![]() Vivant Denon, le Cavalier du Louvre
suivi de « Point de lendemain », présenté et lu par Philippe Sollers
![]() article du 2 juin 2010 complété et remanié « La lettre tue, et l’esprit vivifie. » (E.D.S.P.) En janvier 1995, Milan Kundera publie son septième roman, La lenteur, dans lequel il se livre à une longue méditation sur le conte libertin de Vivant Denon, Point de lendemain. Quelques mois plus tard, en octobre 1995, Philippe Sollers publie Le Cavalier du Louvre — Vivant Denon (1747-1825), première d’une série de trois biographies consacrées à de grandes figures du XVIIIe siècle (les deux autres étant Casanova l’admirable (1998) et Mystérieux Mozart (2001) [1]). Point de lendemain y fait l’objet d’Une leçon de nuit rapide et éblouissante. Histoire de faire le point.
(durée : 21’23" — Archives A.G.) Eve Ruggieri reçoit Philippe Sollers au Louvre sur France 2.
Entretien du 19 janvier 2001
Avec Alain Veinstein [2]. 1. La voix des écrivains (6’21) Apollinaire, Aragon, Guyotat, Angot, Burroughs, Houellebecq...
2. Vivant Denon (10’07) "Il a donc traversé tous les régimes ? Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la Terreur, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Restauration ? Sans y perdre la tête ? Et vous dites qu’après avoir fondé le musée du Louvre, il a fini sa vie tranquillement à Paris, quai Voltaire, comme un collectionneur célèbre visité de partout ? Qu’il a son tombeau très officiel, avec statue, au Père-Lachaise ? Qu’il a connu tout le monde, les rois, les reines, Frédéric de Prusse, le cardinal de Bernis, Catherine de Russie, Pie VII, des généraux, des ambassadeurs, Robespierre, Joséphine, Napoléon, et aussi Diderot, Voltaire, Stendhal ? Il a donc vécu cent cinquante ans ? Non, soixante-dix-huit. Une vie tantôt calme et tantôt frénétique ; méditative, ou bien à cheval, au milieu des canons".
3. Point de lendemain (12’29) Un petit récit fulgurant.
Une leçon de nuit — le pointTrente-cinq pages pour un chef-d’oeuvre unique, cela suffit pour intriguer non seulement son temps, mais tous les temps. Denon, en écrivant et en publiant à travers quelqu’un d’autre Point de lendemain, se doutait-il de la faveur et des quiproquos dont ce bref récit ferait, constamment et souterrainement, l’objet ? Sans doute pas. Quoi qu’il en soit, lorsque Point de lendemain, en juin 1777, paraît à Paris dans Mélange littéraire ou le Journal des dames que dirigent Claude-Joseph Dorat et Fanny de Beauharnais, l’auteur masqué se prépare à être déjà loin, en Italie, à Naples. La version de 1777 est précédée d’un avertissement de Dorat : « La narration de ce conte m’a paru piquante, spirituelle et originale. Le fond d’ailleurs en est vrai, et il est bon, pour l’histoire des moeurs, de faire contraster quelquefois avec les femmes intéressantes dont ce siècle s’honore, celles qui s’y distinguent par l’aisance de leurs principes, la folie de leurs idées et la bizarrerie de leurs caprices. »
Robert Lefèvre, Vivant Denon.
Le conte est signé M.D.G.O.D.R. où l’on a fini (lenteur des historiens !) par déchiffrer Monsieur Denon Gentilhomme Ordinaire Du Roi [3]. Que l’auteur ne signe pas ouvertement de son nom se comprend si l’on admet qu’il a, comme on dit, un devoir pressant de réserve. En 1812, devenu baron d’Empire, Vivant fera éditer, avec ses initiales, un petit nombre d’exemplaires d’une nouvelle version pour ses amis. Balzac, en 1829, recopiera le tout, avec des censures, dans sa Physiologie du mariage (en continuant d’attribuer le texte à Dorat). J’avance masqué, disait Descartes ; larvatus prodeo. Et Voltaire, donc. Et Stendhal. Pouvoir et Littérature ? Attention, danger. Le titre, d’abord.
