été fasciné et a réalisé un film entièrement consacré à ce temple fabuleux perdu dans la montagne. Ce temple donne l’impression d’une aiguille sur terre indiquant une sorte de nord énigmatique. Son aspect majestueux gris-bleu et les nuages qui s’engouffrent en lui confèrent une dimension fantastique. À la vue de ces images, j’ai écrit un texte où je convoquais les présocratiques grecs, notamment Héraclite pour donner une impression de sacré. Pollet n’a pas aimé et n’en a pas voulu. Il a demandé à Alexandre Astruc un texte quasi touristique tandis que je me refusais à faire dans le tourisme. Nos relations se sont un peu détériorées. Ph. Sollers, La divine perception, 2007 [19]. Je ne connais pas le texte de Sollers qui devait accompagner Bassae. Je sais juste que Pollet en fera lire des extraits à Sollers dans un autre de ses films réalisé beaucoup plus tard, et intitulé, comme par hasard, Contretemps (1986-1987) [20]. Dans Tours d’horizon (éditions de l’oeil, 2004), Suzannet Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat écrivent : Il existe deux versions de Bassae qui diffèrent par le commentaire, l’un de Alexandre Astruc, l’autre de Philippe Sollers. La seule copie disponible est celle avec le commentaire d’Astruc. Il est cependant possible de comparer les deux textes. Ils partagent un certain nombre de thèmes : le caché, le mélange de commencement et de fin (création et fin du monde), la désintégration (ou déconstruction) ; c1es métaphores convergentes (tas d’ordures chez l’un, tout à la ferraille chez l’autre), un double mouvement d’éloignement et de rapprochement est indiqué par chacun. Ces points communs résultent de suggestions provenant des images de ruines. Ils ont ceci de commun également qu’ils ne nous apprennent rien d’objectif sur ce temple (comme ils le devraient dans un film du type documentaire). Hors cela, l’opposition est totale. Le commentaire d’Astruc est plus traditionnel, emphatique, il se veut organiquement lié aux images. La métaphore contenue dans les mots fûts ou troncs pour parler d’une colonne entraîne sans surprise la référence à la forêt, aux arbres, etc., les nuages qui traversent le ciel évoquent de grands vaisseaux fantômes... Astruc utilise également un savoir sur les sacrifices humains qui se déroulaient non loin de Bassae. Parmi les montagnes environnantes, le sommet du mont Lykaion, ou Likeo, était le siège d’un culte primitif à Zeus exigeant des sacrifices humains et des scènes rituelles d’anthropophagie (de là les expressions ,« ce charnier », « ce jardin d’horreur », l’allusion aux victimes consentantes et à leur sang fumant sur l’autel, etc.). Le mot Dieu, ou la référence à une quelconque divinité sont absents chez Sollers qui fait tout au plus allusion à une énigme sur l’origine du monde ; le « nous » de Sollers s’oppose au « je » d’Astruc (quel est d’ailleurs ce « je » qui semble renvoyer d’abord au cinéaste : « Je multiplie les points de vue », et qui se proclame in fine « le Verbe » ?) ; le ton emphatique d’Astruc s’oppose à celui neutre de Sollers dont le texte est du même esprit que celui de Méditerranée. L’existence de ces deux versions est une modalité imprévisible du dédoublement. [1] En souvenir de la séance du 11 février 1969 que nous avions programmée au « Studio Aurore », à Lille. [2] Voir Film Socialisme, Jean-Luc Godard, Jean-Daniel Pollet. Sauf erreur, Méditerranée n’est pas cité dans les Histoire(s) du cinéma. En tout cas, le film n’est mentionné dans aucun des index des quatre volumes publiés chez Gallimard/Gaumont en 1998. Il est vrai toutefois que certains plans de statues égyptiennes y font penser. [3] Voir Objet parmi d’autres. [4] Repris dans le Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard — recueil de textes et d’interviews donnés par le cinéaste et réunis par Alain Bergala — publié en 1985 aux Éditions de l’Étoile. [5] Le film n’eut-il pas un moment pour sous-titre « La seconde vue » ? (note de M.P. ainsi que les trois notes qui suivent). [6] Cité par Marie Seton in « Eisenstein ». [7] II y a gros à parier pour que Ph. Sollers entende par là que ce que nous voyons n’est pas sur l’écran. [8] « l’image solidaire de chaque idée se présente aussitôt que cette idée surgit » (Hervey de Saint Denys). [9] Lire Annexe 1A : Tel Quel versus Godard (1971). [10] Cf. note précédente.
[11] Jean Ricardou restera membre de Tel Quel jusqu’à sa démission le 15 novembre 1971. [12] Jean-Pierre Faye quittera la rédaction de Tel Quel le 15 novembre 1967 et créera en 1968 une revue "rivale" : Change (voir Ph. Forest, Histoire de Tel Quel, p. 288). [13] Dans le même numéro : J.L Baudry, « Effets idéologiques produits par l’appareil de base » [14] Quarante ans plus tard, Pleynet se livrera à une critique minutieuse de Godard dans une analyse de son Histoire du cinéma. [15] Article bien oublié aujourd’hui et par son auteur même qui n’en parle pas dans son entretien avec Ironie (cf. Méditerranée). Inutile de dire que les relations avec Tel Quel — et quelques autres « compagnons de route » de Cinéthique (j’en étais) — se sont momentanément « refroidies » après cet épisode ! A.G. [16] Voir, sur Pileface, Méditerranée (une analyse). [17] Notons ici un détail qui ne le fut pas dans le texte de Cinéthique 7/8 : un signifiant de castration se trouve dans les plans du dieu Horus qui châtra Seth, lequel lui avait arraché un oeil (autre signifiant de castration). (Note de J.-P. F.) [18] Voir ci-dessus. [19] Voir Sur J-D. Pollet. [20] Cf. Contretemps de Jean-Daniel Pollet. [21] Ph. Sollers, L’intermédiaire, Seuil, 1963, p. 161. |
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