En mathématiques, le point est une figure géométrique sans dimension. Je peux le définir comme l’intersection de deux lignes. De là, les plans, les volumes. Je peux dire « en tout point », pour entièrement ; « au dernier point », pour extrêmement ; « de point en point », pour exactement ; « à point », pour à propos ; « au point », pour prêt à fonctionner. Il m’arrive d’être mal en point, mais je marque un point, je prends un point d’appui, j’ai un point d’attache. Je connais les points cardinaux. Je m’attends, bien entendu, à rencontrer des points chauds, un point de côté, un point faible, un point sensible, mais pas forcément un point mort. Il vaut mieux que mes points de contact soient changeants. Je suis sur le point de comprendre : ce sera notre point de chute, notre point d’accord ou de désaccord, notre point d’interrogation, de suspension ou d’exclamation, bref notre point d’orgue. Denon, en signant M.D.G.O.D.R. (il y tient, à son titre), signe, également, de six points. Impossible de ne pas penser ici aux trois points de la signature maçonnique qui apparaîtront, dans l’administration et de façon très visible, sous l’Empire. Mais le point a aussi une signification divine. C’est le point de Pascal, se mouvant avec une vitesse infinie, et pouvant se présenter à l’imagination comme une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part (ou encore dont la circonférence est partout et le centre nulle part). Une vitesse infinie paraît immobile. Rien de plus lent qu’une rapidité extrême, et on peut le vérifier immédiatement en sachant que la terre, là, en ce moment, tourne sur elle-même à l’allure de 27 000 kilomètres par seconde. La vitesse nous donne la lenteur. Seul un esprit très rapide peut savourer la lenteur [4]. Pourrait-on imaginer un livre qui soit à la fois un excès de vitesse et un calme extrême, un livre sans ponctuation visible, sans un seul point ? C’est possible [5]. Enfin, rapprochons notre caméra, procédons à la mise au point. En réalité, j’avance une proposition qu’on ne lit jamais nulle part (comme c’est étrange) : Point de lendemain, récit réputé libertin, est aussi un conte métaphysique. D’autant plus métaphysique qu’il est libertin. D’autant plus libertin qu’il est métaphysique. Les cléricaux des deux bords, qui veulent absolument séparer ces deux registres (les uns par pruderie, les autres par grossièreté), se retrouvent, ici, à coté.
Je m’amuse, je m’égare ? Pas sûr. Si l’héroïne de Point de lendemain s’appelle Mme de T..., je ne suis pas obligé de révéler son identité. Mme de T... ? Avec deux T ? Comme Marie-Antoinette ? Pourquoi pas ? Enfin, voilà une nuit qui durera toujours puisqu’elle n’a point de lendemain. Même chose pour ce texte. Grâce à elle, à lui, tout ira désormais plus vite : il n’y aura pas de lent demain. Dieu nous préserve de la lourdeur, de la pesanteur, de la mauvaise lenteur ! Nous sommes encore prévenus de ceci : l’auteur n’a aucune raison, à l’avenir, d’écrire un récit du même genre (c’est la situation d’Une saison en enfer). Il dit, en une fois, tout ce qu’il y a à dire. Il se désintéresse de toute carrière « littéraire ». Le sujet est épuisé.
« J’aimais éperdument la comtesse de... ; j’avais vingt ans, et j’étais ingénu ; elle me trompa, je me fâchai, elle me quitta. J’étais ingénu, je la regrettai ; j’avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j’avais vingt ans, que j’étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. Elle était amie de Mme de T..., qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité fût compromise. Comme on le verra, Mme de T... avait des principes de décence auxquels elle était scrupuleusement attachée.
Philippe Sollers, Le Cavalier du Louvre, Plon, 1995, p. 81-86. La lecture de Philippe SollersLe 6 décembre 1999 au Louvre, Sollers lit la version de 1812 de Point de lendemain.
1. Le début (17’46)
2. La suite et la fin (42’46)
Archives sonores A.G.
La lenteur de KunderaDans son roman — le premier écrit directement en français — Milan Kundera et sa femme Véra décide de passer la nuit dans un château. Colloque, réflexions sur les vicissitudes de la vie moderne : « La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme ». « Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? » se demande le narrateur au début du roman. En contrepoint une méditation sur le XVIIIe siècle et la nouvelle de Vivant Denon. En voici un extrait. Il concerne la scène finale et les interrogations qu’elle suscite chez le narrateur (pour Kundera le jeune ingénu du conte est un chevalier).
Le petit matin est là. Je pense à la scène finale de la nouvelle de Vivant Denon. La nuit d’amour dans le cabinet secret du château s’est terminée par l’arrivée d’une femme de chambre, la confidente, qui a annoncé aux amants le lever du jour. Le chevalier s’habille à toute vitesse, sort, mais s’égare dans les couloirs du château. Craignant d’être découvert, il préfère aller dans le parc et faire semblant de se promener comme quelqu’un qui, ayant bien dormi, s’est réveillé très tôt. La tête encore étourdie, il essaye de comprendre le sens de son aventure : madame de T. a-t-elle rompu avec son amant de Marquis ? est-elle en train de rompre ? ou voulait-elle seulement le punir ? quelle sera la suite de la nuit qui vient de s’achever ?
Pourtant, la morale est là : c’est madame de T. qui l’incarne : elle a menti à son mari, elle a menti à son amant de Marquis, elle a menti au jeune chevalier. C’est elle le vrai disciple d’Épicure. Aimable amie du plaisir. Douce menteuse protectrice. Gardienne du bonheur. L’histoire de la nouvelle est racontée à la première personne par le chevalier. Il ne sait rien de ce que madame de T. pense vraiment et il est plutôt avare quand il parle de ses propres sentiments et pensées. Le monde intérieur des deux personnages reste voilé ou mi-voilé.
Milan Kundera, La lenteur, Gallimard, 1995, p. 139-142. Vitesse de SollersDans Le Cavalier du Louvre, Sollers consacre vingt pages allegro vivace à Point de lendemain. Voici l’extrait concernant le finale, qui est l’occasion d’une réplique amicale — et légèrement ironique — à Milan Kundera.
Et, maintenant, le finale.
Vous êtes charmant. Ne me brouillez pas avec la comtesse.
Si l’on suit la pure logique du récit, il est sûr, en tout cas, que, « rendu plus sensible », Vivant transmettra quelque chose de Mme de T... à la comtesse. A supposer qu’il ne dise rien, son corps, lui, parlera.
Dans son roman La Lenteur (qui aurait pu aussi bien s’appeler Le Silence ou La Discrétion), Milan Kundera, qui fait de Mme de T... une « disciple d’Epicure », finit par poser cette question angoissée : « Peut-on vivre dans le plaisir et par le plaisir, et être heureux ? L’idéal de l’hédonisme est-il réalisable ? Cet espoir existe-t-il ? Existe-t-il au moins une frêle lueur d’espoir ? »
La réponse à ta question, je l’ai déjà formulée : non pas « pour vivre heureux, vivons cachés » (ce n’est plus possible nulle part, et c’est de cela que tu dis souffrir), mais juste le contraire : pour vivre cachés, vivons heureux (c’est difficile, mais très réalisable). A peine es-tu heureux que tu deviens invisible, insoupçonnable, insurveillable. Comment être heureux ? Ah, voilà.
Titien, L’amour sacré, l’amour profane (détail)
Reproduit en couverture du Lys d’or
Je me souviens du château de R..., sur les bords de la Loire, où, un été, j’écrivais, pour être « sur le terrain », certaines pages du Lys d’Or [8]. J’avais avec moi, quelle coïncidence, Point de lendemain. J’étais avec une délicieuse et décente Mme de T..., que tu ne connais pas et dont personne ne te parlera jamais. Le matin, nous prenions notre petit déjeuner sur la terrasse à l’italienne, colonnade et glycine, en regardant, de l’autre côté du fleuve miroitant, le château de la Belle au Bois Dormant. Tu ne connais pas cet endroit ? Je t’y emmènerai si tu veux. Sois tranquille : là, pas d’enfants criards, pas de « danseurs » humanitaires, pas d’équipe de télévision au travail, pas de « judo moral », pas de colloque, pas de piscine, pas de moto, pas de névrose. Ce château a appartenu à Talleyrand qui y a vécu avec sa jeune nièce, la duchesse de Dino. Il était vieux, et elle très jeune. Le congrès de Vienne, où il l’a emmenée, était très choqué, mais, à la même époque, sûrement pas Denon. Ah, les bords de la Loire, cher Milan, les contes de Perrault ! Comme Kafka aurait été heureux de venir se promener par ici ! Quelle vie de château ! Toi qui aimes le comique dans l’Histoire, tu seras amusé de savoir que l’appartement du vieux Talleyrand (évêque renégat réconcilié in extremis avec Rome) a été, après sa mort, transformé par sa nièce en chapelle. Notre chambre, à la décente Mme de T... et moi, était juste à côté. C’est une chapelle, pas de hasard, dédiée à la Vierge ; Virgini fidelis. Talleyrand désinfecté post mortem par sa nièce et maîtresse en hommage à la Vierge ! Ça ne s’invente pas. Le Cavalier du Louvre, Plon, 1995, p. 104-106. Laissons le dernier mot à Vivant Denon : « Il y a un moment dans les batailles, où, dans une lutte égale, les deux parties sentent l’inertie de leurs moyens et l’inutilité de leurs efforts ; où l’épuisement des forces, et le sentiment de la conservation, inspirent aux combattants un même penchant vers la retraite. Ce moment de relâchement, saisi par l’homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale pour employer les moyens qu’il a su réserver, détermine toujours la victoire en sa faveur. » [9] Vivant Denon, Voyage dans la Basse et la Haute Égypte LiensPoint de lendemain dans le texte Les Éditions du Boucher proposent une édition comparée des versions de 1777 et 1812 dans laquelle sont reportées par un jeu de couleurs les principales modifications apportées par Dominique Vivant Denon à son texte d’origine. De et sur Vivant Denon. Sur Pileface Point de Lendemain de Vivant Denon et la suite. Quelques études et articles Catherine Cusset : « Par leur fonction et par la place que leur description occupe dans le récit, les lieux jouent un rôle important dans « Point de lendemain » de Vivant Denon1. Les différentes étapes de la séduction impliquent le passage d’un lieu à un autre. Analyser les lieux dans Point de lendemain, c’est poser la question du désir, et d’un certain type de désir : le désir libertin » Désirs du lieu, lieux du désir, dans Point de lendemain (Vivant Denon, Point de lendemain, dans Romanciers du XVIIIe siècle, vol. II, préface par Étiemble, Paris, Gallimard, Pléiade) [10]. Mª Ángeles Lence Guilabert : Point de lendemain : analyse de l’espace Antoine de Gaudemar : Eloge de la lenteur
Lu dans le Monde du 3 juin 2010 (ça tombe bien), deux articles de Cécile Guilbert : Sagesse du libertinage.
De Sapho à Léautaud, Eros en toutes lettres.
et cet article de Chantal Thomas : "Les Bijoux indiscrets", de Diderot : cris et chuchotis
Et dans Le Monde du 18 juin 2010 : de Stéphane Audeguy : "Mémoires de Venise", de Casanova (choix de textes) : le séducteur éternel Et le 8 juillet de Cécile Guilbert : Crébillon "fils" ? Quand cesserons-nous d’affubler Claude Prosper Jolyot de Crébillon (1707-1777) de cette éternelle et infantilisante épithète ? Car le grand homme de la famille, c’est lui, et pas son paternel académicien et tragédien qui n’a recherché que les pompes, le pompeux et le pompier avant de tomber à jamais dans les oubliettes de l’histoire.
[1] Toutes trois publiées chez Plon. [2] Occasion ici de signaler la sortie récente du dernier livre d’Alain Veinstein, écrivain, poète et très grand producteur de France Culture : Radio sauvage, Le Seuil, coll. Fiction & Cie (2010) - "Récits sur la radio." Voir l’article de Jérôme Garcin : Radioactifs : les souvenirs d’Alain Veinstein. [3] On y lit aussi, en anglais, G.O.D. : Dieu. Sequere deum — suivre le dieu — disait Casanova. A.G. [4] Voir plus bas, la "réplique" à Milan Kundera, qui venait de publier La lenteur. [5] Ce livre, bien entendu, existe : c’est Paradis. [6] La Fête à Venise ? Encore le point : « Les rencontres qui restent des rencontres jouent sur le point : physique, mental, social, historique. Le sexe est une question de point dans le point. Ce détail-là, précis, enfoncé qui touchera une seule personne à un seul moment. Plusieurs personnes, plusieurs points. Pas des masses dans une existence. Deux ? C’est beaucoup. Sept ou huit ? Une avalanche. Le reste est ligne, surface, pli, décor, feuilleton, feuilletage. Le point : valeur d’usage, répétée, sans fond [Je souligne dans tout ce passage. A.G.]. Autrement : valeur d’échange. La peinture est pareille : on achète la surface pour nier le point. Le point d’usage est un présent infini. Or l’infini...
La fête à Venise, Gallimard, 1991, p. 154-156. Mais déjà dans Paradis : « j’ai inventé l’intérieur du point [...] moi seul ici je renverse la géométrie car la ligne n’est pas composée de points mais le point de lignes et au-delà des lignes de volumes d’espaces et d’hyper-espaces et de corps tant que vous voudrez et de noms de corps et de catastrophes de corps-points revenant au point rien ne sort du point sauf l’hallucination de se prendre pour plus qu’un point alors que c’est toujours moins vers le point et voici les nombres l’ouverture des cieux le printemps fleuri des cascades chants d’oiseaux feuille hiver terre effacement de la terre et tous les personnages ramenés au point », etc (Seuil, p. 185). [7] Le roman de Kundera se termine ainsi :
[8] Voir Le lys d’or, un cas de passion amoureuse. [9] Cité par Sollers en exergue du Cavalier du Louvre. [10] Catherine Cusset a publié un roman, La blouse romaine dans la collection L’infini, 1990. Elle a également écrit À vous (1996 ; Folio 2003) dont on peut se demander quel est le dédicataire. |
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